Chapitre 28

Chapitre XXVIII

Enora

- Hey... C'est moi, Viviane.

Je ne répondis rien. Rien de rien. Je restai en silence, écoutant sa respiration rapide à l'autre bout du fil, comme si elle avait couru un marathon, alors que des bruits de fond me laissaient supposer qu'elle n'était visiblement pas dans une situation calme et sereine.

Pourquoi m'avait-elle appelé ?

- Hum, désolée, murmura-t-elle en brisant finalement le silence inconfortable qui venait de s'installer. Je n'aurai pas dû t'appeler, mais je sentais que cela était nécessaire...

Un autre moment de silence s'écoula. Elle attendait sûrement que je dise quelque chose, mais je ne fis que serrer les draps avec ma main libre en attendant ses prochains mots. Elle finit par soupirer et reprendre la parole.

- Je voulais simplement te prévenir que Thomas va rester ici cette nuit. Il n'est pas en état de conduire, je ne sais même pas comment il a fait pour venir jusqu'ici à vrai dire... Je me suis dit que je devrais t'informer pour ne pas que tu t'inquiètes.

Elle avait pensé à moi ? Elle pensait que j'allais m'inquiéter. Elle ne voulait pas me montrer avec fierté que Thomas était allé vers elle, non, elle voulait simplement me prévenir.

- Hum... reprit-elle face à mon silence, eh bien, bonne nuit. Et je m'excuse d'avoir appelé...

- Merci, murmurai-je d'une voix à peine audible avant de raccrocher.

Je fixai un instant mon portable, les sourcils froncés, avant de le laisser tomber sur le matelas. Je ne comprenais pas vraiment ce que je ressentais. Ce n'était pas la première fois qu'il était chez elle, avec elle. Mais c'était la première fois qu'il allait rester dormir. Il allait passer la nuit avec elle. Ensemble. 

Je finis par me recoucher, un peu plus sereine cette nuit puisque j'étais seule, et tentais de dormir un peu. Même si je les imaginais ensemble, même si je savais ce qu'ils allaient faire, les images étaient flou dans mon esprit, le visage de Viviane m'étant encore inconnu, et cela m'évita une énième nuit blanche.

Mais les quelques heures de sommeil que je venais d'avoir ne me préparèrent aucunement pour le lendemain.

*

J'avais pris ma douche, je m'étais habillée correctement - au lieu de remettre mon pyjama - et j'avais même bu un bol de lait au chocolat. J'avais aéré la chambre, rangé l'appartement et arrosé le peu de fleurs que nous avions dans le salon.

Je n'étais pas vraiment en force dans le fond, mais j'avais voulu changer ma routine ce matin. Puis, je voulais m'occuper l'esprit l'espace d'un instant, beaucoup trop fatiguée de réfléchir constamment pour n'aboutir à rien, si ce n'est qu'à des questions sans réponses. 

Je ne voulais ni penser à Thomas et Viviane, ni à Guillaume et Loris. Je voulais simplement être normale ce matin. 

Mais ma matinée normale s'interrompit avec la sonnerie. Il était un peu plus tard que midi, donc je devinais que ce devait être Thomas qui était de retour. Prenant une grande inspiration, je me forçai à sourire avant d'ouvrir la porte.

Mon sourire s'effaça aussitôt.

Devant moi se tenait bien Thomas, mais il n'était visiblement pas seul. 

Viviane. Je n'avais aucun doute, je ne me posais même pas la question. Ce devait être elle. Elle était assez petite de taille, elle arrivait à l'épaule de Thomas tandis que j'étais de même taille que lui. Elle avait des rondeurs, mais rien d'extravagant, je restais juste trop plate à côté d'elle. Ses cheveux châtains étaient attachés en une queue de cheval assez détaché, laissant pleine vue sur son visage parfait, ses yeux d'un vert magnifique et ses petites lèvres roses.

Le premier mot qui me vint à l'esprit en la voyant était : mignonne. Elle était mignonne, elle avait même l'air d'avoir à peine la vingtaine alors que je savais pertinemment qu'elle avait 25 ans. 

Et surtout, elle était mon total opposé. 

- Bonjour, dit-elle poliment avec un mince sourire sur les lèvres.

Mon regard se baissa sur sa main qui tenait l'avant-bras de Thomas, remontant ensuite sur ce dernier qui avait une mine pas terrible. Il ne pouvait même pas relever la tête. Et Viviane me confirma ma pensée en reprenant la parole, comprenant sûrement que je n'étais pas prête à prononcer un seul mot.

- Il se remet à peine de sa soirée, m'expliqua-t-elle en lui jetant un regard compatissant. J'ai préféré le conduire au cas où. Je pense qu'il a besoin d'une bonne douche et d'une tisane.

Elle reporta son regard sur moi, attendant ma réponse. Que voulait-elle que je dise ? Je me décalai légèrement sur le côté, les laissant entrer tout les deux. 

- Je vais bien, murmura Thomas en relevant la tête, juste un mal de tête, ça va aller...

- Une douche te fera du bien, insista Viviane.

