07

Alex

Mais qu'est-ce que je fous, bordel ?

Aliona est perdue dans ses pensées, elle ne me remarque pas lorsque je passe près d'elle. Pourquoi je n'ai pas continué ma route en l'ignorant ? Non, je n'ai pas pu empêcher ma bouche de prononcer son prénom. Sa mine si triste et les traces de maquillage sur ses joues ne m'ont pas plus, je déteste voir une femme pleurer, elle encore plus. Alors instinctivement et avec une certaine hésitation, je l'ai prise dans mes bras. Ses épaules tressautent tandis qu'elle tente de se ressaisir lorsqu'elle s'écarte de moi. Je ne la retiens pas, je n'en ai pas le droit. Elle lève son visage ravagé par le chagrin et plonge ses yeux rougis dans les miens.

Elle semble perdue et désemparée.

— Je...

Elle n'arrive pas à prononcer le moindre mot et ça me désole de la voir ainsi. Elle si souriante et rayonnante d'habitude, n'est que fragilité et désorientation à cet instant. Comment réagir face à sa détresse ? Je me sens impuissant et démuni.

— Viens avec moi, dis-je en lui saisissant la main.

Sa peau froide contraste avec la mienne qui brûle, elle ne proteste pas, alors que j'aurai préféré qu'elle le fasse. Elle me suit sans poser de question, nous passons devant le café puis nous bifurquons dans la ruelle où se trouve l'immeuble dans lequel je vis. Je sais que c'est une très mauvaise idée de l'emmener chez moi. Mais je refuse d'écouter ma conscience qui me dit de la laisser tranquille, que je ne suis pas bon pour elle et qu'elle ne mérite pas de faire ma connaissance.

Nous grimpons les marches, ses doigts se resserrent autour des miens. Elle tire sur mon bras ce qui m'oblige à m'arrêter au milieu des escaliers. Son regard est rempli d'interrogation, je lui souris pour la rassurer, mais ça ne suffit pas.

— Où va-t-on ?

— Chez moi.

Elle rompt le contact de nos peaux et descend d'une marche.

— Je ne peux pas. On ne se connaît pas et...

—Je veux juste t'aider à oublier ce qui t'a mise dans cet état.

— Et comment comptes-tu t'y prendre ? demande-t-elle inquiète.

— En discutant à l'abri des regards inquisiteurs.

— Tu es psychologue en plus d'être mécanicien ?

— Pas vraiment, non. Je serais même très mauvais dans ce rôle, dis-je en grimaçant.

Cela a le don de la faire sourire. Elle fixe ses bottes et joue avec la manche de son manteau où des traces noires recouvrent le tissu qu'elle tente d'enlever du bout des doigts sur lequel elle a dû essuyer ses larmes.

— Tu as un truc fort à boire ?

Sa question me surprend, je ne m'attendais pas à ce qu'elle me demande une telle chose. Je ne l'imagine pas se souler à en perdre la raison, mais pour ce qui est de picoler, ouais, j'ai ce qu'il faut.

— Oui, j'ai ça.

— Un verre et je repars.

J'acquiesce et nous gagnons mon étage. Lorsque je pousse la porte de mon appartement, une odeur âcre agresse aussitôt mes narines, et je prends conscience de l'état déplorable de mon lieu de vie. Je n'ai pas pensé à ce détail, bien trop focalisé à attirer Aliona dans mon antre pour quelques minutes. Je pivote vers elle, l'air gêné. Ma main s'accroche dans ma tignasse tandis qu'elle me contourne pour examiner les dégâts. J'ai honte tout à coup, jamais je ne m'étais imaginé qu'un jour elle franchirait le seuil de chez moi. Ce sentiment d'embarras me ronge en peu de temps, je m'apprête à ouvrir la bouche pour lui dire que finalement ce n'est pas une bonne idée qu'elle soit ici.

