Chapitre 16

Chapitre XVI

Enora

Dix heures. Thomas dormait encore, la journée d'hier avait du le fatiguer beaucoup trop. Assise près de la fenêtre, mon regard jonglait entre son visage et le paysage qui s'offrait à moi à l'extérieur. La pluie avait débuté bien avant le lever de soleil et n'avait pas cessé depuis. Cela était calmant, mais tout aussi angoissant. S'il pleuvait, il n'y avait pas beaucoup de chance pour que l'on quitte le gîte. Et cela voudrait dire que j'allais passer la journée enfermée avec Thomas, et ces personnes que je ne connaissais pas réellement, mais que j'avais appris à apprécier.

Apprécier restait même un mot bien trop faible pour décrire ce que j'éprouvais à l'égard de ces trois personnes. D'un côté, je ressentais un lien avec Loris, ce garçon qui m'avait intriguée dès notre rencontre, ce garçon distant mais tout aussi proche et aimable, ce garçon qui était là sans vraiment l'être. Monsieur Bachir avait raison, il pensait constamment à quelque chose. Quelque chose qu'un gamin de douze ans n'aurait pas du avoir à penser.

D'un autre côté, il y avait Elsa. Cette femme si gentille et aimable ne pouvait être qu'aimer par les personnes qu'elle rencontrait. Et j'en faisais parti. Dès mon arrivée, elle avait tout fait pour me mettre à l'aise et me sentir intégrée par leur petite famille. Sa conversation était simple et fluide, et elle m'avait permis de me laisser aller ne serait-ce qu'un petit peu, m'ouvrant petit à petit au monde extérieur à nouveau.

Et, finalement, il y avait Guillaume. Je ne pourrai décrire notre relation aussi simplement que celle avec Loris ou Elsa. Guillaume m'intriguait, il y avait beaucoup de choses qui restaient dans l'ombre à propos de lui. Mais jour après jour, je commençais à le découvrir. Il était distant, mais il était aussi doté d'une gentillesse qui restait tout de même cachée. Il était ambiguë. Mais pourtant tout aussi banal. 

Et il m'avait embrassé. Deux fois. Certes, la première fois était un pur accident, mais la deuxième fois n'en était certainement pas un. Il avait dit en avoir besoin, il m'avait embrassé avec une force qui ne lui correspondait pas. Je n'avais pas eu le temps de me poser des questions sur ce baiser. Tout s'était passé beaucoup trop vite. Mon attention était dirigé sur Thomas et lui seul, parce que j'avais bien trop peur qu'il découvre ce qui s'était passé la veille. 

Après notre discussion avec Guillaume cette nuit, je n'avais pas eu d'autre choix que de remonter me coucher auprès de Thomas. Celui-ci était profondément endormi et je tâchai de faire pareil, mais à peine avais-je réussi à m'endormir que des images horribles me réveillaient aussitôt. Je revoyais Rachel, je revoyais ses hommes. Je sentais leurs mains sur moi. J'entendais à nouveau leurs rire. Alors j'avais fini par m'asseoir près de la fenêtre, histoire d'éviter de réveiller Thomas.

Je portai à nouveau mon regard sur lui. Couché sur le côté, il me semblait qu'il n'avait pas bougé de la nuit. Aux débuts de notre relation, je trouvais cela très amusant. Il se réveillait toujours dans la même position qu'il s'était couché. Il dormait comme un bébé.

Un mince sourire s'étira doucement sur mes lèvres à la pensée, mais elle s'envola bien rapidement. Oui, j'allais passer ma journée avec ces quatre personnes qui m'étaient tous chères. Mais je sentais que cela allait être difficile et surtout tendu. Je n'avais rien à craindre du côté d'Elsa, je savais qu'elle serait tout aussi aimable avec Thomas qu'elle l'avait été avec moi. En ce qui concernait Loris, je n'avais aucune idée de ce qu'il ferait. La veille, il ne m'avait pas adressé la parole à mon retour. Il était celui qui avait accueilli Thomas, et je voulais demander à ce dernier comment cela s'était passé. Et enfin Guillaume. Dès qu'il avait appris que Thomas était mon petit-ami, pire, mon futur mari, il s'était montré distant. Et notre conversation de la veille me prouvait qu'il m'en voulait. Il m'en voulait de lui avoir caché cela.

- Il fait trop froid, se plaignit soudainement Thomas.

Il ouvrait petit à petit les yeux, s'étirant longuement avant de se relever en position assise. Son regard se porta sur moi et un sourire s'étira sur ses lèvres, avant qu'il vienne se placer dans mon dos pour passer ses bras autour de moi. Ses lèvres se retrouvèrent sur ma joue où il déposa un baiser sonore, témoignant de sa bonne humeur malgré sa plainte d'il y a quelques secondes.

