39

Alex

L'heure tourne et je n'ai toujours aucune nouvelle d'Aliona. Elle devrait déjà être là depuis plusieurs minutes. Elle ne répond ni à mes appels ni aux différents messages que je lui ai envoyés. L'inquiétude me gagne. Habituellement, elle me prévient si elle doit rester un peu plus que prévu à la fac, mais celle-ci est fermée depuis longtemps déjà. J'écrase mon joint avant d'attraper mon paquet de clopes. Mon blouson sur le dos, je quitte mon appartement pour rejoindre le sien.

Une idée malsaine du métis venant la faire chier s'incruste dans mon cerveau et je jure que si j'apprends à nouveau qu'il l'a importunée, je lui pète les dents. Je presse le pas dans les rues de la ville, le froid me fouette le visage et j'ai vraiment hâte que le printemps arrive, c'est l'une de mes saisons préférées. Mon côté lubrique est ravi de savoir que ces affreux collants ne couvriront plus les jambes d'Aliona, pour mon plus grand bonheur. Je pourrais la faire mienne où je le souhaite, comme sur le capot de sa voiture par exemple. Je souris bêtement en y pensant, cette fille a ce don de me rendre heureux et insouciant. Elle est exceptionnelle.

Arrivé devant son immeuble, je suis étonné de voir la lumière de son salon allumée. Cela signifie qu'elle est bien chez elle. Je me précipite dans le hall, puis grimpe les marches quatre à quatre. Je n'attends pas une seconde de plus et frappe à sa porte avec impatience. J'entends des pas, puis plus rien et enfin la poignée se tourne. Lorsqu'elle ouvre le battant, mon sourire s'efface aussitôt. Ses yeux rougis et gonflés m'indiquent qu'elle a pleuré. Elle détourne son regard, sa bouche s'entrouvre, mais aucun son n'en sort.

— Que se passe-t-il, Ali ? murmuré-je.

Elle se mord la lèvre avec force, et retient ses larmes. Bon sang, mais qu'est-ce qu'elle a ? J'avance d'un pas vers elle, mais elle me stoppe en levant la main vers moi. Elle prend soin de ne pas me toucher et je ne comprends pas ce qu'il se passe. Mon cœur s'affole dans ma poitrine, et j'ai comme un mauvais pressentiment.

— Il... m'a tout raconté, articule-t-elle avec difficulté.

— Qui t'a raconté quoi ?

— Noah.

Lorsqu'elle prononce son prénom, c'est comme si je recevais un coup de poignard dans le ventre. Tout s'embrouille dans ma tête, je ne sais pas ce qu'il a pu lui raconter comme connerie, mais je n'aime pas l'idée qu'il est pu s'entretenir avec elle.

— Laisse-moi entrer, je vais tout t'expliquer.

— Non !

Son ton est sans appel, pourtant je refuse de l'écouter, elle doit savoir. Il est temps que je lui révèle toute l'histoire.

— Erika était fragile psychologiquement, j'ignorais jusqu'à quel point... commencé-je.

— Tais-toi ! Je ne veux rien entendre.

— Ali...

— Tu as laissé cette fille s'enfoncer sans rien faire, tu... elle portait... ton enfant et tu as fait en sorte de... le tuer...

Sa voix se brise et un sanglot sort de sa gorge en prononçant ces derniers mots, alors que je reste sur le cul face à cette version déformée de Noah. Je ne devrais même pas être surpris de sa démarche.

— Non ! Bien sûr que non ! J'en serais incapable, Aliona...

J'amorce un pas vers elle, mais elle recule. Je me sens impuissant, ce connard vient de tout foutre en l'air avec ses mensonges.

— Écoute ma version, insisté-je.

— J'ai besoin de temps.

— Combien ?

— Je ne sais pas, répond-elle d'une voix tremblante qui lui fait autant de mal qu'à moi.

— Ne me dis pas que c'est fini, Ali. Ne me dis pas ça, je t'en supplie.

Je crois que je n'ai jamais été aussi attaché à une fille pour me mettre dans un état suppliant. Je serais prêt à me mettre à genoux pour ne pas la perdre. Je ne trouverai pas la force de me relever si elle m'abandonne.

— Je suis désolé, Alex. Mais... je ne peux pas continuer. Je n'aurai pas la force, souffle-t-elle.

— Putain !

Je ne sais pas quoi faire ni comment réagir sans la brusquer.

— Je t'aime, Ali, comme jamais je n'ai aimé personne. Ne me laisse pas... aide-moi à m'en sortir, susurré-je.