Je me tourne et je la trouve assise sur le canapé, tête baissée, les mains jointes coincées entre ses genoux. Elle a ôté son manteau qui repose sur l'accoudoir. Son regard est vide, elle ne pleure plus, il est évident que quelque chose la tourmente. Je me dirige vers la cuisine où je sors la vodka du réfrigérateur. Puis je m'installe près d'Aliona qui ne bouge pas, elle fixe le cendrier qui déborde de mégots. J'ouvre la bouteille et la lui tends. Son visage pivote vers moi puis sur l'alcool, elle hésite, mais finit par la saisir pour porter le goulot à sa bouche et ingurgite une longue rasade du liquide. La grimace qui déforme ses traits si fins me fait sourire, elle ne doit pas boire souvent, j'attrape la bouteille et avale à mon tour une gorgée et lui redonne.

— Tu es déjà tombé amoureux, Alex ?

J'esquive sa question ne souhaitant pas lui révéler ce détail et tire le tiroir sous la table, là où je range de quoi me faire un joint. Je dépose le tout sur le plateau où se trouvent des verres sales, sous le regard curieux d'Aliona qui continue de vider la vodka.

— Lenny m'a fait une crise de jalousie après ton départ ce matin. Il pense que je lui ai menti en disant que je ne te connaissais pas.

— Ce n'est pas un mensonge, on ne se connaît pas, confirmé-je.

— Oui, et pourtant, je suis chez toi à pleurer sur mon sort.

— Si ça peut te remonter le moral, je ne vois pas où est le mal.

— Tu as raison.

J'allume le pétard que je viens de rouler, la première latte me fait un bien fou. Ce mélange avec l'alcool a toujours cet effet que j'aime. Je me laisse tomber dans le fond du canapé et fixe le plafond jauni par la nicotine. Aliona fait de même en serrant la bouteille contre sa poitrine.

— J'ai une expo qui compte beaucoup pour moi dans quelques jours. Je vais jouer mon avenir ce jour-là et tu sais quoi ?

— Il ne peut pas venir, deviné-je.

— Il a une présentation pour son boulot, enfin c'est ce qu'il me dit. Parce qu'après ce que j'ai vu...

Elle ne termine pas sa phrase et pique mon joint que je tiens entre les doigts. Je la laisse faire, elle tire un peu trop fort dessus, ce qui l'a fait tousser assez violemment.

— Doucement, dis-je en le lui reprenant. Tu vas te retourner le cerveau.

— Je suis déjà bourrée de toute façon.

— Raison de plus, dis-je sérieusement.

Je refuse de la retrouver dans un coma ou un mauvais délire. Elle n'a visiblement pas l'habitude de ce genre de mélange, hors de question qu'elle parte en live.

— Tu vis seul ?

— Ouais, la coloc, c'est pas mon truc.

Je ne peux m'empêcher de la mater, de la tête aux pieds. C'est la première fois que je la vois sans son manteau qui couvre chaque partie de son corps. Sa poitrine est moulée dans son pull rouge dont le col en V laisse place à l'imagination et ses cuisses semblent fermes sous son jean slim noir. Elle tourne la tête vers moi et lorsque nos regards s'accrochent, je n'ai aucune honte à l'avoir détaillée de la sorte. Elle est jolie avec un charme à rendre dingue. Elle prend appui sur son épaule et remonte ses jambes sur le canapé. Ses genoux frôlent ma cuisse et une chaleur agréable se répand dans mes veines. Ses pupilles sont dilatées, et ses paupières papillonnent, elle entre dans un monde que je ne connais que trop bien. Dans quelques minutes, soit elle parle, soit elle comate. Impossible pour moi de tourner la tête, je suis hypnotisé par cette fille. Si j'étais un connard, je profiterais de son état d'ébriété pour la toucher, l'embrasser aussi, mais je ne suis pas comme ça.

— Tu viendrais toi ? bafouille-t-elle.

— Où ?

— À mon expo, j'aimerais que tu y sois.

Sa voix douce se veut suppliante et je fais de mon mieux pour ne pas franchir cette limite qui me démange. Pourquoi me demande-t-elle une chose pareille ? Je peux sentir les piques de frustration se planter dans ma chair. Je crève d'envie d'y aller, juste pour la voir, juste pour être à ses côtés et lui montrer que moi, je suis là et pas son mec. Mais au lieu de ça, je resterai tranquillement chez moi à me défoncer comme chaque soir.

— Pourquoi, je ferais ça ? Je ne suis pas ton mec ni ton ami, Aliona.

— On pourrait être ami, sourit-elle.

