Chapitre 17

Chapitre XVII

Enora

Nous venions tout juste d'entrer à l'intérieur que Guillaume sortit de la cuisine pour nous faire face. J'écarquillai les yeux, totalement abasourdie. Il était désormais vêtu d'un costume d'hôte et portait même une serviette sur son avant-bras. Il s'inclina devant nous pour nous saluer, comme l'aurait fait un hôte. Mais ce n'était pas son genre. Tout ce rituel, ces gestes, ce costume, ce n'était pas lui.

Même sans le connaître un minimum j'aurai pu le deviner. Sa mâchoire était crispé, bien que son expression soit aussi indifférente que d'habitude. Quand il se redressa, il fuyait mon regard. Il n'aimait pas cela, pas du tout, et moi non plus d'ailleurs.

- Votre dîner sera servi dans quelques minutes, déclara-t-il d'une voix morne en regardant Thomas. Nous vous invitons près de la cheminée pendant ce temps, vous pourrez vous réchauffez. Si vous avez besoin de quoique ce soit, il vous suffira de m'appeler. 

Devant notre silence, il s'inclina une fois de plus avant de retourner dans la cuisine. Je serrai la main de Thomas sans en prendre vraiment conscience. Je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Ce n'était pas normal. Mais une voix au fond de moi me disait que tout cela avait un rapport avec l'arrivée de Thomas. 

- Je peux vous offrir quelque chose avant le dîner ?

Je portai cette fois-ci le regard sur Loris. D'un geste de main, il nous invita, comme son père, à nous installer devant la cheminée. Lui aussi évitait mon regard. Mais quand, pour une seconde, ses yeux rencontrèrent les miens, ma gorge se noua. Il m'en voulait. Il n'y avait pas d'autre explication à son regard. Je ne voyais plus la douceur dans ses yeux quand il me regardait.

- Ça va aller, merci jeune homme, répondit finalement Thomas.

- Bien, je ne serais pas loin, si vous avez besoin de quoique ce soit.

Il s'éloigna, tandis que Thomas s'installait déjà sur le canapé en tirant sur ma main. Je me laissai tomber à côté de lui, toujours aussi choquée de ce qui se passait. Ils étaient distant. Tous les deux. 

- Qu'est-ce qui s'est passé ce matin ? demandai-je soudainement en me tournant vers Thomas d'un geste vif.

- Quoi ? fit-il en fronçant les sourcils.

- Ce matin. Quand tu es descendu demander le petit-déjeuner, qu'est-ce qu'il s'est passé ?

- Oh, rien de grave... Je me suis un peu emporté, avoua-t-il ensuite dans une grimace qui laissa place à un sourire bien rapidement. Mais regarde, cela a porté ses fruits ! 

- Qu'est-ce que tu leur a dit ? poursuivis-je, hésitante à l'idée d'entendre la réponse.

- Qu'avec la somme qu'on leur payait, nous attendions un service de qualité, répondit-il en haussant les épaules. Allez, profitons un peu de cette ambiance.

Souriant, il passa un bras autour de mes épaules pour m'approcher davantage de lui, sûrement dans le but de m'embrasser encore une fois, mais je me reculai. Il ne me disait pas tout, je le connaissais. Thomas était quelqu'un de gentil et attentionné, il était rare de le voir énervé, alors s'il s'était emporté ce matin, il a du être blessant. Et je ne pouvais deviner que cela du regard de Loris et du comportement de Guillaume.

- Ça ne va pas ? s'inquiéta-t-il immédiatement.

- J'ai un peu mal à la lèvre, désolée...

Ce n'était pas un pur mensonge, son baiser de tout à l'heure avait causé des fourmillements sur la blessure, mais ce n'était pas douloureux. C'était seulement une bonne excuse pour ne pas qu'il m'embrasse à nouveau. Surtout pas en sentant le regard perçant de Loris derrière nous. Je savais que, si je me retournai, je l'attraperai en train de nous fixer.

*

Il n'y avait presque plus de place sur la table de cuisine. Je pensais, j'étais même quasiment certaine, que ce repas aurait pu être suffisant pour une quinzaine de personne. Mais nous étions seulement deux.

