Chapitre 5
V
Enora
- C'est bon, Loris. Calme-toi, s'il te plaît, je répète une fois de plus.
Ma main près de son dos, j'hésite encore à le toucher. Je veux qu'il cesse cela et qu'il aille mieux, mais je n'arrive pas à le consoler. Quand était-ce la dernière fois que j'ai consolé quelqu'un ? Je ne me souviens plus. Est-ce pour cela que je ne sais pas du tout quoi faire ? Est-ce pour cela que je me sens quasiment anxieuse ?
Il relève finalement la tête. Nous sommes assis au sol tout les deux ; la seule chose que j'ai pu faire était de m'agenouiller à ses côtés. Je retire ma main de son dos sans même le toucher, et l'observe essuyer ses joues, là où quelques larmes silencieuses ont dû couler.
- Je peux le faire... Je peux le faire...
Il se murmure la même phrase deux fois de plus encore avant de se relever. Immédiatement, je fais la même chose et le poursuis, ne sachant pas ce qu'il prévoit de faire, ni si je devrais l'arrêter. Nous entrons dans la cuisine. Il commence à ouvrir les tiroirs et les placards, sortant de la vaisselle et des ustensiles.
- Loris, qu'est-ce que tu fais ?
Il ne semble pas m'entendre, ou préfère faire semblant de ne pas m'avoir entendue, puisqu'il continue à aller d'un bout de la cuisine à l'autre sans me répondre. Je le regarde faire encore un moment avant d'agir. Je me place devant lui et lui bloque le passage. C'est seulement quand il essaye de me contourner que j'ose le toucher, posant mes mains sur ses épaules. Ce geste doit le surprendre tout autant que moi. A l'instant même du contact, il s'immobilise et relève ses yeux troublants sur moi.
- Euh... Juste, calme-toi, d'accord ? réussis-je à marmonner.
J'enlève mes mains juste après et, à mon plus grand bonheur, il reste à sa place. Je prends un pas de recul, respirant un grand coup.
- Assieds-toi ? Nous pouvons en parler tranquillement, proposé-je.
- Je n'ai pas le temps de m'asseoir. Il reste une heure avant le dîner. Je dois préparer la soupe d'Elsa.
- Seulement deux minutes. Assieds-toi, s'il te plaît.
- Non. Je n'ai pas le temps.
J'ai l'impression qu'il ne m'écoutera pas, même si j'insiste pendant des heures. Têtu, il se remet au travail sous mon regard. J'essaye de réfléchir vite mais ce n'est pas possible quand j'en ai perdu l'habitude. Devrais-je appeler Thomas ? Je lui demanderai conseil... Ou devrais-je plutôt appeler M. Douay ? Après tout, c'est son fils, il saura quoi faire.
Cependant, quand je vois Loris devant la gazinière, je n'ai plus à réfléchir.Laisse-moi faire.
Je me place à ses côtés, mais il ne veut pas se décaler. Je maintiens son regard pendant un instant, comme si c'était un jeu et que le gagnant pouvait cuisiner, sauf que ce jeu est totalement ridicule et j'ai vraiment besoin qu'il me laisse faire.
- La soupe d'Elsa est spéciale, vous ne saurez pas la faire, finit-il par dire.
- Apprends-moi alors. Mais je ne te laisserai pas faire ça tout seul.
Encore le même regard. Notre jeu dure moins longtemps cette fois-ci, et, finalement, il me laisse sa place. Puis il commence à me donner les directifs pour préparer « la soupe spéciale d'Elsa » qui s'avère être une soupe aux légumes, mais je ne fais aucun commentaire là-dessus.
Quand je l'ai retrouvé il y a plus d'une demie-heure maintenant, la seule chose qu'il ait pu faire était non pas de m'expliquer ce qui n'allait pas, mais me donner le petit mot laissé par le chef de cuisine. Je l'ai relu au moins une dizaine de fois. Il disait que, malgré sa promesse de rester jusqu'à la vente du gîte, il ne pouvait pas rester encore plus longtemps sans se faire payer. C'est compréhensible, j'imagine qu'il a une famille à nourrir aussi, mais je ne peux empêcher d'être un minimum en colère contre lui. Et contre Mr. Douay, aussi. Pourquoi ne fait-il rien ?
- Quelque chose d'autre avec la soupe ?
- Non. Elsa mange très léger le soir.
- Très bien.
