Chapitre 33

Chapitre 33

Enora


- Parce que nous ne sommes pas un couple. Et nous le serons jamais, Enora.

Je ne voulais pas donner une réaction excessive. Alors, comme une adulte, je reculai de trois pas pour ne plus être dans ses bras, je respirai quelques grand coups pour calmer ma respiration, j'oubliai la crise d'angoisse qui approchait à grand pas, et je tentais de le comprendre. J'essayai de comprendre sa réponse, son choix, ses décisions. J'essayai vraiment de le comprendre lui.

- Pourquoi m'embrasser alors ? Pourquoi avoir fait toute cette histoire au gîte ? demandai-je calmement, aucunement agressive, simplement curieuse.

- Parce que tu me plais, répondit-il en haussant légèrement les épaules, comme si sa réponse était évidente. Je veux dire, j'aime la personne que tu es, tu m'attires beaucoup et je veux t'embrasser quand je te regarde dans les yeux. Mais tout cela ne veut pas dire que je veux me mettre avec toi. 

Je hochai la tête. Son explication devait sûrement avoir du sens dans sa tête. Puis, que pouvais-je dire ? Il ne voulait pas de moi visiblement. Je n'allais pas insister ni m'imposer. Je m'étais faite des idées, j'avais dû mal comprendre ses intentions, c'était de ma faute. Rien de plus.

- Peut-être que dans d'autres circonstances nous aurions pu, ajouta-t-il dans un murmure. Mais pas quand tu es comme ça, et pas quand je suis comme ça.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? 

- Tu ne me connais pas réellement, Nora. Je ne parle jamais de cette partie de moi aux gens parce que... Parce que je ne l'aime pas, mais, je pense que je devrais être honnête avec toi. Pour que tu comprennes pourquoi ça ne fonctionnera pas. Pour que tu comprennes que la meilleure chose que tu peux faire maintenant serait de t'éloigner de moi le plus vite possible.

Il recula d'un pas et s'assit sur le matelas au sol. Puis, il me fit signe de le rejoindre. J'imaginais alors que ce qu'il allait me dire était aussi important que ce que je venais de lui avouer.

D'ailleurs, je n'arrivais pas à croire que j'avais pu lui dire tout ceci.

- A ton avis, reprit-il une fois que j'étais assise, comment ai-je pu comprendre que ta relation avec Thomas était dangereuse ?

- Parce qu'il est plus facile pour quelqu'un d'extérieur à la relation d'en remarquer les défauts, dis-je en rejouant la phrase d'Elsa dans ma tête.

- Peut-être, peut-être pas, j'en sais rien... Mais moi, ce n'était pas le cas. Je savais ce que Thomas te faisait uniquement parce que je l'avais fait à Ambre il y a quelques années.

Le silence nous engloba à nouveau. Je ne savais pas vraiment quoi dire, la nouvelle était surprenante, je ne m'y attendais pas. De son côté, Guillaume releva la tête et fixa le plafond un instant avant de lâcher un soupir.

- Nous nous sommes mis ensemble très tôt, elle était mon premier amour, commença-t-il à conter. Nous étions seulement deux lycéens qui pensaient tout connaître sur la vie et qui prévoyaient un futur brillant ensemble. Elle était tellement belle que je me voyais réellement chanceux de savoir qu'elle m'avait choisi moi, entre tout les autres. J'étais petit et maigrichon, peu importe le nombre d'heures que je passais à la salle de gym, je n'arrivais pas à développer des muscles. En gros, je n'avais pas confiance en moi et je me disais qu'un jour ou l'autre, Ambre allait me quitter pour un autre.

Mais au bout de deux ans, les choses ont changés. J'avais toujours autant peur qu'elle me quitte, j'étais beaucoup trop attaché à elle, alors au lieu d'attendre ce jour qui allait éventuellement arrivé, j'avais décidé de me mettre au travail pour que, justement, ce jour n'arrive jamais. J'étais extrêmement jaloux, je l'avoue. J'ai...

Il arrêta son monologue au son de la porte d'entrée qui s'ouvrit. Tout deux pouvions deviner qu'il s'agissait d'Ambre. Je voulais connaître la suite de l'histoire, j'espérai qu'il ne s'arrête pas avec la venue d'Ambre. Il me jeta un coup d'oeil, il semblait hésitant, les genoux remontés vers lui-même et la lèvre entre les dents.

Puis Ambre arriva.

- Entre, murmura Guillaume sans la regarder. Tu serais peut-être plus apte à raconter notre histoire à Nora.

Je pus lire toute la surprise sur le visage d'Ambre. Mais elle ne mit pas beaucoup de temps pour se reprendre, seulement quelques secondes, suite auxquelles elle sembla hésitante. Puis elle finit par hocher la tête après m'avoir fixé un instant, et elle entra dans la pièce, venant s'asseoir sur la chaise de bureau en face de nous.

