40
Aliona
Lorsque mes paupières s'ouvrent à l'entente de la sonnerie de mon téléphone, je cherche quel jour nous sommes. Je n'ai plus la notion du temps, alternant phase de sommeil et de réveil, je suis perdue, et ça dans tous les sens du terme. Je tourne la tête vers la fenêtre et je constate que le ciel est gris, aussi triste que moi. Les cours à la fac reprennent aujourd'hui et je ne sais pas comment je vais survivre à cette journée sans m'effondrer comme je l'ai fait durant tout le week-end.
J'ai menti à Cathy en lui disant que j'étais souffrante, elle a voulu me rendre visite, mais j'ai réussi à l'en dissuader. Je ne me sens pas la force de lui révéler ce qu'il s'est passé avec Alex. Cet homme en qui j'avais toute confiance, que je pensais connaître un peu plus chaque jour, mais qui a un côté sombre insoupçonné et qu'il cache bien. Comment ai-je pu me tromper à ce point sur son compte ? Sa petite amie était enceinte et au lieu de l'aider à s'en sortir, il n'a fait que l'encourager à poursuivre afin de se débarrasser du bébé. Je frissonne en y repensant. Pourtant, il semble à l'opposé de ce genre de type malsain. Un double jeu sans doute, et peut-être même qu'il m'a menti sur le reste de sa vie. L'histoire avec son père par exemple est sans doute fausse, elle aussi.
Alex m'a envoyé un sms, je n'ai pas pris la peine d'y répondre. Je n'en ai pas eu d'autres, et il n'est pas venu chez moi non plus, de toute façon, je ne lui aurais pas répondu. À quoi bon écouter ses mensonges, ce Noah n'a aucune raison de me mentir et il a eu l'air sincère dans ses révélations. J'ai besoin de temps pour digérer tout ça et surtout je dois me concentrer sur l'expo, dans un exactement quarante jours, mes toiles seront exposées dans une galerie réputée de la ville voisine. Je n'ai pas le droit à l'erreur, je joue mon avenir. Mes parents seront présents et je veux qu'ils soient fiers de moi.
Mon portable émet à nouveau la sonnerie du réveil, cette fois-ci, je me lève. Mon corps est douloureux et mon estomac se tord de douleur, je n'ai pas mangé durant deux jours. Ma tête tourne légèrement, je ferme les yeux pour faire passer ce vertige, puis je marche jusqu'à la salle de bain pour prendre une douche.
Le jet d'eau chaude ne m'a pas aidé à me sentir mieux et le reflet que me renvoie le miroir est effrayant. Je vais devoir user d'une bonne couche d'anticernes afin de ressembler à quelque chose. Le camouflage effectué, je retourne dans ma chambre et enfile ce qui me tombe sous la main. Un jean slim et un pull feront l'affaire, inutile d'en faire davantage, je n'ai pas la tête à être jolie. Je passe mon manteau, le serre à la taille, puis je rejoins la cuisine où j'attrape une pomme que je ne mangerai sans doute pas. Je rassemble mes affaires dans mon sac, puis chaussures aux pieds, je quitte mon appartement la boule au ventre.
L'air est frais, mais pas glacial, les températures commencent à remonter ces derniers temps, signe que le printemps ne va pas tarder à pointer le bout de son nez. Je préfère marcher que de prendre ma voiture, je refuse de raviver des souvenirs de lui au volant, riant et se moquant de moi par la même occasion. Je remonte mon écharpe sur mon nez et avance entre les passants qui se rendent sur leur lieu de travail. Perdue dans mes pensées, quelqu'un me bouscule, mais je n'y prête pas attention, j'entends vaguement que l'on m'interpelle, mais je continue mon chemin. Une pression se fait sur mon bras et je me stoppe. J'examine l'homme face à moi et je mets un certain temps à réaliser que ce n'est autre que Liam. Je suis tellement dans le brouillard que mon cerveau a du mal à se connecter.
— Salut, sourit-il.
Je réponds par un simple hochement de tête.
— Tu n'as pas l'air en forme, constate-t-il.
— J'ai été malade tout le week-end, mens-je.
— Mal au cœur, réplique-t-il en penchant la tête sur le côté.
Je fuis son regard bleu, et fixe un point dans la vitrine de vêtements, près de laquelle nous nous trouvons. Sa paume un peu fraîche se pose sur ma joue et il m'oblige à le fixer. Je sens les larmes monter et je refuse de craquer en pleine rue.
— Viens, mon bureau est tout près. On va se prendre un café, tu as une tête à faire peur.