Comme un inspecteur, il suit tous mes gestes et mouvements, faisant des remarques par-ci par-là - « prenez le bol moyen, pas le grand », « cette cuillère est trop grande pour Elsa », « versez la soupe lentement ! » - et je ne peux rien dire, ni faire autre chose que de suivre ses ordres. Je ne peux même pas être agacée sous ses directives, ni être énervée qu'il me voit si maladroite. Le plateau est donc prêt rapidement et nous montons à l'étage pour la chambre d'Elsa, qui commence d'ailleurs à m'intriguer maintenant que je ne pense plus à Loris qui peut être en danger.
Arrivés vers les dernières marches donnant au premier étage, Loris commence à faire des pas quasiment lourds, frappant le bois de toutes ses forces.
- Qu'est-ce que tu fais ? je demande, confuse.
- Je préviens notre arrivée.
Je dois probablement être habituée à ce type de réponse de sa part, puisque, étrangement, je ne suis pas du tout étonnée, et je ne cherche pas non plus à comprendre. Il continue à faire du bruit jusqu'à la chambre d'Elsa, devant laquelle nous nous arrêtons pour frapper exactement cinq coups, dont les quatre premiers sont petits et à peine audibles, et le dernier un grand coup. Là aussi, je ne me pose pas de question. Il doit bien y avoir une raison. Nous n'attendons pas une invitation et entrons à l'intérieur juste après.
- Loris, qu'est-ce que tu fais ici ?
La voix s'élève dans la sombre chambre, me faisant presque sursauter et renverser le plateau dans mes mains. Seulement la lumière provenant du couloir me permet de visualiser Elsa, assise sur un fauteuil près de la fenêtre, dont les volets sont pourtant baissés.
- Catherine n'est pas venue ? interroge Loris.
Sa voix est inquiète, presque pétrifiée. Il allume d'abord la lumière, puis s'avance jusqu'à la vieille dame dont le visage m'est enfin visible et, après lui avoir embrassé le front, il s'active pour remonter les volets et ouvrir la fenêtre.
- Réponds à ma question d'abord, lui répond Elsa.
- J'ai fini les cours plus tôt, c'est tout. Dis-moi, maintenant, Catherine n'est pas venue ?
- Non, je crois qu'elle en a eu marre de m'entendre me plaindre de son parfum.
- Et mon père ?
- Il est passé ce matin, comme d'habitude.
Loris prend une fois de plus sa tête dans ses mains. Me sentant un peu mal à l'aise, je dépose d'abord le plateau sur la commode près de la porte, puis fais quelque pas en avant pour faire remarquer ma présence.
- Quel est le problème ? je demande, quelque peu hésitante.
- Qui êtes-vous ? Je ne reconnais pas cette voix, Elsa réplique immédiatement.
Cela est suffisant pour que Loris se souvienne de moi. Il s'agenouille devant la vieille dame après m'avoir jeté un coup d'œil.
- C'est Enora, Nani. La nouvelle résidente. Catherine t'a dit quelque chose avant son départ hier ?
- Oh, oublie Catherine, bon sang ! Enora, comment allez-vous ?
La réalisation me frappe soudainement. Si soudainement que je perds la voix. Après Elsa, c'est au tour de Loris de se tourner vers moi, tout deux attendant une réponse de ma part, réponse qui ne veut pas sortir de ma bouche.
- Dis-moi, Loris, elle reprend ensuite, tu ne lui as pas dit à propos de mon état ?
- Je n'en ai pas vu l'importance.
- Je vois. Enora ? Combien de temps vous faut-il pour passer au dessus de la surprise de me savoir aveugle ?
- Je... Je suis vraiment désolée, je bafouille.
Loris sourit en secouant la tête, et Elsa, de son côté, rit comme si je venais de faire la blague la plus drôle du siècle.
- Oh, mais, ne t'excuse pas pour cela, ma jolie ! elle reprend d'une voix enjouée. J'ai vu des réactions bien pire que la tienne, je t'assure. Décontracte-toi et vient t'asseoir près de moi. Loris ?
- Oui ?
- Tu veux que j'appelle le collège pour dire que tu n'es pas allé en cours à cause de moi ?
- Nani...
Malgré le soupir qu'il laisse échapper en se relevant, je ne manque pas de remarquer le petit sourire sur ses lèvres - un sourire que je n'ai pas vu depuis mon arrivée ici. Il me fait ensuite signe de m'asseoir sur le fauteuil en face de celui d'Elsa, comme cette dernière me l'a demandé, et pendant ce temps, il va récupérer le plateau que j'ai laissé sur la commode.
- Alors, dis-moi tout, reprend Elsa une fois que je suis assise. Qui es-tu, pourquoi es-tu là, tu te plais bien ?
Je l'observe sans rien dire. Non pas parce qu'elle est aveugle, mais parce que ses questions n'ont pas de réponses chez moi. Qui suis-je ? Enora Sylvain. Qu'est-ce que je fais ici ?
