38
Aliona
Ayant pris du retard sur mes créations suite à notre séjour à la montagne, j'ai dû me consacrer à mes études toute la semaine et ce malgré les vacances. Par chance, monsieur Stene est resté présent pour ses élèves durant cette période et j'ai pu avancer comme je le voulais avant la reprise des cours. L'exposition a lieu dans peu de temps et une certaine angoisse commence à s'incruster en moi. Je respire à pleins poumons tout en marchant en direction de l'appartement d'Alex. Le pauvre, je l'ai un peu délaissé ces derniers jours. Il s'est montré patient, même lorsqu'il venait chez moi, alors que je bossais sur mes toiles. Je dois avouer que ça finissait plus souvent allongé sur le sol de mon salon recouvert de peinture, mais je ne lui en veux pas et surtout je n'ai rien fait pour le dissuader d'arrêter.
Je remonte le col de mon manteau, le vent est un peu frais ce soir et je pense que j'ai bien fait d'opter pour un pantalon pour la soirée chez Liam. Ce n'est peut-être pas le meilleur endroit pour décompresser, mais j'ai besoin de changer d'air et d'oublier quelques heures toute la pression que je m'impose depuis quelques jours. Et puis, j'aime bien cet homme, il est intéressant et discuter avec lui est plutôt agréable. Je ne l'ai vu qu'une seule et unique fois, mais il m'est sympathique.
Je m'apprête à tourner dans la ruelle qui mène à l'entrée du bâtiment où vit Alex quand une voix m'interpelle. Je me tourne et découvre un homme d'une trentaine d'années qui me dévisage avec insistance. Un léger sourire aux lèvres, il avance dans ma direction et continue son examen. Pour une raison que j'ignore, il me met mal à l'aise, sans doute dû à son regard glacial, ou peut-être à la façon qu'il a de se tenir devant moi.
— Tu es bien Aliona ?
— Nous nous connaissons ? demandé-je intrigué.
— Non, mais nous avons un ami en commun.
Cette manière qu'il de prononcer le mot « ami » ne me rassure pas le moins du monde. Son visage m'est inconnu, je ne l'ai jamais croisé auparavant. Je m'en serais souvenue si cela avait été le cas. Ses iris bleus ne passent pas inaperçus.
— Et donc ? m'impatienté-je.
— Que sais-tu sur le passé d'Alex exactement ?
Je penche la tête sur le côté en fixant cet homme qui semble bien connaître mon petit ami. Certes, je ne sais pas tout sur celui-ci, mais je préfère lui laisser le temps de m'en parler.
— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?
— Je suis Noah, le frère d'Erika...
Alors que mon cerveau assimile l'information, il laisse sa phrase en suspens. Erika, c'est le prénom qu'Alex a hurlé une nuit chez moi. Mon estomac se tord d'une douleur inconnue comme s'il anticipait les révélations à suivre. Cette fille serait-elle en lien avec le passé d'Alex ? Cela est fort possible, car il m'a parlé de sa famille et de son père qu'il l'a mis à la porte. En revanche, il n'a jamais rien dit au sujet de cette fille.
Noah fait un pas vers moi et je le trouve bien trop proche, empiétant dans ma zone de confort. Il plante son regard dans le mien et d'une voix calme et posée continue son discours.
— Elle était la petite amie d'Alex.
Ma bouche s'entrouvre, mais aucun son n'en sort. Était. Un tas de questions se mélange dans mon cerveau, tandis que ma poitrine se serre à l'idée qu'il pourrait encore l'aimer. Rien que d'y penser, je me sens trahie et salie. Je secoue la tête pour me raisonner, quand à nouveau la voix de Noah me parvient aux oreilles.
— Il l'a entraînée avec lui dans son monde de drogue et d'alcool, jusqu'à la dose de trop. Celle où elle ne s'est jamais réveillée, tu sais une overdose due à une surconsommation de cette merde qu'elle sniffait. Ce mec n'a jamais rien fait pour l'arrêter, il l'a regardée s'enfoncer un peu plus chaque jour.
Je ne réagis pas, simplement parce que j'ai dû mal à croire ce qu'il me dit. Alex n'aurait jamais fait une chose pareille, c'est impossible ! Il est bien trop attentionné pour laisser un tel drame arriver.
— Je ne vous crois pas, répliqué-je d'une voix tremblante.
— Ma sœur avait la vie devant elle. Ce mec est toxique, il va répéter la même chose avec toi, tu sembles si naïve, si fragile, il ne fera qu'une bouchée de toi. C'est un drogué, un alcoolique, j'avais mis Erika en garde contre lui, je ne voulais plus qu'elle le fréquente, mais elle n'en a fait qu'à sa tête.
— Ça suffit ! couiné-je.
Les paroles d'Alex me reviennent en mémoire :
— Je vais te faire du mal.
— Je suis certaine que non, affirmé-je doucement.
— Alors, promets-moi une chose, Aliona.
— Laquelle ?
— Ne sombre pas.
Il m'avait prévenu Je sens les larmes monter au coin de mes yeux, certaines s'échappent et glissent sur mes joues. Je les essuie rapidement, hors de question de craquer plus devant cet inconnu.
— Je suis désolé, mais je devais t'en informer, afin que tu ne tombes pas toi aussi dans le piège.
Noah change d'attitude tout à coup, ses épaules s'affaissent et son regard se perd quelques secondes aux loin avant de revenir vers moi. Ses yeux bleus ont perdu en intensité et je peux y percevoir une profonde souffrance, le genre de douleur qu'on ne peut pas simuler, celle qui vous hante jour après jour et ne vous laisse pas une minute de répit. Je déglutis péniblement, son aveu ne peut pas être un mensonge...
— Alex t'a déjà incité à prendre de la drogue ?