- Ça fait du bien de te voir à mon réveil, avoua-t-il en venant se placer devant moi cette fois-ci tandis que j'essayais de lui rendre son sourire. Tu es debout depuis longtemps ? 

- Non, ça ne fait qu'une dizaine de minutes, mentis-je.

Je ne voulais pas l'inquiéter. Je ne voulais pas qu'il sache que j'avais toujours des problèmes de sommeil. J'avais pu dormir plus longtemps que d'habitude ces deux dernières nuits, mais cette nuit était une des pires de cette semaine. Mais je devais garder cela pour moi.

- Il fait trop froid, répéta-t-il en frissonnant et passant ses mains sur ses bras. J'espère que ce n'était pas comme cela toute la semaine ? Tu m'avais dit que tu t'y plaisais ici...

- L'électricité a été coupé qu'hier, mentis-je une fois de plus. Mais cela devrait être réglé aujourd'hui, t'en fais pas.

- J'espère bien, soupira-t-il en regardant par la fenêtre. Il fait un temps de merde en plus... Et je suppose que je ne pourrai pas prendre de douche sans eau chaude, ajouta-t-il dans un soupir.

Je passais ma main dans ma nuque en grimaçant. Il n'aimait pas du tout cet endroit, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Il n'y avait rien d'agréable à la situation. 

- On peut au moins commander le petit-déjeuner dans notre chambre ?

- Oui, confirmai-je en me rappelant des paroles de Loris lors de ma première visite du gîte. Mais le téléphone ne fonctionne pas, je vais aller demander moi-même.

- Est-ce qu'il y a quelque chose qui fonctionne ici ? soupira-t-il d'agacement. Je m'en occupe, reste dans la chambre. Et entre sous les couvertures, j'ai déjà remarqué que tu avais la voix cassé, tu tombes malade très vite, je ne veux pas que cela s'aggrave.

Je voulu protester mais il m'embrassait déjà le front et s'en alla pour le rez-de-chaussée alors que je restais sans voix. Je n'aimais pas cela. Il allait voir que tout le monde dormait devant la cheminée comme s'ils campaient, il allait sûrement être confronté à Guillaume, qui, je supposais, n'allait pas lui montrer son bon côté. Je soupirai, mais malgré tout je ne fis aucun mouvement pour suivre Thomas. Je me relevai en passant ma main dans ma nuque, anxieuse et attentive au moindre son qui venait du rez-de-chaussée. J'espérai que cela se passe bien.

Une dizaine de minutes plus tard, j'entendis finalement quelqu'un monter les marches. La porte s'ouvrit finalement sur un Thomas qui me semblait un peu trop énervé pour quelqu'un qui était allé demander un simple petit-déjeuner. Mais j'aurai du m'attendre à ce que cela se passe ainsi. Il claqua la porte derrière lui sans même me jeter un seul regard. Sa mâchoire était crispé. Thomas n'était pas quelqu'un de colérique, ses émotions n'étaient pas vives, il savait toujours les contrôler. Il était d'une patience extraordinaire, alors le voir comme cela signifiait seulement que je devais m'inquiéter. Ce n'étais pas bon signe.

- On s'en va, annonça-t-il finalement.

- Quoi ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? questionnai-je immédiatement en me ruant vers lui.

Il se rapprochait des valises posés près du lit, son intention très claire. Mais je m'interposai devant lui sans plus attendre, avec une panique que je n'arrivais pas tellement à cacher.

- Thomas, s'il te plaît...

- Mais pourquoi tu veux rester ici ? s'énerva-t-il en haussant la voix. Il fait froid, tu es tombée malade, on ne peut pas prendre de douche, on doit s'éclairer avec nos portables la nuit, rien ne fonctionne, le bâtiment est en ruine, on est les seuls résidents, il fait un temps de merde, et en plus de tout cela, ils n'ont rien dans la cuisine ! On a payé une somme aussi importante pour ça ?

Je ne savais absolument pas quoi répondre. Il avait raison sur tous les points et je comprenais sa soudaine colère. Mais pour autant je ne pouvais accepter de partir. Au fond de moi, j'avais une envie étouffante de rester ici à jamais. C'était stupide mais je n'y pouvais rien.

- Désolé, soupira-t-il soudainement face à mon silence. Ce n'est pas de ta faute et je n'avais pas à crier ainsi sur toi. Désolé, répéta-t-il en m'attirant contre lui.

- Ce n'est pas le meilleur endroit au monde, murmurai-je contre son torse. Mais je m'y sens bien. Ne me demande pas pourquoi, je m'y sens juste bien...

