Chapitre 29
Chapitre XXIX
Enora
Mes yeux ne voulaient plus quitter son ventre. Ce n'était peut-être pas poli, mais il me semblait que je n'avais plus le contrôle de mon regard.
Elle était enceinte. Elle était enceinte.
Pourtant, en la regardant, on n'aurait rien remarqué. Pour l'instant. Dans quelques semaines, son ventre allait s'arrondir et s'élargir, et tout le monde saura au courant. Tout le monde apprendra qu'elle attendait un bébé. Le bébé de Thomas.
Une des deux choses que je ne pouvais pas lui donner.
- Il pensait à toi, murmura-t-elle, ses mots brisant le silence sèchement.
- Pardon ? réussis-je à dire malgré que j'eus la perdu la voix il y a quelques minutes avec son annonce.
- La nuit où s'est arrivé, clarifia-t-elle, il pensait à toi. Il murmurait ton nom... Après ça, j'ai oublié de lui demander de mettre le préservatif. Je prenais la pilule mais... Visiblement, cela n'a pas suffit.
Thomas pensait à moi en couchant avec une autre femme ? Allant même jusqu'à murmurer mon nom alors qu'une autre femme lui donnait du plaisir ?
Je fixai cette femme qui ne pouvait relever le regard maintenant. Pourquoi ? Pourquoi faisait-elle tout cela ?
Mon coeur se serrait. Soudainement, le fait qu'elle soit enceinte n'était plus mon plus gros problème. Cette femme que j'avais refusé de rencontrer, cette femme que je voulais détester depuis le début, vivait un cauchemar aussi. L'homme à qui elle se donnait pensait à une autre femme qu'elle. Je ne pouvais imaginer ce qu'elle ressentait dans ces moments. Faisait-il cela souvent ? L'appelait-il de mon nom à chaque fois qu'ils étaient ensemble ?
- Pourquoi tu es toujours avec lui ? ne puis-je m'empêcher de demander avec une voix tremblante.
Elle releva les yeux, les plantant dans les miens. Elle semblait indécise. Puis, elle détourna le regard.
- Thomas ne va pas tarder à revenir, il vaudrait mieux que l'on finisse cette conversation au plus vite. Je sais que cela doit être un choque pour toi, ça l'était pour moi aussi. Mais j'ai besoin de savoir ton avis, ta décision. Si tu ne le souhaites pas, je ne dirai rien à Thomas.
- Comment... ? murmurai-je les larmes aux yeux. Qu'est-ce que tu vas faire ? Avorter ? Pourquoi tu me demandes mon avis ?
- Parce que c'est ton couple. Ça a toujours été le tien. Et jamais je ne voudrai le briser. Alors je respecterai ton choix. Je ne vais pas avorter, jamais je ne ferai une telle chose, mais en fonction de ce que tu décides, je pourrai sortir de la vie de Thomas sans qu'il ne sache que j'attends son bébé.
Quelques larmes coulaient silencieusement sur mes joues. Je n'arrivais pas à croire qu'elle puisse me demander cela. Je devais donc décider de son avenir ? D'elle et de celui de son bébé ? Mais qui étais-je pour faire cela ?
Comment pouvait-elle faire un tel sacrifice ? Et pour qui ? Une femme qui n'a jamais pris la peine de la connaître, et qui l'a détesté sans même la voir ne serait-ce qu'une seule fois. C'était à elle de me détester. C'était à elle de me détester quand l'homme qui la touchait prononçait mon nom au lieu du sien. C'était à elle de me détester quand je restais entre elle et le père de son bébé.
- Tu peux y réfléchir autant que tu veux, je sais que c'est une décision difficile à prendre. Je te laisse mon numéro, tu pourras m'appeler quand tu veux, dit-elle en sortant un papier qu'elle avait visiblement déjà préparé. Et je suis désolée, je n'ai jamais voulu te causer de la peine.
Elle pensait sûrement que je pleurais à cause de ce qu'elle venait de m'annoncer. Elle ne saura probablement jamais que je pleurais parce que je ressentais de la peine pour elle. Que ma poitrine se serrait avec la plus grande culpabilité qui puisse exister.
Je ne pouvais prononcer mot, malgré le fait que j'avais tant de choses à lui dire. Je n'en étais pas capable, pas maintenant. Je ne sais pas ce qu'elle tira de mon silence, mais elle posa le papier sur la table à manger au même moment où nous entendîmes la voix de Thomas à l'entrée, et, après m'avoir lancé un regard désolé, elle alla le rejoindre.
Je les entendais parler. Elle expliqua qu'elle devait rentrer, qu'elle avait oublié qu'elle avait quelque chose d'important à faire. Elle l'empêcha de venir dans la cuisine, sûrement pour ne pas qu'il voit mes larmes, et quelques minutes plus tard ils étaient parti.
La porte fermé, un silence lourd engloba tout l'appartement, et j'éclatai en sanglots.
*
Près de deux heures étaient passés. La porte d'entrée s'ouvrit, suivit de la voix de Thomas annonçant son arrivé. Je ne répondis rien, il allait finir par me retrouver dans notre chambre.
J'entendais ses pas s'approcher, puis je le vis lui-même, s'arrêtant dans l'embrasure de la porte. Je n'avais pas besoin de relever les yeux, je pouvais clairement deviner l'expression qu'il devait avoir sur le visage. Surprise, choque, incompréhension, confusion. Peut-être même un peu de colère, même si ce devait être minimal.