- Je suppose, soupira-t-il. Je ne serais pas long, ne pars pas surtout, d'accord ?

Il n'attendit même pas sa réponse, me lançant un semblant de sourire avant de se diriger vers notre chambre. Viviane, de son côté, semblait hésitante, jouant avec ses doigts et mordant sa lèvre. 

- Je t'en prie, dis-je en indiquant d'un signe de main le salon.

Elle hocha la tête, souriant plus naturellement, et s'avança dans le salon. Je refermai la porte d'entrée, m'adossant contre celle-ci un moment. Viviane était ici. Je venais de voir Viviane. Je venais de rencontrer Viviane.

Cela faisait près de deux ans que Thomas la côtoyait. Je m'étais faite une image d'elle, mais je me rendais compte petit à petit que j'avais totalement tord.

Je ne savais pas comment me sentir face à sa présence. Je n'étais pas prête à passer du temps avec elle, cela nous aurait mis mal à l'aise toute les deux. Alors je me décidai à aller dans notre chambre plutôt, là où Thomas essayait encore de se déshabiller. 

- Désolé pour cette nuit, murmura-t-il quand je me plaçai devant lui pour déboutonner sa chemise à sa place. Je me suis emporté, j'ai bu un peu trop et... Je ne me souviens plus de grand chose à vrai dire, finit-il dans une grimace.

Je hochai simplement la tête, finissant d'enlever sa chemise pour qu'il puisse enfin aller prendre sa douche. Je n'avais pas grand chose à dire.

- Nora ? appela-t-il en se retournant au dernier moment. On pourrait peut-être déjeuner tous ensemble ? Avec Viviane...

Il semblait hésitant, même s'il ne m'avait pas posé la question en demandant à Viviane de rester. Je ne me sentais pas réellement capable de m'asseoir à la même table qu'elle. Mais, pour autant, j'acceptai. Je pouvais au moins faire ça.

Thomas rentra dans la salle de bain avec un sourire de remerciement, tandis que je me résignai à retourner dans la cuisine. Bien évidemment, je passai par le salon pour m'y rendre, et je ne pu que remarquer comment Viviane devait se sentir mal à l'aise. Je m'arrêtai un instant, essayant de trouver quelques mots à lui dire, mais dès qu'elle posa son regard sur moi, je me détournai et finis par entrer dans la cuisine.

Les dix prochaines minutes, l'appartement était tellement calme qu'on aurait pensé que Viviane n'était pas là. Les seuls bruits venaient de la douche et de la vaisselle que je disposai sur la table à manger. Je n'avais pas beaucoup de temps pour préparer quelque chose, alors j'avais opté pour une salade composé et des pâtes. Cela devait faire l'affaire.

Cependant, alors que je sortais les légumes pour faire la salade, Viviane finit par me rejoindre. Elle resta au début dans l'embrasure de la porte, me demandant si j'avais besoin d'aide. Je secouai simplement la tête en espérant qu'elle retourne au salon. Ce qu'elle ne fit pas. Pendant que je fis la salade et les pâtes, elle réarrangea la vaisselle sur la table, changeant l'organisation plusieurs fois, sûrement dans le but de s'occuper. Je sentais à plusieurs reprises son regard insistant sur moi, et devinais aussi qu'elle voulait me parler, mais je ne lui en donnai pas l'occasion, restant muette et distante.

- Je meurs de faim ! s'exclama Thomas en nous rejoignant dans la cuisine.

Ses cheveux étaient encore légèrement mouillés, comme à chaque fois qu'il prenait une douche. Il s'était vêtu d'un jean et d'un t-shirt, laissant de côté la chemise un peu plus formelle qu'il portait toujours en semaine.

Je ne manquai pas de remarquer comment l'expression de Viviane changea avec l'apparition de Thomas. Elle se détendit considérablement et un sourire vint s'imprimer sur son visage. Elle avait un jolie sourire.

- Tu n'as toujours pas appris à sécher tes cheveux après la douche, dit-elle d'un ton amusé en s'approchant de lui pour repousser quelques mèches en arrière. Tu vas tomber malade comme ça.

- T'en fais pas pour moi, répondit-il.

Et je ne pu que les regarder faire quand il posa une main sur sa hanche, tandis que ses lèvres venaient déposer un baiser sur son front. Ce geste m'était tellement familier que je me sentais bizarre en le voyant faire la même chose avec elle.

Puis tout deux portèrent d'un même mouvement leurs regards sur moi, s'éloignant l'un de l'autre aussi rapidement en essayant de cacher leurs grimaces avec un sourire. Mais j'avais déjà vu la scène. J'avais déjà vu le regard qu'ils se portaient, et les sourires qu'ils affichaient.

- Le déjeuner est prêt ? demanda alors Thomas comme si de rien n'était.

- Oui.

Il vint près de moi, sa main se posant dans le bas de mon dos alors que je mélangeai une dernière fois la salade avant de placer le tout au centre de la table. Nous nous installâmes peu après, chacun à une distance égale autour de la table ronde.