- Je commençais à expliquer comment j'ai fait pour t'avoir qu'à moi seul, reprit Guillaume.

- Les débuts ?

- Oui.

Elle hocha une fois de plus la tête, avec un mince sourire sur les lèvres.

- Guillaume avait toujours été au petit soin avec moi, commença-t-elle en fixant ses mains. Nous faisions souvent des sorties, à deux ou avec nos amis, mais en dehors de cela, nous vivions chacun notre vie de notre côté aussi. Au bout d'un moment, je crois qu'on était en terminale ? Peut-être vers la fin d'année, je ne saurais dire la date exacte. Eh bien, à partir d'un moment, même si moi je n'ai rien remarqué, les sorties ont été plus fréquentes, mais nous étions toujours seuls. Il venait me chercher le matin chez moi, on mangeait ensemble le midi, on rentrait ensemble le soir, on mangeait ensemble le dîner, on faisait nos devoirs ensemble, ensemble, ensemble, ensemble... On faisait tout ensemble. 

- Je pensais que, de cette manière, elle ne pensera jamais à me quitter, avoua-t-il. Je l'ai isolée pour l'avoir qu'à moi seul, de peur que quelqu'un d'autre vienne et me la prenne, de peur que quelqu'un de plus spécial que moi entre dans sa vie. Je l'ai isolée de ses amis, de ses proches, et quand nous sommes enfin allés à la fac, je l'ai aussi isolée de sa famille.

- J'étais plutôt proche de mes parents, continua Ambre, alors la séparation a été difficile. Mais, j'aimais tellement Guillaume que je pensais qu'il avait raison, qu'il était temps qu'on emménage ensemble, quitte à partir à l'autre bout du pays. J'étais complètement aveugle.

Tout deux se regardèrent. Je me sentis soudain de trop, et je voulais quitter la pièce pour les laisser seuls, parce que je sentais qu'ils avaient besoin de parler. Peu importe ce qu'il s'était passé entre eux auparavant, j'avais l'impression qu'ils ne s'étaient pas tout dit, qu'ils avaient encore des choses sur le coeur. 

Puis, d'un côté, je me demandais aussi s'ils ressentaient toujours quelque chose l'un pour l'autre. Ambre venait d'avouer qu'elle était folle amoureuse de lui. Et lui me l'avait déjà dit aussi. Et moi ? Qu'est-ce que je ressentais ? Avais-je des sentiments pour lui moi aussi ? 

Je me sentais perdue, et j'étais reconnaissante que Guillaume reprenne son histoire pour m'empêcher d'aller trop loin dans mes pensées.

- La fac, reprit-il, c'était pire que le lycée. De nouvelles personnes à chaque coin de rue, de nouvelles rencontres inévitables, et bien sûr ma peur qu'elle trouve quelqu'un de bien mieux que moi. Puis, nous étions même pas dans la même classe, ni dans le même lieu. Elle était à l'autre bout du campus et, toute la journée, je pensais à ce qu'elle faisait.

- Il a proposé qu'on s'en aille, un an, voire deux, à l'étranger. Vivre de nouvelles expériences. Nous étions jeunes après tout, il fallait en profiter.

- Mais elle n'a pas accepté. Elle voulait finir ses études le plus tôt possible et faire ce qui lui plaisait. Elle disait qu'on irait à l'étranger pendant les vacances, que ça pouvait attendre. Mais je la sentais s'éloigner, je la voyais se faire de nouveaux amis, et je n'arrivais pas à l'en empêcher. 

- Surtout que mes nouveaux amis ne t'aimaient pas beaucoup, n'est-ce pas ? demanda-t-elle amusée.

- Oui, répondit-il en affichant un sourire pour la première fois, et ils avaient raison. J'aurai espéré qu'ils te préviennent du danger que j'étais pour toi beaucoup plus tôt, avant que je ne commette l'irréparable.

Le silence regagna la pièce. Leurs sourires s'effaça. J'attendais, le souffle presque coupé, la suite de leur histoire, la pièce manquante du puzzle. Et peut-être que j'aurai dû les prévenir de la présence de Loris dans le couloir avant que Guillaume ne raconte la suite.

- Je l'ai mise enceinte. Contre son gré.

- Il a trafiqué mes pilules, ajouta Ambre avant que je ne me fasse d'autres idées. Et il avait volontairement déchiré le préservatif. Ensuite... Tout s'est passé trop vite. J'ai su pour la grossesse, j'ai voulu avorter, je n'ai pas pu, je n'ai pas pu oser le faire une fois dans la clinique, et j'ai haïs Guillaume, et j'ai haïs le bébé, et je me suis haïs moi-même et j'ai haïs toute la Terre entière. Et je n'ai pas pu le faire, je n'ai pas pu m'occuper de ce bébé, je n'ai pas pu rester avec l'homme avec qui je pensais finir ma vie, et je suis partie, en laissant derrière moi un bébé de quelques mois, et toute ma vie avec.

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