Chapitre 34

Chapitre 34

Enora

Je n'étais pas experte dans le discernement des être humains. Je pensais les connaître, puis je me rendais compte que j'avais seulement des à priori. J'avais vingt-sept ans, et cela avait toujours été comme ça jusqu'à cet âge. 

Que ce soit pour ma tante que je n'appréciai pas au début parce que je pensais qu'elle voulait m'éloigner de mes parents en m'emmenant vivre avec elle, dans une autre ville, après l'accident fatidique. Ou avec Claire, quand nous nous étions rencontrés et que j'avais mal interprété ses ambitions. Ou avec Thomas que je pensais vivre une histoire d'amour digne des contes. Ou avec Fred, quand je pensais qu'il avait des sentiments pour moi et que c'était la raison pour laquelle il voulait me séparer de Thomas. Ou avec Viviane, quand je la détestais pour ce qu'elle faisait, sans connaître qui elle était. Ou avec Ambre, quand je pensais qu'elle me méprisait, alors qu'en réalité, elle était simplement une femme qui avait été brisée, qui avait tenté de se reconstruire, et qui ne voulait pas d'autres problèmes dans la nouvelle vie qu'elle avait bâtie par ses propres soins.

J'aurai pu la critiquer après avoir appris qu'elle avait quitté son bébé de quelques mois, mais je ne le pouvais pas. Ce n'était pas la vie qu'elle voulait, et qui étais-je pour la critiquer d'avoir fait le choix qui était le plus bénéfique pour elle ? Sa décision avait eu des conséquences sur Loris et Guillaume, personne ne pouvait nier cela, mais c'était ce qui arrivait toujours dans le cycle de la vie, des gens souffraient parce qu'on ne pouvait faire plaisir à tout le monde.

Guillaume et Ambre ne savaient pas que Loris avait été témoin de la fin de leur discussion. Et je n'arrivais à me décider s'il fallait que je leur en parle ou non.  Cela ne devait pas être facile pour un gamin de son âge d'entendre que sa naissance n'était pas voulu, et dans quelles conditions il avait été conçu. Penser à ce qu'il pouvait ressentir m'a fait finalement conclure que je devais informer ses parents.

Je jetai un coup d'oeil à Guillaume qui était assis en face de moi, jouant avec la nourriture dans son assiette. Puis je tournai mon regard vers Ambre, qui était dans la même posture que son ex, tête baissée et l'assiette toujours aussi remplie qu'au début du dîner.

Et finalement, je regardai Loris qui, lui, jetait des regards furtifs vers sa mère, ne voulant pas se faire attraper en train de la fixer.

Et je compris qu'il fallait que j'en parle avec Ambre et non avec Guillaume.

J'attendis alors patiemment jusqu'à la fin du dîner qui se passa dans un silence complet, et quand tout le monde débarrassa son assiette pour quitter la cuisine, j'annonçai à Ambre que je devais lui parler. Elle ne sembla même pas surprise et hocha la tête, forçant tout de même un sourire sur ses lèvres en m'invitant à la suivre.

Contre toute attente, elle me proposa qu'on aille plutôt faire un tour dehors, et nous sortîmes alors de l'appartement après avoir prévenu les autres.

C'est après une bonne dizaine de minutes de marche plus tard qu'Ambre brisa le silence.

- Tu as vécu la même chose que moi ? demanda-t-elle sans me regarder. Sinon, je ne vois pas pourquoi Guillaume aurait ressenti le besoin de te raconter notre passé.

- Je ne sais pas, répondis-je sincèrement. D'après lui, mon copain - enfin, mon ex maintenant - avait le même comportement avec moi. Mais c'est différent.

- Et j'imagine que c'est la raison pour laquelle tu es ici ?

- Oui.

- Je suis désolée, murmura-t-elle en me jetant un coup d'oeil. Que tu sois passée par là aussi. C'est... C'est difficile. De s'en sortir. Surtout si votre histoire a duré de longues années.

- Mais tu as réussis à le faire, toi.

- Oui, dit-elle avec un sourire.

Avant de continuer notre discussion, elle me proposa un café, que j'acceptai avec plaisir puisqu'il faisait assez froid et que ça nous ferait du bien. Un café à la main, nous reprîmes donc le chemin, marchant jusqu'à un parc où on s'assit sur un banc un peu à l'écart, entourées d'arbres dont les feuilles se trouvaient à nos pieds dans un mélange d'orange et de marrons. On aurait pu penser que nous étions en automne, alors que l'hiver sortait pour laisser place au printemps.

- Quand j'ai quitté Loris et Guillaume, reprit-elle, j'étais complètement détruite. Je suis arrivée en Ecosse avec aucune idée de ce que j'allais faire, j'avais aucun repère, rien. Pendant quelques mois, un hôte m'a hébergé chez lui gratuitement, en échange du travail que je faisais dans son restaurant. Je travaillais, puis je montais dans ma chambre pour dormir. Cela a été mon quotidien pendant un long moment. C'était trop dure, Enora, je ne sais pas si tu peux l'imaginer mais, j'avais laissé derrière moi un homme avec qui j'avais passé les meilleurs moments de ma vie, et un bébé, le mien, sans savoir ce qu'il allait devenir.

- Mais tu n'es pas revenu...

- Non, j'en ai eu envie, je ne peux le nier, mais beaucoup de choses m'ont retenu. Même si je ne l'avais pas voulu, même s'il me rappelait tous les jours ce que Guillaume m'avait fait, j'avais aimé Loris. Et tout de lui me manquait. J'avais emmené avec moi quelque uns de ses vêtements, juste pour pouvoir m'endormir avec son odeur. Mais au bout d'un moment, cela n'était plus suffisant. Et j'ai finalement accepté de voir un psychologue après les multiples propositions de mon patron, qui était en fait devenu le premier compagnon que j'avais dans ce pays.