— Va-t'en, Alex. S'il te plaît, pars, termine-t-elle en lâchant un sanglot qui me brise encore un peu plus.

Aliona recule, puis elle me ferme la porte au nez. Je serais tenté d'insister, mais le message est clair. Elle ne veut plus de moi et quelque part, je savais que ce moment arriverait. Je suis en colère contre moi-même, contre Noah d'avoir tout foutu en l'air juste pour le plaisir de me briser, mais également contre le monde entier de m'en faire chier comme ça.

Qu'est-ce que j'ai fait pour accumuler autant de merde dans ma vie ?

Ce mec est un poison, lui et moi, nous ne nous sommes jamais vraiment entendus et si lui connaissait sa sœur par cœur, il ne m'a jamais fait part qu'elle souffrait de légers troubles psychologiques depuis la mort de leurs parents. De mon côté je n'ai jamais rien remarqué. Certes, je l'ai laissée s'enfoncer dans la drogue, mais à aucun moment je ne l'ai forcée à quoi que ce soit. En revanche, il est vrai que je ne l'ai pas non plus incitée à arrêter. Je ne pensais pas que ce soir-là, elle abuserait plus que de raison et j'ignorais tout de sa grossesse qu'elle m'avait cachée. C'est ce dernier fait que Noah me reproche, il s'évertue à croire que je savais que sa sœur était enceinte et que je l'ai poussée à se droguer pour tuer cet être qui n'avait rien demandé. Jamais je serais capable d'une telle atrocité, non jamais. J'aurais assumé mon rôle, à aucun moment je n'aurais laissé Erika seule.

Dans un état second, je quitte les lieux pour rejoindre la baraque de Liam. Durant ma marche nocturne jusque chez lui, j'enchaîne clope sur clope, puis un joint avant de franchir la porte de sa demeure. L'ambiance est déjà à son apogée et je me demande comment il réussit à ne pas se faire choper avec toute la drogue qui tourne ici. Je cherche le propriétaire des lieux du regard. Je le trouve en compagnie de Cole assis à une table un verre à la main. Je me dirige vers lui, lorsqu'il m'aperçoit, il se lève pour me saluer, puis il jette un œil derrière moi.

— Aliona n'est pas avec toi ?

— Non, elle ne viendra pas, dis-je sans plus d'explication.

Cole me fait face à son tour, ses pupilles dilatées m'indiquent qu'il est déjà parti loin, mais il me fixe tout de même d'une façon qui m'annonce un interrogatoire.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Rien. Liam, file-moi un truc bien hard, demandé-je en ignorant Cole.

Liam hoche la tête et fouille dans les poches de son jean, il me tend un petit sachet d'une poudre blanche et je glisse un billet dans sa paume.

— Mec, ne déconne pas, intervient Cole.

— Je gère, répliqué-je en rejoignant l'escalier pour me rendre dans la chambre qui nous sert de lieux de défonce.

— Tu gères comme avec elle, crache-t-il derrière moi.

— Ferme-là ! C'est pas le moment de me faire chier ! hurlé-je les poings serrés.

Je commence à grimper les marches au pas de course, j'ai hâte de quitter ce monde durant quelques minutes et si possible jusqu'à l'aube. La dernière fois que j'ai ressenti une telle urgence, c'est lorsqu'Erika a rendu son dernier souffle entre les mains des ambulanciers. Ils n'ont pas pu la réanimer, la dope avait eu raison d'elle. Je pousse la porte et je me fige lorsque j'aperçois Clémentine assise sur un mec, sa robe relevée jusqu'à sa taille avec une vue imprenable sur son cul. Il y a encore quelques semaines, c'est moi qui étais à la place de ce gars. Peut-être aurais-je dû la garder ? Une main se pose sur mon épaule, je me tourne vivement, complètement à cran et découvre Cole l'air inquiet, Liam est lui aussi présent et me dévisage étrangement.

— Viens, on va dans la piaule de Liam, dit-il plus doucement.

J'acquiesce et les suis jusque dans ladite pièce. Une fois à l'intérieur, je me laisse tomber sur la chaise près d'un bureau et prépare ce qui va me faire planer.

— Tu peux nous dire ce qu'il se passe, Alex ? m'interroge Cole.

— C'est fini, réponds-je sèchement.

— Quoi ? Mais je croyais que ça roulait entre vous, s'étonne mon ami.

J'arrête mon geste quelques secondes, Cole est au courant de toute l'histoire. Jamais il ne m'a jugé et son soutien a été des plus importants pour moi. Je tourne la tête vers lui et fixe ses iris bleus qui sont à peine visibles tant ses pupilles sont élargies.