Pour toute réponse, il lâcha un profond soupir. Je savais qu'il ne me refuserait pas de rester ici, malgré sa soudaine colère. Le silence qui suivit me le confirmait, et je finis par me reculer pour le regarder dans les yeux.

- Tu me surprend, murmura-t-il en passant ses doigts dans mes cheveux, accompagné d'un doux sourire.

- Pourquoi ?

- Tu me parles beaucoup plus, dit-il dans un haussement d'épaule. Tu m'as souris ce matin, tu réponds à mes baisers et mes câlins... Tout cela m'avaient énormément manqué. Cela prouve aussi que cet endroit, ou du moins ces vacances, ont eu un effet positif sur toi. Et juste pour cela, je n'arrive pas à te dire non. Même si je n'arrive pas à comprendre ce qui te retient ici... termina-t-il en observant les quatre coins de la chambre.

Je lui souris plus naturellement, tout en essayant de cacher ma confusion. Il avait raison. J'avais changé. Je le remarquais un peu plus chaque jour, mais maintenant qu'il citait tout cela aussi clairement, il m'était plus simple de m'en rendre compte. Je changeai. Et si cela me faisait peur au début, je ressentais au contraire de la satisfaction maintenant. Le changement n'était pas si mal. Je me sentais mieux. Je me sentais plus vivante, et non comme un fantôme qui errait sans but dans ce monde.

- Prépare-toi, on va prendre le petit-déjeuner dehors, déclara-t-il finalement.

Je hochai la tête sans avoir le coeur pour protester. A quoi bon, de toute façon. Je changeai alors mes vêtements pour de nouveaux, frissonnant en remarquant les marques violâtres autour de mes poignets, que j'essayais tant bien que mal de cacher aux yeux de Thomas. Celui-ci était heureusement occupé à se vêtir lui-même.

- Prête ?

Je hochai une fois de plus la tête en terminant ma tenue avec l'écharpe qu'il me tendait. Il prit ensuite ma main dans la sienne et nous quittâmes la chambre. En descendant les marches, mon coeur se mit à battre beaucoup plus rapidement que la norme. J'étais soudainement angoissée à l'idée de refaire face à Guillaume. Mon angoisse devenait tellement insupportable que je finis par enlever ma main de l'emprise de Thomas, prétextant devoir à réajuster mon bonnet. 

Mais ce n'était pas Guillaume qui nous fit face dans le logis. C'était plutôt son fils. Il nous jeta un regard, nous saluant d'un signe de tête et rien de plus. 

- Passez une bonne journée, dit-il poliment avant de se rasseoir devant l'ordinateur.

- Merci jeune homme.

Thomas lui offrit un sourire, ne se rendant probablement pas compte de la distance que Loris avait instauré entre nous. M'en voulait-il aussi ? Mais pourquoi ? Je ne comprenais pas son comportement...

*

Après avoir pris un simple petit-déjeuner dans un petit bistrot au centre-ville, nous avions finalement passé le reste de la journée à l'extérieur. La pluie avait considérablement cessé, s'abattant sur la ville à petites gouttes de temps à autre, sans vraiment nous empêcher de profiter de notre temps libre.

Thomas restait assez surpris que je ne connaisse encore rien à cette petite ville. Après tout, j'étais restée ici pendant une semaine, il s'attendait sûrement à ce que je visite la ville, sachant pertinemment que j'adorais découvrir de nouvelles choses, de nouveaux lieux, de nouvelles personnes. Mais le problème était bien là : j'adorais. Avant. Avant quoi ? Je n'en avais pas réellement conscience pour l'instant.

- On a beaucoup de remerciements à faire à notre retour, ria Thomas pendant qu'il nous reconduisait au gîte. D'abord Jean, pour m'avoir incité à t'envoyer en vacances. Puis Claire et Viviane, pour nous avoir permis de passer une semaine ensemble. On devrait les inviter à dîner, t'en pense quoi ?

- Pourquoi pas, oui...

J'essayais de m'imaginer à table avec Viviane. Je grimaçai à la simple pensée. Je ne l'avais vu qu'en photo, il y a de cela trois ans. Je ne la connaissais pas. Mais le simple fait qu'elle ait touché Thomas me rendait folle. Et pourtant je ne pouvais rien dire. Je me taisais, encore une fois. C'est moi qui l'avait voulu. Je devais assumer mes choix.

- Merde, jura Thomas tout bas en me faisant tourner la tête vers lui. On aurait du dîner en ville, ou au moins acheter quelque chose. J'espère qu'on pourra commander une pizza ou quelque chose comme ça...

- Je ne pense pas pouvoir manger quoique ce soit d'autre aujourd'hui, et je suis sûre que je te trouverai de quoi remplir ton ventre dans la cuisine, l'assurai-je.