Le silence pesant et lourd ne dura pas longtemps. Comme d'habitude, Thomas commença à parler, sauf que cette fois-ci, il n'était pas face à mon silence. Non, cette fois-ci, il avait Viviane, qui elle lui répondait avec entrain, entrainant une conversation fluide et dynamique dont je ne faisais pas partie.

Je réalisai tout petit à petit. Je voyais mon couple d'un tout autre point de vue. Je comprenais soudainement ce que Elsa avait voulu me dire.

Il fallait que je fasse connaissance avec Viviane pour voir les défauts pourtant évidents de ma relation avec Thomas.

*

- Je m'en occupe.

Ma voix n'était qu'un murmure à peine audible, mais Viviane ne manqua pas de m'entendre. Elle ne laissa pas pour autant les assiettes qu'elle avait entre les mains, tenant sûrement à m'aider à débarrasser la table.

- Je voudrai te parler avant que je m'en aille, chuchota-t-elle en les déposant dans l'évier.

Je lui jetai un regard en coin, tournant ensuite mes yeux vers Thomas qui finissait de nettoyer la table. Je ne savais pas si nous devions discuter. Seules. Que voulait-elle me dire ? Nous n'avions rien à partager. Nous partagions seulement Thomas. Je n'en voulais pas plus.

Il y a deux ans, quand j'avais accepté cette relation, c'était une de mes conditions. Ne pas avoir à voir cette femme. Ne jamais la rencontrer, ne jamais lui parler, même pas par téléphone. Ne jamais la connaître.

Deux ans plus tard, cela devenait visiblement impossible.

- C'est important, ajouta-t-elle quand elle vit mon hésitation.

Je finis par hocher la tête. Me tournant vers Thomas, je lui demandai d'aller à la boulangerie du coin, pour qu'on puisse prendre nos cafés avec des pâtisseries. Il sembla si surpris qu'il resta un instant immobile, mais finit par acquiescer après un regard jeté en direction de Viviane.

Celle dernière me remercia dès que Thomas referma la porte derrière lui. Je me tournai à nouveau vers l'évier, de dos à elle, commençant à faire la vaisselle en attendant qu'elle dise ce qu'elle avait à dire pour qu'on en finisse le plus rapidement possible.

- Je sais que tu ne voulais pas me rencontrer, commença-t-elle après un profond soupir, mais je dois avouer que cela me fait plaisir d'enfin pouvoir te connaître. Jusqu'à maintenant, je n'avais pu te voir qu'en photos.

Elle avait vu mes photos ? Pourquoi ? Est-ce Thomas qui les lui avait montrés ? Je ne comprenais pas. Pourquoi aurait-elle voulu voir la femme dont son amant était amoureux ? Pourquoi vouloir se faire un tel mal ?

- Je comprends que tu ne veuilles pas me parler, reprit-il face à mon silence, donc je ne vais pas tourner autour du pot plus longtemps. J'imagine que tu veux finir cette conversation au plus vite... A vrai dire, ce dont je vais te parler, j'y pensais depuis longtemps. Mais je ne savais pas si cela aurait était bon de même en discuter. Cependant... Après les évènements de cette nuit, je me suis dit que je ne perdrai rien en en parlant. Je n'ai encore rien dit à Thomas, je voulais te demander la permission avant.

Ses derniers mots m'intriguèrent. Je laissai tomber l'éponge et posai le verre que j'avais dans ma main dans l'évier. Ses paroles me laissaient non seulement curieuse, mais elles montaient aussi en moi une nervosité nouvellement trouvé. Enfin, je tournai légèrement la tête pour pouvoir la regarder dans les yeux. Elle n'attendait que ça, un léger sourire venant se dessiner sur ses lèvres à mon geste.

- Je sais que tu dois sûrement vouloir un enfant autant que Thomas, si ce n'est pas plus. Et je suis désolée que cela ne soit pas possible malgré tous vos essais...

Ma gorge se serra. Je devinais déjà où elle voulait en venir si elle me parlait de ce sujet. C'était dangereux, et je comprenais soudainement son hésitation. Pour autant, je ne l'arrêtai pas et la laissai continuer en écoutant attentivement.

- Cette nuit, Thomas a marmonné quelques petites choses... A propos de son envie d'avoir un enfant. Il veut que tu refasses la procédure, encore une fois. Mais il a marmonné qu'il n'avait plus d'espoir en ça et qu'il n'allait jamais être comblé... Je ne dis pas tout cela pour que tu te sentes mal, se reprit-elle immédiatement, seulement, je voulais que tu saches. Je ne pense pas qu'il t'aurait avoué cela.

Non, il ne m'aurait pas avoué. Du moins, pas maintenant. Il m'aurait tout jeté à la figure le jour où il en aurait marre de moi. Et ça faisait mal. Ça faisait encore plus mal de l'entendre de la bouche d'une autre personne. De son amante. De celle qui le comblait d'une façon que moi je ne pouvais pas.

- Si tu acceptes, je voudrai lui annoncer que je suis enceinte.



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