L'inquiétude domine dans le son de sa voix, alors que mon cœur bat un peu plus vite dans ma poitrine. Je me contente d'un hochement de tête afin de répondre à sa question. Et au vu de son expression, il espérait sans doute que je réponde par la négative.
— Avec Erika, cela a commencé de la même façon. Je connais bien Alex, lorsqu'il était avec ma sœur, il nous arrivait de sortir ensemble tous les trois. Il sait se montrer attentionné, et charmant, il prenait soin de ma sœur et j'étais heureux pour elle. La vie ne nous a pas épargnés, nos parents sont morts et j'ai dû veiller sur ma sœur, prendre soin d'elle. Erika était ce qu'il me restait de plus précieux sur cette terre. Aujourd'hui, je n'entends plus son rire et je ne la vois plus danser au milieu du salon. Je n'ai plus de famille, je suis seul, à cause de lui...
Sa voix se brise et j'imagine la douleur que mes parents et Cathy pourraient ressentir s'il m'arrivait quelque chose. Je couvre ma bouche d'une main tremblante en réalisant tout ce qu'il énumère. C'est horrible ce qu'il a vécu.
— J'en veux énormément à Alex, mais je voudrais à tout prix éviter que cela se reproduise à nouveau. Je me devais de t'avertir, non seulement pour toi, mais aussi pour moi. Je ne veux pas apprendre un malheur, alors que je savais que tu étais en danger.
Je reste muette, sans doute attend-il que je prononce ne serait-ce qu'un mot, mais j'en suis incapable. Alors il continue, même si je ne suis pas certaine de pouvoir en entendre davantage.
— Au fil des jours, il l'a rendue dépendante. Puis, Erika s'est éloignée de moi, c'est là que j'ai commencé à comprendre que quelque chose n'allait pas. Son comportement était différent. J'ai bien tenté de la sortir de là, de lui faire comprendre qu'elle était dans une relation toxique où Alex la manipulait, mais elle ne m'a pas écouté. Si tu savais comme je m'en veux de ne pas avoir fait plus, de ne pas avoir réussi à la sauver. Si une seule seconde j'avais pu me douter des risques qu'elle prenait en étant avec lui, je l'aurais arrachée de force à ce milieu.
Au fil des mots, je réalise que j'ai le même comportement que sa sœur. Personne n'est au courant qu'il m'arrive de consommer pour le fun un peu de cette drogue, même pas Cathy. Je n'ai rien dit à ma meilleure amie, et je m'aperçois également que depuis que je suis avec Alex, je la laisse de côté.
Un frisson parcourt mon corps, je me rends compte que Noah dit sans doute vrai, car ce qu'il décrit est exactement ce que je vis. Dans le récit de sa sœur, j'ai l'impression de me voir, que l'histoire qu'il vient de raconter n'est rien d'autre que la mienne.
— J'ai une dernière question à te poser.
— Oui, bredouillé-je.
— Tu souhaites fonder une famille plus tard ?
— Bien sûr.
Un sourire triste étire ses lèvres, puis il enfonce ses mains dans les poches de son pantalon.
— Erika aussi en rêvait et lorsqu'elle a appris qu'elle était enceinte, tu aurais vu la joie dans son regard.
Un hoquet de surprise m'échappe. Alex a un enfant et comble de tout, il ne s'en occupe pas. Il me ment depuis le début, il me cache tout un tas de choses. Et plus Noah parle plus j'ai ce sentiment que je découvre un autre homme. Que celui qui me murmure des mots tendres à l'oreille n'est qu'un imposteur !
— Alex n'a pas aidé Erika à arrêter la drogue, au contraire. Je suis certain que c'est parce qu'il ne voulait pas de ce bébé et qu'au fond de lui il espérait qu'en continuant à consommer cette dope, elle le perdrait. C'est pour ça que ce soir-là, il lui a donné une dose plus forte. Elle ne s'est jamais réveillée.
Je crois que je vais vomir s'il ne s'arrête pas.
— Bien sûr, comme tout bon camé, il a toujours nié les faits. Mais au fond de moi, je suis convaincu que c'est ainsi que les choses se sont passées. Quel futur père encouragerait la mère de son enfant à se droguer ? Réfléchis Aliona.
Mon cerveau tourne à plein régime. Il va exploser tant les révélations sont effroyables. Je n'ai aucune idée de comment je vais gérer tout ça.
— Alex savait ce qu'il faisait puisqu'il a continué à se droguer toutes ces années et que lui, il n'a jamais dépassé la dose qui le tuerait. Ce qui prouve que tout ceci était bien préparé et n'était pas un accident.
J'ai envie de pleurer, de hurler, mais rien ne sort, je suis bien trop choquée.
— Est-ce que tu veux que je te raccompagne chez toi ? demande-t-il.
Je secoue la tête de gauche à droite.
— Je suis désolé, mais si cela peut te sauver la vie, je ne regretterai jamais de t'avoir blessée... Je ne te veux aucun mal Aliona, bien au contraire.
— Merci.
Je contourne Noah et marche en direction de chez moi, il fait nuit et froid, mais je m'en moque. Mon téléphone vibre dans ma poche, je jette un œil sur celui-ci, c'est Cathy. Je n'ai aucune envie de lui parler, j'ai besoin d'être seule et de me morfondre sans avoir une leçon de morale. Lorsque j'arrive dans mon appartement, je me dirige directement dans ma chambre et m'écroule sur mon lit et je craque comme une enfant. Je pleure sans retenir la douleur qui me comprime la poitrine, j'ai mal, je souffre et j'ai envie que tout ceci disparaisse. Ce n'est que le début d'une longue agonie et je doute que la plaie béante dans mon cœur cicatrise un jour.
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