— Elle a croisé Noah.

— Oh putain ! lâche-t-il.

— C'est son ex ? intervient Liam.

— Non, c'est le frère de...

— Ta gueule, Cole ! le coupé-je.

Liam ignore tout de mon passé, du moins je ne pense pas qu'il soit au courant. Inutile de ressasser à nouveau tout ça ce soir, je n'ai pas envie d'en parler. Mon obsession, pour l'instant, c'est de me mettre minable. La poudre prête, je me penche pour la sniffer.

— Fais gaffe, c'est pas un truc de fillette, m'avertit Liam.

— C'est justement ce qu'il me faut.

J'enchaîne, les joints, l'alcool et je ne sais même plus comment je m'appelle et ça me va. Je suis au bord de la rupture, juste à la limite de ce que mon corps peut supporter. Si j'inhale encore un de ces trucs, je suis fini, je pourrais le faire, mais je suis bien trop lâche pour ça. Si je continue sur ce chemin-là, je vais terminer ma vie avec une seringue plantée dans le bras, sur le bord d'un trottoir, sans fric, sans bouffe, sans toit. Juste moi et ma drogue. Le pire dans tout ça, c'est que j'en ai rien à foutre parce que quoi que je fasse, cette chienne de vie s'évertue à me mettre des bâtons dans les roues. J'avance d'un pas et hop une merde arrive et je recule de dix. Je me laisse bercer par mes délires qui eux ne me font aucun mal.

Je suis minable et pitoyable aussi, ouais je suis un raté !

Je peine à ouvrir les paupières, ma tête pèse lourd et je ne suis pas au top de ma forme. À en croire la luminosité de la pièce, le jour est levé et je ne me souviens de rien. Enfin si, Aliona et moi, c'est terminé et juste à cette pensée ma poitrine se comprime. J'essaie de relever mon buste, mais je sens un poids sur mon torse. Je bouge mon bras et le pose sur le corps échoué sur moi. La texture sous mes doigts m'informe que la personne ne porte pas grand-chose sur le dos et vu de la douceur de sa peau, ce n'est pas un mec. J'effectue une nouvelle tentative pour me lever, mais j'en suis incapable, mes muscles sont endoloris et j'ai mal partout. Je soupire et j'espère que je n'ai pas fait de connerie, en poussant mon délire un peu trop loin.

La fille à moitié sur moi commence à bouger, puis son visage apparaît au-dessus du mien. Je suis soulagé de voir de qui il s'agit. Clémentine me sourit timidement, elle semble aussi à l'ouest que moi.

— Salut, bredouille-t-elle.

— Dis-moi, on n'a pas baisé ? réussis-je à articuler.

— Non, t'étais bien trop défoncé pour ça.

— Alors, pourquoi t'es à moitié à poil sur moi ?

— Je ne suis pas à poil, soupire-t-elle en reposant sa tête sur mon torse.

D'un geste lent, je repousse la jeune femme. Clémentine râle, mais s'écarte malgré tout. Dans un effort surhumain pour moi en cet instant, je prends appui sur mes coudes et bon sang, j'aurai pas dû en fin de compte. J'ai la tête qui tourne et une légère nausée s'invite gentiment. Je respire calmement et observe autour de moi. Je suis toujours dans la chambre de Liam, Cole pionce sur un fauteuil et le propriétaire des lieux est quant à lui, près de Clémentine qui par déduction a dormi au milieu de nous. Je me laisse retomber sur le matelas et fouille dans la poche avant de mon jean pour en sortir mon téléphone.

Aucun message de la part d'Aliona, j'avais espéré en recevoir un. Je ferme les yeux en soupirant et cale l'appareil contre mon torse. Je décide de lui écrire sans grande conviction quant à recevoir une réponse.

[Dis-moi que je peux venir te voir et t'expliquer.]

Je fixe l'écran durant plusieurs minutes sans que celui-ci m'indique l'arrivée d'un SMS.

— Peut-être qu'elle dort encore, résonne la voix de Clémentine près de moi.

— Peut-être, ouais.

Mes yeux se referment sans que je ne puisse les contrôler. Mon cerveau se met en marche malgré ma fatigue. Je vais à nouveau chuter dans les abîmes de l'enfer, me détruire à petit feu, ça, c'est une chose que je sais faire sans problème et je pourrais même obtenir une mention très bien tant je maîtrise à la perfection. Je ricane à ma connerie. Clémentine se rapproche de moi. Sans réfléchir, j'enroule mon bras autour elle et je finis par m'endormir.

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