Thomas s'était déjà installé sur la chaise que lui avait tiré Guillaume, visiblement très enthousiaste de voir toute cette nourriture alors qu'il n'y avait rien à manger ce matin. De mon côté, j'étais bien trop surprise pour faire quoique ce soit. Loris avait tiré ma chaise et attendait patiemment que je m'installe. Il n'y avait que deux assiettes sur la table. Ils n'allaient pas manger avec nous. Ils agissaient comme si nous étions dans un hôtel cinq étoiles et je n'aimais pas cela. Ce n'était pas dans leurs habitude, et cela ne plaisait visiblement pas à Guillaume.

- Y'a un problème chérie ?

Je déglutis et portais mon regard sur Thomas. Lui aussi s'était rendu compte de mon état. Mais je secouai la tête et finis par m'installer, murmurant un "merci" à peine audible à Loris, qui me répondit par un simple hochement de tête. Pas de sourire. Rien.

- Vous ne mangez pas avec nous ? demandai-je d'une voix hésitante alors que Guillaume commençait à nous servir.

Il releva les yeux vers moi. Il n'était pas surpris, il n'y avait presque pas d'émotion visible sur son visage.

- Nous sommes là pour vous servir, nous ne pouvons pas nous asseoir à la même table que vous.

- Guillaume...

- Bon appétit.

Je voulu protester, je voulais lui parler, mais le regard confus de Thomas m'en dissuada. Il ne savait rien de ce qui s'était passé cette semaine et c'était peut-être mieux ainsi. Mais, pour autant, je ne pouvais accepter que Guillaume ou Loris agisse ainsi. Je savais que tout cela le blessait et la seule fautive c'était moi.

Pendant tout le repas, Thomas tenta de me faire parler, mais ce fût en vain. Je ne pouvais pas manger, ni parler. Pas en sachant que des personnes avec qui je commençais à me sentir familière était dans la pièce à côté, mettant une distance entre nous. Pas en sachant que Loris m'en voulait, que Guillaume m'en voulait, et que Elsa m'en voulait probablement aussi. Je me sentais mal. J'avais la gorge nouée. Je voulais être seule.

Et le plus important, je voulais parler avec Guillaume.

- Excuse-moi, murmurai-je en me relevant, je vais à la salle de bain quelques minutes.

- Tu vas bien ? s'inquiéta-t-il en arquant un sourcil.

- Oui, ne t'en fais pas. 

Il ne semblait pas convaincu, cependant je quittai la cuisine sans même lui laisser la chance de demander à m'accompagner, parce que je savais qu'il allait le faire. Je me dirigeai lentement vers la cheminée, là où était installé Guillaume. Je fus soulagée de voir qu'il était seul, mais j'étais bien trop nerveuse pour l'approcher immédiatement. Enfin, il dût sentir ma présence derrière lui et tourna le regard vers moi. Un instant, je pu y lire de la surprise, mais il reprit son indifférence de d'habitude en se relevant.

- Vous aviez besoin de quelque chose, mademoiselle Sylvain ?

- Nous avions passé l'étape du vouvoiement si je me souviens bien...

- C'était une erreur. Vous êtes notre cliente, je ne peux que vous vouvoyer.

Sa froideur et la distance qu'il mettait entre nous commençait à devenir blessant. Je me doutais de la raison de tout cela, et peut-être que je méritais d'être traitée ainsi, mais pour autant je n'allais pas seulement m'asseoir et attendre que ça passe. S'il me blessait, cela voulait dire qu'il était lui-même blessé.

- Je pense que nous avons besoin de parler, finis-je par murmurer en baissant les yeux.

- Notre discussion s'est terminée cette nuit, je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à ajouter.

- Au contraire... Je ne comprends pas pourquoi tu agis ainsi, ni pourquoi Loris agit ainsi. Je ne comprends pas pourquoi tu t'es vêtus ainsi tout à coup, ni comment tu as fait pour préparer un tel repas, sachant que cela a dû te coûter une somme assez importante. Et je voudrais savoir.

- Ne vous occupez pas de telles futilités, lâcha-t-il froidement après un instant de silence. Vous êtes en vacance, profitez-en.