Il fit la moue suite à ma réponse. Oui, j'avais changé, mais pas autant qu'il l'aurait souhaité. Mon appétit revenait que petit à petit, il ne fallait pas m'en demander plus. J'avais déjà pris un petit-déjeuner et ensuite un déjeuner assez copieux, je ne pouvais rien avaler de plus. Du moins, si je ne voulais pas que tout ressorte par la suite.

- T'as fait quoi ici toute cette semaine ? me demanda-t-il finalement, remettant le sujet sur le tapis alors que j'avais tenté de changer de sujet pendant toute l'après-midi.

- Je me suis promenée... Il y a un lac pas loin, c'est vraiment beau.

Une fois de plus, il ne semblait pas très satisfait de ma réponse. Mais c'était la vérité et j'en avais marre de lui mentir. 

- T'en fais pas pour moi, ajoutai-je d'un ton qui se voulait rassurant. J'ai passé une merveilleuse semaine, crois-moi.

Et c'était la vérité, une fois de plus. Malgré tout ce qui s'était passé, je ne regrettai pas cette semaine. Enfin, ce qui s'était passé avec Rachel et ses hommes me faisait toujours autant frissonner, mais si on ne comptait pas ce mauvais événement, la semaine était assez agréable. J'avais fait connaissance avec trois personnes qui étaient devenu rapidement familiers, et j'avais appris à vivre de nouveau. Enfin, le processus avait commençait, et je souhaitais qu'il continue.

- La seule chose qui me prouve que tu as passé une bonne semaine est le fait que tu parles et souris beaucoup plus. Cela me rassure. Et c'est aussi la seule raison pour laquelle j'accepte que l'on reste ici, ajouta-t-il dans une grimace en se garant dans le parking du gîte.

- Merci, murmurai-je sincèrement dans un sourire naturel. Pour tout.

- Tu n'as pas à me remercier, répondit-il en souriant à son tour. Je veux simplement ton bonheur.

Enlevant sa ceinture de sécurité, il vint prendre mon visage entre ses mains, et déposa ses lèvres sur les miennes, le tout le plus délicatement possible. Je le laissais faire, répondant néanmoins à son baiser que j'espérais ne durerait pas longtemps. Mais il l'approfondit, se rapprochant davantage, ses lèvres toujours aussi douces et ses gestes toujours aussi calme. Je savais qu'il voulait en profiter le plus possible maintenant que j'étais plus "vivante". Cela faisait longtemps qu'il ne m'avait pas embrassé de la sorte, tout simplement parce que j'étais bien trop renfermée sur moi-même, trop fatiguée, trop morne, trop " fantomique ". Il ne voulait pas me brusquer. Jamais. Alors, même si cela me dérangeait, je le laissais faire. 

Enfin, il recula son visage, un énorme sourire sur les lèvres.

- Cela fait tellement de bien de savoir que tout commence à s'améliorer, murmura-t-il en caressant mes joues. Je suis vraiment fier de toi, Nora. Je savais que tu pouvais le faire.

Il ne parlait pas du baiser, mais de la situation en général. Du fait que je commence à me reprendre. Oui, c'était ça. Depuis le début, je me demandais pourquoi je commençais à changer. J'en avais peur. J'en avais des frissons même. Parce que je n'aimais pas le changement. Mais je me rendais compte que je ne changeais pas. Je me reprenais. Je redevenais la personne que j'avais toujours été. Enfin, c'était ce que Thomas me donnait l'air.

Main dans la main, nous courrions vers l'entrée du gîte alors que la pluie recommençait à s'abattre fortement sur nous. Thomas commença à rire pendant notre course, il me disait quelque chose mais je n'entendais rien avec tout le bruit. Mais l'entendre rire faisait du bien. Beaucoup de bien. Alors ce fut tout naturellement que je souris quand nous nous arrêtâmes enfin sous le porche, protégés de la pluie.

- Tu disais ? demandai-je, amusée.

- Je me suis souvenue d'il y a quelques années, quand tu avais voulu sortir danser sous la pluie, ria-t-il de bon coeur. Tu étais tombée malade le lendemain mais tu étais tellement contente !

- C'était un rêve à réaliser, ris-je en me rappelant moi aussi de la scène.

Nous lâchions tout deux un soupir de bonheur avant de nous tourner vers l'entrée. Je percevais à peine le regard de Loris sur nous, avant qu'il ne détourne les yeux. Je sentis un soudain poids s'avachir sur mes épaules. Pendant un instant, j'avais oublié tout cela. Pendant un instant, j'avais oublié la tension qui régnait dans le gîte en notre présence.

Mais une fois que je fis un pas à l'intérieur, je compris que je n'allais plus l'oublier. Parce que les problèmes ne faisaient que commencer.


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