Chapitre 44

Tout le monde a été ramené au Palais. Les janissaires du Sultan ont trouvé la Sultane Safir et Mustafa Agha dans les bois. Les Sultanes ont retrouvé leurs enfants respectifs. Safir est assise sur le divan de sa chambre. Elle revient du hammam où elle a été lavée par des concubines. L'eau qui sortait était tellement noire que la Sultane n'en revenait pas. Propre et changée, elle est dans sa chambre en compagnie d'Irina qui a eu quelques égratignures aux bras. La concubine est en train de bercer le petit Bayezid à deux doigts de s'en dormir. Safir regarde son fils pensive. Elle sait qu'elle doit beaucoup à Leyla dans la survie de son fils. Le sauvetage de la Sultane lui a été rapporté et elle a appris que sa rivale avait protégé son fils de son corps contre la flèche qui l'a touchée.

– Je reviens, lance alors Safir en se levant et en prenant la direction de sa porte.

Irina la regarde avec surprise tandis qu'elle quitte la pièce.

Safir est suivie par deux concubines lorsqu'elle arrive devant la porte de la chambre de Leyla. Elle toque pour annoncer sa venue et des concubines lui ouvrent. En entrant, elle ne s'attendait pas à tomber sur le Sultan, aussi elle s'incline respectueusement.

Mehmet est agenouillé auprès de Leyla qui est couchée dans son lit. Un bandage recouvre l'endroit qui a été touché par la flèche. La Sultane, réveillée, regarde Safir avec étonnement.

Safir s'approche doucement du lit avant de joindre les deux mains devant elle.

– Sultane, je voulais te remercier pour Bayezid. Tu lui as sauvé la vie deux fois durant notre fuite, articule-t-elle de façon sincère.

Un sourire se dessine sur le visage de Leyla qui lui répond avec douceur :

– Tu aurais fait la même chose si nos rôles avaient été inversés. Je te remercie aussi d'avoir pris soin de Murat.

Safir opine de la tête légèrement avant de conclure :

– Je vais vous laisser...

En tournant le dos, Safir entre-aperçoit le sourire fier du Sultan à son égard. Elle le salue une nouvelle fois avant de quitter la pièce. Leyla regarde la porte se refermer avec un espoir montant. L'espoir que la rivalité avec Safir ne soit plus qu'un mauvais souvenir.

– Je suis content de voir que cela va mieux entre vous, remarque Mehmet en souriant.

– Moi aussi.

Mehmet s'assoit plus près de Leyla avant de se pencher pour lui déposer un baiser sur la joue.

– Je suis heureux de te retrouver, si tu savais comme j'ai eu peur pour toi, admet-il d'une voix chaude.

Leyla ferme les yeux à son contact sans répondre. Elle aussi elle a eu peur. Terriblement peur. Mais tout cela est du passé maintenant. Ils sont de nouveau réunis.

La Sultane Samira descend doucement les escaliers menant aux cachots. Fatma Hatun l'accompagne derrière elle. La Sultane traverse le couloir humide avant d'arriver devant la geôle de la Sultane Nuran. Cette dernière est assise sur le banc en pierre de son cachot dans sa robe dorée. Samira se poste devant la grille en compagnie de Fatma Hatun légèrement en retrait. Lorsque Nuran remarque sa présence, elle ne cille pas et se contente de déclarer :

– Tu es venue savourer ta victoire Samira ?

La Sultane la jauge quelques instants avant de répondre :

– Je ne suis pas comme toi Nuran.

Nuran lève les yeux vers elle sans bouger.

– Qu'est-ce que tu es venue faire ici alors ? L'interroge-t-elle d'une voix impatiente.

– Je suis venue te demander pourquoi, veut savoir Samira au grand étonnement de Nuran. Pourquoi tu fais cela ?

Nuran laisse échapper un rire sarcastique avant de passer une main dans ses cheveux décoiffés.

– Tu sais très bien pourquoi Samira, ne fais pas l'innocente. Tu aurais fait la même chose si tu avais été à ma place.

– Je n'aurais pas contester les choix de Murat.

Nuran se lève tout en continuant à répondre :

– En même temps cela a toujours été toi qui compte pour lui. Ton fils et toi. Osman a toujours été mis de côté.

– Osman passait son temps à désobéir. Comment veux tu que Murat le choisisse ?

Nuran ne répond pas en fixant son adversaire. Elle s'approche de la grille avant d'attraper les barreaux entre ses mains.

– Enfin, tu as eu ce que tu voulais Samira. Je suis là et je vais être exécutée avec mon fils, capitule-t-elle d'une voix bizarrement sereine pour l'occasion.

– Nous en sommes là par ta faute Nuran. Par ton arrogance tu as condamné ton fils, lui rappelle Samira d'un ton moralisateur. Mehmet ne voulait pas tuer son frère. Avec ce qu'il vient de se passer, il n'a pas d'autres choix.