Délicatement, il passe son bras derrière mon dos et m'incite à le suivre. Je ne m'oppose pas. Je ne connais pas vraiment Liam, je sais seulement qu'il est plus âgé que nous, proche de la trentaine ou peut-être même qu'il l'a, que c'est un adepte, lui aussi de la prise de drogue et qu'il en fait également un business. Rien de bien glorieux, mais à côté de ça il gère son entreprise et ne me semble pas dangereux. Nous marchons à peine vingt mètres, je lève les yeux sur l'enseigne. Je passe tous les jours devant et je n'ai jamais prêté attention à la devanture bleu ciel, et aux maquettes de maisons exposées en vitrine. Il ouvre la porte et me fait signe d'entrer. Ce n'est pas très grand, deux bureaux se trouvent dans la pièce et un autre caché derrière une verrière, c'est d'ailleurs vers celui-ci qu'il m'entraîne.
— Assieds-toi, je vais préparer nos tasses. Tu prends un sucre ?
— Je ne bois pas de café, réponds-je en examinant la photo d'une maison accrochée au mur.
— Un thé ? tente-t-il.
— Je préfère le chocolat, mais un thé fera l'affaire.
J'entends ses pas quitter la pièce, alors que je contemple toujours la demeure qui ressemble étrangement à la sienne. Après quelques minutes, Liam réapparaît et dépose un mug devant moi. Je reviens à lui et le remercie. Je joue avec le sachet complètement ailleurs, je ne sais pas quoi dire à l'architecte qui s'installe en face de moi. Visiblement, il est au courant de ce qu'il s'est passé avec Alex et cela me renseigne de ce qu'il a fait durant son week-end. Son addiction est bien plus forte que tout le reste, il ne s'en sortira jamais, du moins pas seul. Je ferme les yeux et je peux encore entendre sa voix me supplier de l'aider. Seulement, je ne suis pas certaine que j'aurais eu les épaules et encore moins la force d'y arriver. Et aujourd'hui, la question ne se pose même pas.
— Tu avances bien, sur ton projet ?
Liam me ramène à la réalité. Je lève les yeux vers lui, étonnée qu'il ne me parle pas du mécanicien.
— Doucement. C'est ta maison n'est-ce pas ? demandé-je en montrant la photographie.
— Oui, c'est bien la mienne.
— C'est toi qui l'as imaginée ?
— J'ai dessiné les plans, je voulais qu'elle soit différente de ce qu'on voit habituellement.
— C'est réussi, elle est magnifique, avoué-je.
— Merci. J'ai quelques amis qui viennent ce soir, si tu veux...
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, le coupé-je.
— Alex ne sera pas là.
À l'entente de son prénom, mon cœur se serre et mes yeux se brouillent. Je me lève précipitamment en calant mon sac contre ma poitrine.
— Je dois y aller, je vais être en retard.
— Pas de soucis.
— Merci pour le thé, balbutié-je.
— Tu n'en as pas bu une goutte, ironise-t-il.
— Désolée.
— Hey, Aliona, je plaisante.
Il fouille sur son bureau, puis se lève en me tendant une carte de visite.
— Si tu changes d'avis pour ce soir, appelle-moi, je viendrai te chercher.
J'acquiesce, puis je quitte le local en lui faisant un petit signe de la main. Je reprends mon chemin jusqu'à la fac en repensant à la proposition de Liam. Je connais le genre de soirée qu'il organise, et je ne pense pas avoir envie de ça. Je ne suis pas comme eux, même si j'ai fumé quelques pétards, je refuse d'en devenir dépendante. Quand je vois les dégâts que cela engendre, très peu pour moi.
Ma journée se déroule avec une telle lenteur que je crois devenir folle. L'amphithéâtre se vide, alors que je tarde à ranger mes affaires. J'appréhende de me retrouver seule et de plonger à nouveau dans cette déprime qui me guette. Je n'ai aucune idée de comment je vais pouvoir remonter la pente, je ferme les yeux avant que les larmes quittent mes yeux. J'ai réussi à tenir jusque-là, hors de question que je craque maintenant. Je sors de la salle et arpente les couloirs jusqu'à la sortie du bâtiment. J'aperçois Cathy qui trottine vers moi. J'esquisse un sourire afin de ne pas l'inquiéter, et cela à l'air de fonctionner.
— Effectivement, tu as mauvaise mine.
— J'ai dû attraper un coup de froid.
— Je voulais te proposer un petit resto, mais je pense que ton lit sera une meilleure idée.
— Oui, j'ai hâte de me laisser tomber dessus.
— Avec un brun sexy ? rétorque-t-elle en me faisant un clin d'œil.
Mes pas s'arrêtent sans que je m'en rende compte, ma meilleure amie fait de même et se poste face à moi. Ses sourcils se froncent et j'ai peur qu'elle devine que je lui cache quelque chose.
— Qu'est-ce qui se passe ? m'interroge-t-elle.
— On s'est disputé, répliqué-je rapidement.