Non, on ne peut pas. Simplement, parce que je ne la verrais jamais comme telle. Il m'est impossible de l'avoir près de moi sans pouvoir la toucher, l'embrasser, sans connaître le gout de sa peau. Définitivement, impensable, l'envie de la sentir se mouvoir sous moi est si forte, que ma queue commence à se réveiller. Je dois me focaliser sur autre chose que sur ses lèvres sur lesquelles elle vient passer sa langue. Elle veut ma mort ou quoi ? Je dois me ressaisir, mais c'est difficile d'être à la fois si proche et si loin d'elle. Je n'ai jamais cru aux conneries de coup de foudre, pourtant j'ai la sensation que je suis en plein dedans.

— Qu'est-ce que tu en dis ?

Sa moue boudeuse me plait, elle ressemble à une petite fille quand elle fait ça. Je lui tends mon joint. Cette fois-ci, elle y va plus doucement et elle le termine, tandis que je vide la bouteille d'une traite.

— Ce n'est pas envisageable, Aliona.

— Pourquoi ?

— C'est comme ça, c'est tout.

Elle avance sa main vers moi et la pose sur ma joue mal rasée, je ferme les yeux pour profiter de la douceur de sa caresse. Ce contact doux me ramène à mon enfance, lorsque ma mère me rassurait après un cauchemar. Mon cœur vibre dans ma poitrine quand mes paupières se soulèvent. Aliona n'est qu'à quelques centimètres de mes lèvres. Je fixe celles-ci, mais je ne peux pas faire ça, putain ! Même si j'en crève d'envie, elle a un mec. Je me redresse brusquement et me lève du canapé, je chancèle un peu, mais garde l'équilibre. Je n'ose pas la regarder alors au lieu de ça, je m'éloigne vers la fenêtre qui donne sur l'immeuble d'en face. J'enfonce les mains dans mes poches, je vais sans doute regretter ce que je vais dire, mais c'est mieux ainsi. Ils vont se réconcilier, je dois me faire une raison, même si elle traverse une mauvaise passe avec le métis.

— Tu devrais rentrer chez toi, dis-je sèchement.

— Alex, murmure-t-elle.

— Ne rends pas les choses encore plus difficiles.

— Je ne comprends rien, marmonne Aliona.

— S'il te plaît, appelle un taxi et va-t'en.

J'entends ses mouvements peu assurés derrière moi, mais je ne me retourne pas. Si je le fais, je sais que je ne pourrais pas la laisser partir.

— Allo ! Cathy, tu peux...

Elle n'arrive pas à aligner deux mots correctement, et c'est de ma faute. L'autoriser à fumer et boire n'était pas une bonne idée. Aliona n'est pas comme moi, elle ressent tous les effets, alors que moi je suis encore loin d'être dans un autre monde.

— J'imagine... qu'on ne se reverra pas... me questionne-t-elle difficilement.

— C'est ça.

La porte d'entrée se claque doucement et je me retrouve seul à nouveau. Je serre les dents quand je l'aperçois rejoindre l'avenue principale en pleine nuit par un froid glacial. Je ne suis qu'un connard de la laisser partir ainsi, je le sais, et même si je m'en veux, c'est mieux comme ça. Je n'aurais jamais dû la faire monter chez moi, je suis encore plus paumé que lorsqu'elle m'attirait et que je ne la connaissais pas. Je me répète que c'est l'alcool dans ses veines qui l'ont fait agir de cette manière.

Ce pourrait-il que je lui plaise un minimum ?

Un rire rauque sort de ma gorge, bien sûr que non, le mélange alcool, drogue et la dispute avec son mec est un cocktail explosif qui fait faire n'importe quoi.

Je survole mon appartement des yeux, c'est un vrai taudis, un bordel sans nom. Rien n'est rangé, ça sent le mort, dans une colère incontrôlée, je chope la première bouteille qui me tombe sous la main et la balance contre le mur. Elle se fracasse dans un bruit sourd et les morceaux de verre s'éparpillent sur le sol. Je dois me ressaisir, l'oublier, ne plus penser à elle. Je suis un raté, alors qu'elle a un avenir tout tracé et je ne veux pas briser ses rêves comme j'ai brisé les miens. 

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top