Qu'est-ce que je fous ici ?
Il nous faudrait passer des journées à discuter pour que je puisse lui expliquer pourquoi je suis ici. Il me faudrait du courage et de la force, aussi.
Mon silence a dû être beaucoup trop long pour les deux puisque Loris propose à Elsa de commencer son dîner, et celle-ci ne refuse pas. Il me faut seulement quelques secondes pour remarquer que Loris se préparait à la nourrir lui-même, et quelques secondes de plus pour me lever et prendre le plateau dans mes mains.
- Je le ferai, je dis rapidement.
- Enora, vous n'avez pas à le faire. Ce n'est pas la première fois que je le fais, il proteste.
- Non, je le ferai.
Étrangement, il n'insiste pas plus et me laisse prendre les commandes cette fois-ci. Je m'occupe alors de porter la cuillère aux lèvres d'Elsa et les écoute parler entre deux.
- J'ai de nouvelles idées pour notre histoire, annonce-t-elle à un moment donné. Tu vas voir, c'est magique.
- Ne les oublie pas comme la dernière fois, rit Loris.
- Ha ! Moque-toi encore, allez !
Je ne peux m'empêcher de sourire légèrement face à leur conversation, face à leur intimité, même si au fond, cela m'apporte de la curiosité et donc beaucoup de questions. Des questions qui vont sûrement rester sans réponses, puisque je ne prendrai pas la peine de les poser. Je ne fais que les écouter tout le long.
- Allez, amène notre cahier, Loris, demande Elsa quand j'annonce que la soupe est terminée.
- Je vais vous laisser, les prévins-je.
- Tu peux rester, ma belle.
- Merci, mais je ferais mieux d'y aller. J'ai... Des choses à faire.
Elle hoche la tête, compréhensive. Je me demande si elle se doute de mon mensonge.
Je prends donc le plateau et quitte la chambre pendant que Loris vient s'asseoir en face d'Elsa avec un cahier et un stylo. Juste après avoir fermé la porte, j'entends leur voix :
- Elle a l'air sympa, mais semble cacher des choses.
- Elle l'est, répond Loris. Et tout le monde a quelque chose à cacher.
- Ne fais pas ton philosophe et dis-moi où on s'était arrêté la dernière fois, pouffe Elsa.
Je descends au rez-de-chaussée et me rends dans la cuisine pour déposer le plateau. Rien n'est encore rangé, une pile de vaisselle attend d'être lavée et le reste de la soupe est encore dans la casserole. Je ne réfléchis pas très longtemps et retrousse les manches de mon pull avant de me mettre au travail.
*
- Qu'est-ce que vous faîtes ?
Je manque de lâcher un petit cri de surprise en entendant la voix derrière moi. Je laisse la cuillère que j'avais dans la main et porte cette dernière au niveau de mon cœur, tout en me retournant pour faire face à M. Douay.
- Je vous ai fait peur ?
- Seulement surpris.
- Excusez-moi, ce n'était pas mon intention. Qu'est-ce que vous faîtes ?
J'observe en même temps que lui la cuisine. Après la vaisselle, j'ai vidé tout les placards pour les ranger à nouveau (je n'avais aucune raison de le faire), puis j'ai préparé le dîner, ne sachant pas s'ils mangeraient de la soupe d'Elsa.
- Votre chef est parti. J'ai pensé que...
- Vous n'auriez pas dû, me coupe-t-il.
Il s'avance un peu plus dans la pièce, examinant davantage les alentours puis le repas que j'ai préparé. Il lâche un long soupir en frottant ses mains sur son visage. Il semble faire ce geste très souvent.
- Écoutez, je... Je ne peux pas vous payer pour cela. Vous n'auriez pas dû.
Je comprends soudainement pourquoi il agit de cette manière. Il est embarrassé. Embarrassé d'avoir des problèmes financiers. Mais, jamais je n'aurais demandé à être payée pour ce que j'ai fait. Ce n'était pas mon intention, et ça ne le sera jamais.
- Je ne vous demande rien en retour, le rassuré-je.
- Mais...
- Ce n'est rien, vraiment. J'ai fait cela pour Loris.
Son regard croise finalement le mien. Il hésite, cherche ses mots, ne trouve rien à dire. Il est temps pour moi de m'en aller. J'essuie mes mains et le contourne sans un mot, prête à remonter à ma chambre. Cependant, sa voix m'arrête dans mon élan :
- Mademoiselle Sylvain ?
Je me retourne et arque un sourcil, attendant la suite de sa phrase.
- Merci.
Il sonne tellement sincère que je me retrouve à lui offrir un petit sourire, rien de plus, avant de reprendre le chemin vers ma chambre.
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