Elle s'arrêta pour sûrement remettre de l'ordre dans ses idées. Quand elle parlait, je pouvais deviner qu'elle avait trop de choses à dire et qu'elle ne savait pas de quoi parler en premier, quelle information serait plus pertinent pour moi, et quels détails elle devait sauter. Puis elle reprit le cours de ses pensées, et elle me conta, bien que difficilement, le reste de ses péripéties. Comment elle s'était reprise, comment elle avait fait pour passer au dessus de sa relation avec Guillaume, comment elle avait appris à ne pas ressentir autant de culpabilité après avoir laissé Loris derrière elle. J'appris alors qu'elle tenta de revenir deux ans plus tard, quand elle était enfin elle-même à nouveau et prête à s'occuper de son fils, mais comment Guillaume avait tout fait pour ne pas qu'elle les retrouve, imprégné d'une haine non-justifié contre elle.

Elle avait fini par s'installer en France à nouveau, elle reconstruisait sa vie petit à petit, elle finit ses études, commença à travailler, passa d'un petit studio à un plus grand appartement, elle s'acheta une voiture, et elle devenu la femme qu'elle était aujourd'hui. Quand Loris avait cinq ans, elle finit par les retrouver. Mais Guillaume ne l'autorisa pas à voir son fils pendant encore un an, suite à quoi elle le menaça d'ouvrir un procès qu'elle était sûre de gagner. Il finit par accepter qu'elle le voit de temps en temps, une fois tous les mois au début, car Loris n'était pas à l'aise et la voyait comme une étrangère.

- Guillaume ne voulait pas lui dire que j'étais sa mère, avoua-t-elle d'une voix cassée, et je ne trouvais pas le courage de le faire moi-même. On s'était vu plusieurs fois mais Loris me voyait toujours comme une inconnue, je n'arrivais pas à tisser un lien entre nous. C'était tellement difficile que j'avais peur de retomber dans le trou que j'avais été au début. J'ai pris peur, je me suis éloignée d'eux encore une fois. Loris a appris que j'étais sa mère, et sa réaction était tellement blessante que je n'ai plus insisté à le voir. 

- Loris m'avait dit que tu ne venais plus le voir depuis longtemps... me rappelai-je.

- J'avais l'impression qu'il ne voulait pas de moi, ce n'était pas facile. Mais, plus tard, Guillaume m'a contacté par lui-même. Il avait peur pour Loris. Ses professeurs disaient tous qu'il avait un problème, qu'il n'était pas comme les autres. Guillaume a pensé que s'il passait plus de temps avec moi, sa mère, ça lui ferait peut-être du bien. Alors je n'ai pas réfléchi une seule seconde, j'ai déménagé ici dès que j'ai pu. 

- Il... Il vous a entendu, avouai-je avec hésitation en me rappelant que je devais lui dire cela. Il a entendu la fin de votre histoire, quand vous me la racontiez.

*

Il était assez tard quand nous sommes rentrés à l'appartement. Elsa était déjà endormie, je n'avais pas pu lui parler davantage aujourd'hui. Guillaume alla se coucher dès que nous rentrâmes. Ambre me proposa de rester encore quelques nuits, le temps que je sache quoi faire à partir de maintenant. Je la trouvais plus sympa, peut-être qu'elle était moins hésitante maintenant qu'elle connaissait mon histoire aussi - je lui avais tout dit, du début jusqu'à la fin, même les parties que je n'avais pu avouer à ma meilleure amie. Je la remerciai, espérant au fond qu'elle comprenne que ce n'était pas seulement pour son hospitalité mais vraiment pour tout, et elle s'en alla aussi, dans le but de discuter avec Loris sur ce qu'il venait d'entendre.

J'allais pour me coucher aussi, mais à peine m'étais-je allongée sur le canapé que je vis une silhouette apparaître devant la porte du salon. C'était Guillaume. Il s'approcha, sans un mot, et vint s'asseoir à côté de moi quand je me redressai en position assise.

- J'ai repensé à notre discussion, murmura-t-il presque dans un chuchotement. Je voulais être sûr que tu ne m'en voulais pas.

- Non, ne t'en fais pas. Je comprends ton point de vue aussi.

- Je n'aurai pas dû t'embrasser non plus. C'est comme si je t'avais donné de faux espoirs... Même si j'aurai aimé qu'on puisse former une relation, je ne pense simplement pas que ce serait bénéfique, ni pour toi, ni pour moi.

- Je comprends.

- Et... continua-t-il en se retournant vers moi, je voulais aussi que tu saches que... Que tu n'as pas besoin d'un homme pour te sentir acceptée. Tu es qui tu es, avec tes peurs, tes phobies, tes craintes, ton histoire, tout ton passé. Thomas t'a peut-être fait sentir que personne d'autre que lui n'allait t'accepter comme ça, mais moi je connais déjà au moins une personne qui le fera.

- Qui est-ce ? chuchotai-je.

- Toi-même.

Il m'offrit un sourire sincère. Je l'embrassai, brièvement, une dernière fois, parce que j'en avais envie, et que je voulais le remercier.

- Bonne nuit Guillaume.

- Bonne nuit, Nora.

Et ce fût les dernières paroles qu'on échangeait. Au matin, quand tout le monde dormait, je pris ma valise et mon sac, et m'en allait vers la gare en laissant derrière moi un petit mot pour chacun d'entre eux. 

J'avais laissé coulé une larme. Une seule que je ne prenais même pas la peine d'effacer. Je n'étais pas triste. Au contraire, j'avais le sourire aux lèvres, et je me sentais plus vivante que jamais.

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