Il finit par se reprendre, avançant lentement dans la pièce pour s'arrêter devant le mur où il avait si soigneusement collé les dessins de ses élèves pendant des années. Ces mêmes dessins qui se trouvaient à présent au sol, toutes déchirés et méconnaissables.
- Pourquoi ? questionna-t-il tout simplement d'une voix indifférente.
- Je ne sais pas. Peu-être que j'en avais marre de voir tous les jours ton amour pour les enfants. Peut-être que j'en avais marre de voir tous les jours que je ne peux pas te donner le plaisir d'avoir un enfant.
Il se tourna vivement vers moi suite à mes mots. Je relevai la tête, il me regardait avec confusion et tristesse mélangé, ses sourcils froncés.
- Nora... commença-t-il mais je l'interrompit sans qu'il puisse en dire plus.
- Pourquoi tu restes avec moi ? Pourquoi tu restes avec cette femme qui ne t'offre rien que de la souffrance ? Cette femme qui ne pourra jamais te rendre heureux ?
- Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce qui s'est passé Nora ?
Il s'agenouilla devant moi tandis que je n'avais pas bougé du bord du lit. Je ne pouvais pas le faire, je ne tenais pas debout.
- Répond moi, quémandai-je d'une voix suppliante.
- Je reste parce que je t'aime, tout simplement, répondit-il sans sourciller, comme si cela devait être évident et normal.
Mais ça ne l'était pas. Ce n'était pas normal.
- Comment peux-tu m'aimer Thomas ? Même après toutes ces années, comment peux-tu ne pas en avoir marre de moi ? Même en sachant qu'avec moi, tu ne réalisera jamais ton rêve d'avoir un enfant.
- Je n'aurai jamais marre de toi, tu dis n'importe quoi... Je t'aime, je t'ai toujours aimé et cela ne changera pas quoiqu'il arrive.
- Mais pourquoi ? Pourquoi Thomas ?
- Parce que c'est ça l'amour. Aimer malgré tout, rester malgré tout, continuer malgré tout. Je ne me pose même pas la question, Nora, je t'aime et je resterai jusqu'à la fin.
- Et Viviane alors ?
- Ah, c'est donc à propos de cela, soupira-t-il en se relevant pour venir s'asseoir à ma droite, prenant mes mains dans les siennes. Il s'est passé quelque chose quand je suis allé à la boulangerie, n'est-ce pas ? Je me disais bien qu'elle agissait bizarrement depuis.
Je secouai la tête. Je n'allais pas lui dire ce que je savais. Ce n'était pas mon rôle. Moi, j'avais d'autres choses à lui dire, d'autres questions à lui poser, mais je comprenais que je n'aurai jamais les réponses que je souhaitais. Tout ce qu'il allait me répéter était qu'il m'aimait et que je n'avais donc aucune question à me poser.
Mais je m'en posais. Tellement. Tellement beaucoup.
- Tu peux me laisser seule s'il te plaît ?
- Nora...
- J'ai besoin d'être seule Thomas. Je suis désolée de te demander ça...
Il soupira en m'attirant vers lui, ses bras ne perdant pas de temps pour m'enlacer alors qu'il posait déjà son menton sur le haut de ma tête.
- D'accord, céda-t-il, je serai dans le salon -
- Non, le coupai-je, ne reste pas dans l'appartement. Je veux vraiment être seule.
- Bien, soupira-t-il à nouveau. Je devais passer à la banque de toute façon. Mais je veux que tu me promettes qu'on discutera de tout ça à mon retour, d'accord ?
- Oui.
Non. Je ne prévoyais pas d'être là à son retour. Je n'avais pas vraiment réfléchi sur cette idée avant de prendre ma décision, mais je n'avais ni le temps ni l'envie de réfléchir. Alors il m'embrassa sur le front, comme il avait fait avec Viviane ce midi, puis il s'en alla, et je composai le numéro de Claire sans perdre de temps.
En attendant qu'elle arrive, je sortis une valise vide et la remplit de quelques vêtements et de quelques nécessités. Je ne voulais pas tout prendre, je ne savais pas vraiment si ce que je m'apprêtai à faire allait être définitif.
Puis, dans la foulée, j'écris une lettre à Thomas. Je savais que si j'avais dit tout cela à l'oral il y a quelques minutes, il ne m'aurait pas réellement écouté - non, compris, il m'aurait seulement répété qu'il m'aimait parce que pour lui c'était la seule chose qui comptait. Alors maintenant, avec cette lettre, j'avais l'occasion de lui dire tout ce que j'avais sur le coeur, sans qu'il puisse m'interrompre, et avec l'espoir qu'il puisse comprendre ce que je voulais réellement dire.
Claire arriva un peu plus tôt que prévu, ayant sûrement conduit beaucoup trop vite avec inquiétude. Je ne lui expliquai rien, promettant de tout raconter une fois qu'on sera parti, et elle descendit à sa voiture avec ma valise. Je profitai d'un dernier instant dans cet appartement pour finir ma lettre que je déposai sur le lit et répondis au message de Thomas qui me demandait si j'étais prête à parler en lui disant qu'il pouvait rentrer dans une heure.
Puis je quittai l'appartement, et je dis au revoir à Jean qui était au rez-de-chaussée, qui avait vu ma valise, qui avait compris ce qu'il se passait, mais qui ne fit aucun commentaire là-dessus. Il me souri, comme pour m'encourager, et je le remerciai d'un signe de tête.
Claire démarra sans un mot malgré l'expression triste et confuse qu'elle arborait. Je posai ma tête contre la vitre, fermai les yeux, et tentai de me convaincre que j'avais fait la meilleure chose à faire dans ces conditions.
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