— Oh ! Rien de grave ?
— Non, une petite dispute comme dans tous les couples.
Je ne me m'attarde pas sur mon mensonge, et rebondis sur sa proposition de restaurant. Lorsque Cathy propose une sortie en semaine, c'est signe de papotage sérieux.
— Pourquoi tu voulais sortir ce soir ?
— J'ai rencontré quelqu'un.
Ma bouche s'entrouvre d'incompréhension. J'ai dû louper un épisode, aux dernières nouvelles, elle était avec un ami de Lenny.
— Et Quentin ?
— Il est adorable, ce n'est pas le problème. Mais il manque un truc, cette petite flamme qui fait vibrer. Tu vois ce que je veux dire ?
Très bien, parce que cette flamme, elle brillait encore il y a deux jours, et aujourd'hui elle tente de ne pas s'éteindre à jamais.
— Alors qu'avec Logan...
Je ne l'écoute plus, mon regard vient de se figer sur cet homme qui fait battre mon cœur. Alex avance d'un pas nonchalant vers moi, mes doigts se crispent sur la lanière de mon sac à dos. Je refuse de le voir, pas maintenant, c'est trop tôt et surtout je risque de craquer en plein milieu de la fac. Une fois à ma hauteur, il jette un œil à mon amie qui a cessé de parler. L'atmosphère vient de changer, elle est plus lourde, plus pesante. Cathy dépose sa main sur mon bras et je tourne lentement la tête vers elle.
— J'ai mon cours de théâtre, on s'appelle ?
J'acquiesce, tandis qu'elle salue Alex et rejoint le bâtiment où se déroulent ses répétitions. N'ayant pas le courage ni la force d'affronter le mécanicien, je passe près de lui sans un regard. Il saisit délicatement mon bras et je ressens aussitôt ce frisson qui parcourt mon corps quand il me touche. Posté derrière moi, il s'approche et sa main glisse jusqu'à mon épaule.
— Laisse-moi t'expliquer, Aliona, chuchote-t-il.
Mon épiderme se couvre de chair de poule, son souffle caresse mon oreille et je me surprends à fermer les yeux. Sa proximité me trouble et je dois m'éloigner de lui au plus vite. Je me défais de sa prise et lui fais face avec tout l'aplomb dont je suis capable pour l'affronter.
— C'est terminé, Alex ! Je ne peux pas être avec un homme qui...
Un sanglot que je ne contrôle pas sort de ma gorge.
— Je n'ai aucune idée de ce que Noah t'a raconté, mais je n'ai jamais voulu ce qui est arrivé.
Je pars dans un rire nerveux.
— Alors pourquoi, cet homme m'aurait-il raconté tout ça ? Hein ? Pourquoi ? m'emporté-je.
— Il veut m'en faire baver, répond-il calmement.
— Je voudrais te dire que je suis désolée, mais je n'y arrive pas. Tu as tué cette fille et ton bébé et malgré ça, tu continues à te droguer. Je me suis donnée à toi, je t'ai dévoilé mes sentiments à la montagne et je regrette. Je me suis trompée sur ton compte et ce que tu es.
Je fixe Alex dont les pupilles sont dilatées. Le contraire m'aurait étonné, il a dû prendre un truc avant de venir me voir. Sa mâchoire est serrée, mais il ne bronche pas, puis il finit par secouer la tête de gauche à droite.
— Tu as raison, je les ai tués. Et je regrette aussi, pas de t'avoir avoué que je t'aimais, parce que c'est la vérité. Non, je regrette de t'avoir approchée, je savais que je te briserais. Mais il me semble que je t'ai prévenu plus d'une fois. Je t'ai mise en garde sur ce que je suis et tu m'as soutenu que jamais tu ne me laisserais. Si toi, tu penses t'être trompée sur moi, alors je pense que j'ai fait la même connerie. J'espère sincèrement que tu trouveras un homme à ta hauteur, mais surtout qui te mérite. Pour ma part, je n'oublierai pas nos moments ensemble. Tu m'as fait vibrer et pour la première fois depuis six ans, je commençais à me sentir mieux.
Sur ces mots, il me contourne et s'éloigne de moi. Je reste au milieu de l'allée sans bouger, abasourdie par ses dernières paroles. Je ne sais plus quoi penser, mais surtout je comprends que tout est réellement terminé et étrangement, ce fait ne me convient pas, alors que c'est ce que je voulais au départ. Ma main glisse sur ma joue humide, je pleure en silence et je me demande comment je peux encore avoir des larmes après toutes celles que j'ai laissé couler. Je me sens vide à l'intérieur, une douleur comprime ma poitrine, je dois rentrer chez moi avant de m'effondrer et en cet instant, je regrette de ne pas avoir pris ma voiture.
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