Nuran ne répond pas. Samira tourne légèrement sa tête vers Fatma Hatun pour qu'elle lui tende ce qu'elle a apporté. Nuran ouvre de grands yeux en voyant la fiole avec le liquide translucide. Elle lève la tête et rencontre le visage serré de Samira.

– Demain à l'aube, Osman va être exécuté par strangulation comme le veut la coutume. Il a tenté d'assassiner le Sultan et de prendre sa place. Pour toi, je vais te laisser le choix. Soit tu peux subir la même chose que ton fils. Soit tu peux partir dignement avec ce poison.

Samira prend le poison de la main ridée de la vieille kalfa avant de le tendre à sa rivale.

– Que choisis-tu ? Attend-t-elle sa réponse en la fixant dans les yeux.

Alors qu'elle pensait que Nuran n'allait pas prendre la fiole, celle-ci finit par se décider et l'attraper. Les deux femmes se regardent un instant dans les yeux avant que Samira ne tourne les talons pour quitter les lieux.

Plus tard, dans la nuit, Nuran ne dort pas. Elle ne cesse de fixer la fiole donnée plus tôt par Samira. La jeune femme ferme les yeux en se repassant sa vie devant les yeux. Elle se souvient de la naissance de son fils et de comment elle avait rendu le Sultan heureux. Elle se souvient des nuits qu'elle avait passé avec lui avant que Samira ne l'éjecte de son coeur.

En rouvrant les yeux, Nuran retrouve l'humidité lugubre de sa cellule. Le matin commence à arriver et elle sait qu'elle doit prendre sa décision. D'un geste sûr, elle ouvre doucement le capuchon de la fiole avant de l'avancer vers sa bouche. Nuran murmure une dernière prière dédiée à son fils avant de boire d'une traite le contenu de la fiole.

Elle s'allonge par la suite sur le banc froid puis fixe le plafond de la cellule tout en se remettant à prier. Le poison ne met pas longtemps à faire effet. Il commence à lui paralyser les membres avant que Nuran n'ait des difficultés pour respirer. Une petite larme coule sur sa joue alors que son coeur s'arrête de battre. Sa main devenue lâche, laisse tomber la fiole au sol....

À l'aube, les janissaires et des dignitaires sont rassemblés dans une cour du palais. Mehmet est également présent dans un kaftan royal. Son regard est sévère et il fixe les exécutioneurs présents. Ibrahim Pasha, libérés des rebelles, est également présent. Il tient à sa main un fatwa rédigée par le Cheikh al-islam dans la nuit. Ibrahim Pasha ouvre le parchemin avant d'en lire le contenu d'une voix forte sous le regard approbateur de Mehmet. Il est écrit que le Shezade Osman est condamné à mort pour avoir tenté d'assassiner le Sultan et de s'emparer illégalement du trône.

À ces mots, des gardes arrivent en tenant Osman par les bras. Les mains du Shezade ont été liées dans son dos et il a été habillé d'une légère robe blanche en lin. Osman tente de garder la tête haute mais le regard déterminé de son frère lui fait baisser les yeux.

Il est amené devant la foule qui se met à crier des insultes envers sa personne et ce qu'il a fait. Les janissaires sont à deux doigts de lancer des choses sur lui lorsque Mehmet se lève en levant une main pour faire taire tout le monde.

– Aujourd'hui, le Shezade Osman va être exécuté pour haute trahison envers la dynastie. Car ce n'est pas seulement moi qu'il a voulu tuer mais également mes fils qui ne sont encore que bébés. Je considérais Osman comme mon frère. J'ai même refusé de le faire exécuter lors de mon ascension sur le trône. Il faut croire que ma clémence à son égard ait été prise comme une marque de faiblesse. Osman va maintenant goûter ma vengeance.

À ces mots, les exécutioneurs s'approchent du Shezade avec leurs cordes. Tandis que deux tiennent l'homme qui se débat pour sa vie, le troisième entoure la gorge du condamné avec la corde. Il serre les deux lanières afin d'étouffer le Shezade. Osman ouvre la bouche pour crier mais la vie a déjà commencé à le quitter. Son regard croise alors une dernière fois celui de son frère avant que ses yeux ne se ferment pour toujours.

Son corps, relâché par les exécutioneurs, tombe lourdement au sol. Mehmet s'avance en direction des janissaires et des curieux qui s'étaient rassemblés avant de crier à la foule :

– Que cela serve de leçon à quiconque qui voudra s'emparer du trône et s'en prendre à ma dynastie !

Des acclamations de louanges se répandent alors parmi la foule. Mehmet reste un instant avant de tourner le dos et de retourner dans son palais. 

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