06
Aliona
Lenny hausse le ton et cela ne plaît pas du tout de me donner en spectacle en pleine rue. Il me fait une scène qui ne rime à rien, et ça commence à me mettre hors de moi. Je suis une personne calme, mais en cet instant je n'ai qu'une envie, le gifler et le faire taire. Mon stress est déjà à son comble avec l'exposition, qui arrive à grand pas, et Lenny que je vois peu, mais qui m'agace et voilà que maintenant, je suis troublée par Alex alors qu'on ne se connait même pas.
Comment rester sereine avec tout ça ? Pire encore quand cinq minute plus tôt, il me tenait dans ses bras et que je m'y sentais bien, au point d'agripper son blouson pour ne pas qu'il s'éloigne. C'est un inconnu et pourtant, ce que j'ai ressenti quand mon regard s'est ancré dans le sien est indéchiffrable.
— Ne me mens pas, Aliona !
— Arrête de crier, nous ne sommes pas seuls. Tout le monde nous regarde, donc nous discuterons ce soir. Enfin, si tu es disponible, parce qu'en ce moment tu es plutôt aux abonnés absents. De plus, j'ai un cours qui commence dans quelques minutes et je vais arriver en retard.
Je tourne les talons, mais Lenny ne le voit pas de cette manière et attrape mon coude pour me retenir.
— J'ai bien vu comment il te matait, ne me prends pas pour un idiot, Aliona.
Je me dégage de son emprise en l'assassinant du regard. Je suis fatiguée, épuisée et je n'ai qu'une envie, retrouver la salle de peinture et terminer ma dernière toile.
— À ce soir, Lenny.
Cette fois-ci, je pars pour de bon et je le laisse seul avec ses questions qui resteront sans réponses.
***
Le soleil commence à décliner, après mes cours de la journée, je me suis enfermée dans la pièce de mon professeur. J'observe le chevalet où se trouve ma peinture. Elle est très différente de ce que j'ai l'habitude de faire. Si les autres sont colorées et pleines de gaieté, celle-ci est sombre. Pourtant, les traits noirs représentent exactement ce que je voulais. Elle symbolise le tourment, la souffrance, la douleur.
Je m'assois à même le sol et baisse la tête. Je n'ai cessé de penser à Lenny, je ne comprends pas mon comportement avec lui. J'ai été dure, mais il l'a été également, ses sous-entendus m'ont blessé. Me croit-il vraiment capable de tomber dans les bras du premier venu ? Apparemment, oui. Une larme s'échappe de mon œil et glisse sur ma joue. Je l'essuie aussitôt, mais une autre la suit, alors je me laisse aller. Je m'autorise le droit de craquer à toute cette pression que je me mets. Mon expo, Lenny et cette peur de l'avoir perdu, parce que je me suis retrouvée dans les bras d'Alex, et que j'ai apprécié ce moment. Puis, j'entends sa voix résonner.
C'est plus prudent.
J'ai bien compris ce qu'il voulait dire, mais plus prudent pour qui ? Pour lui ou pour moi ? Je grogne en tapant mes poings sur le carrelage et me lève d'un bond pour ranger toutes mes affaires avant de quitter la salle.
Je marche d'un pas décidé en essuyant mon visage. Pourquoi suis-je aussi tourmentée par cet homme ? Pourquoi son regard me déstabilise-t-il autant ? Je suis perdue comme jamais je l'ai été. Je dois effacer ce moment gênant de ce matin, et pour ce faire je n'ai qu'une solution, rejoindre Lenny. Je vais lui faire la surprise en allant le rejoindre à la sortie de son travail et puis nous irons dîner ensemble.
Si mon idée me paraissait bonne, elle me semble d'un coup très mauvais. Lorsque j'arrive devant l'immeuble, Lenny est compagnie d'une blonde avec qui il rit à gorge déployée. La main de celle-ci posée un peu trop intimement sur le bras de mon petit ami me laisse un goût amer dans la bouche. Je ne me laisse pas démonter et avance dans leur direction en fronçant les sourcils.
Arrivée à leur hauteur, Lenny m'aperçoit et s'éloigne un peu trop rapidement de cette femme. La blonde, qui doit faire une tête de plus que moi, me dévisage avec dédain. Je ne la connais pas, mais c'est officiel, elle fait partie de ma liste noire.
— Aliona ? Mais que fais-tu ici ?
Aliona ? Pas bébé ?
C'est comme si je recevais un coup de poignard en plein cœur.
— Qui est-ce ? interroge la blonde.
— Aliona, mon amie, rétorque-t-il.
Son amie ? Là, c'en est trop. Je veux bien tout, mais pas être recalée au rang d'amie devant une blonde fade et sans intérêt. Sans compter que cet homme m'a fait une crise de jalousie ce matin même à la vue de tous. Je ferme les yeux, je suis à fleur de peau en ce moment et je ne pensais pas un jour devoir justifier de mon statut auprès d'une femme en présence de Lenny. Puis un rire sans joie sort de ma gorge, c'est plus fort que moi, mes nerfs lâchent sans que je puisse les contrôler. Lenny me dévisage et la blonde doit me prendre une folle.
— Ton amie souhaitait partager un dîner avec toi ce soir, mais apparemment tu as d'autres projets, réussis-je à dire amèrement.
— Oula ! Je vais vous laisser régler votre petit différent. Lenny, on reporte notre dîner à demain soir.
Il acquiesce et la pétasse dépose ses lèvres sur la joue de mon petit ami avant de s'éclipser sans demander son reste. Elle vient de l'inviter sous mon nez et ça sans aucune gêne. Je vais devenir folle, pourtant ce n'est pas de la jalousie qui coule dans mes veines, non c'est de la colère. Une rage que je peine à maitriser. Je pousse un long soupir digne d'un ours grognon et fais demi-tour, inutile d'avoir ce genre de conversation à nouveau sur le trottoir.
— Bébé, attend !
— Pas ici, Lenny.
Je ne l'attends pas et pars en direction de mon appartement à plusieurs minutes d'ici. Je vais exploser tant je suis en colère, déçue et humiliée. Mince ! Il m'a présentée comme une amie. Ce n'est pas comme si notre relation datait d'hier. J'entends sa voix, mais je n'ai aucune envie de l'écouter, je dois me calmer avant d'avoir une discussion avec lui. Je pleure comme une gamine, mais impossible de m'arrêter. Ma vue est brouillée, alors j'essuie mes yeux et mon manteau blanc subit les désagréments de mon maquillage qui a coulé. Et dire que je me suis torturé l'esprit avec la peur de perdre Lenny, tandis que lui prend du bon temps avec une blonde siliconée. C'est pathétique !
— Arrête-toi ! ordonne Lenny en attrapant mon bras.
Je n'ai pas vraiment le choix, il me fait mal et je grimace quand il resserre sa prise. Il tente de poser sa main sur mon visage, mais je détourne celui-ci.
— Rentrons et discutons tranquillement, tu veux bien ? demande-t-il penaud.
— Je n'ai pas envie, Lenny. J'ai besoin de marcher et de me calmer.
— OK.
Mon petit ami jette un œil autour de lui, avant de revenir à moi.
— Où est ta voiture ?
Je râle, j'ai tellement l'habitude que ce soit lui qui vienne me chercher que j'ai laissé ma voiture sur le parking de la fac. Parfois, je me maudis d'être aussi tête en l'air.
— À la fac, réponds-je en évitant ses yeux marron.
— Viens, je vais t'y déposer.
Il lâche mon bras et tend sa main vers moi. Je la fixe sans pour autant la prendre. Il n'a pas compris ce que je viens de lui dire. Alors je lui répète que je préfère rentrer à pied et que nous parlerons demain. Je ne me sens pas capable d'entamer un débat ce soir, ma journée se termine comme elle commencer. Par une dispute au milieu de la rue.
— Nous prendrons le petit déjeuner chez toi demain matin, décide Lenny.
— Non, je refuse de commencer la journée de cette manière. Nous discuterons demain soir, tu annules ton dîner avec la blonde, réponds-je acerbe.
— Ce n'est pas ce que tu crois, Bébé.
— Oh, mais, je ne crois rien, Lenny.
— Aliona, s'il te plaît.
Je lève la main pour qu'il se taise, à ce rythme-là, il ne va pas me lâcher. Je recule en lui intimant d'un regard sombre de ne pas me suivre. Je prends la ruelle à côté, mon pas est rapide et précipité. J'ai peur de craquer à nouveau, j'ai hâte de rentrer chez moi et retrouver le confort de mon canapé. Faire le point avant de parler est ce que ma mère m'a toujours appris. Ne pas entamer une discussion sous le coup de la colère, cela engendre toujours une réconciliation difficile, d'après elle.
Je décide de ne pas retourner chercher ma voiture, elle restera là-bas ce n'est pas un problème. La nuit est tombée, les boutiques commencent à fermer, les trottoirs se vident petit à petit. Chacun rentre chez soi, retrouver sa famille, une personne qui les attend, ou un animal. Je n'ai rien de tout ça. Ce soir, je vais ruminer seule et pleurer afin de me libérer de toute cette journée angoissante.
— Aliona ?
Décidément, le destin a choisi de se jouer de moi.
— Qu'est-ce que t'arrive ?
Et là, je craque devant son regard inquiet. Je ne retiens plus les larmes qui ne demandent qu'à couler. Je sens des bras qui s'enroulent autour de moi avec douceur et hésitation. Je ne sais pas ce qui me prend de lâcher-prise de la sorte dans les bras de cet inconnu, mais il m'apaise.
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