- Guillaume, s'il te plaît, arrête... murmurai-je en relevant les yeux, ma voix presque suppliante. Si j'ai fait quelque chose de mal, je veux le savoir. Je m'en veux mais je ne sais même pas pourquoi !

Je haussai à peine la voix mais me retenu au dernier moment. Thomas n'était pas loin après tout, il ne devait rien entendre. Je fixai Guillaume, attentive à chaque petit trait de son visage pouvant m'indiquer un changement d'expression, mais il restait indifférent. Froid. Distant. 

- Je ne sais pas pourquoi tu es venu ici, dit-il finalement en me tutoyant à nouveau. Ni pourquoi tu as autant insisté à rester. Ni pourquoi ton copain s'est ramené aussi. Ni pourquoi tu as autant chamboulé mon fils. Mais, depuis le premier instant que je t'ai vu...

Il s'arrêta un instant, comme pour augmenter le suspens. Il choisissait ses mots, il réfléchissait plusieurs fois avant de les prononcer. Que devais-je en conclure ? Je n'en savais absolument rien. Je n'avais pas l'occasion de réfléchir, j'étais bien trop submergée par les émotions.

- Depuis l'instant que je t'ai vu, reprit-il en relevant le menton, je savais que je devais me méfier de toi. Tu étais étrange. Tu cachais beaucoup de choses. Et je n'imagine même pas tout ce que tu caches à ton copain. Notre baiser en fait parti, je suppose.

Mes épaules s'affaissèrent avec un nouveau poids qu'il venait de mettre sur mes épaules. Je tentais d'assimiler ses mots. Il avait raison. J'étais étrange, j'étais différente, je n'étais pas normale. Je ne l'avais jamais été. 

- Je comprends que tu ne lui ai pas dit à propos de cela, poursuivit-il face à mon silence. Après tout, ce n'était qu'un baiser sans valeur. Un mauvais pas. Mais si tu le trompes avec d'autres hommes, ai un peu de pitié et -

- Je ne te permet pas, le coupai-je, tremblante. 

- Je n'attendrai pas moins de toi, répliqua-t-il avec un haussement d'épaule.

- Guillaume -

- Tu n'as pas à t'expliquer, m'interrompit-il alors que je voulais mettre certaines choses au clair. Ça n'en vaut pas la peine. Retourne au près de ton copain, profitez de vos vacances, et partez d'ici. 

Il se retourna, prêt à s'éloigner, jugeant que la conversation était terminée ici, que je n'avais rien à ajouter. Que je n'en avais pas le droit.

- Au fait, reprit-il toujours de dos à moi. Ne t'approches pas plus de mon fils, ni d'Elsa. Je connais désormais mes limites, apprend les tiennes.

*

Les yeux à peine ouverts, je fixais le plafond blanc de ma chambre. Le visage inquiet de Thomas passait devant moi toutes les minutes, sans que je n'ouvre la bouche pour le rassurer. Je n'en avais pas la force. J'avais chaud, beaucoup trop chaud, et le tissu que Thomas avait mis sur mon front n'étais pas assez froid pour me soulager.

- Il faut mesurer ta température, ça devient inquiétant, murmura Thomas au dessus de moi. Ne bouge pas, je vais aller chercher le nécessaire, en espérant pouvoir le trouver ici.

Je ne répondis rien, n'esquivant même pas un seul mouvement. Dès qu'il fût en dehors de la chambre, je replongeai mon regard sur le plafond. Mes paupières étaient beaucoup trop lourdes pour que je garde mes yeux ouverts, alors, en un dernier effort, je les laissai se reposer aussi, tout comme le reste de mon corps.

J'aurai dû savoir qu'après les éternuements et le mal de gorge, il était inévitable que je tombe malade. J'avais toujours eu un métabolisme faible et tombait souvent malade durant ma jeunesse. Avec les années, cela avait changé, ce n'était plus aussi fréquent, mais quand je tombais malade, c'était la totale. Et je restais au lit pendant des jours.

Des frissons parcoururent mon corps soudainement, aussi soudainement que je fronçai les sourcils. J'avais froid, beaucoup trop froid. J'ouvris un peu les yeux et tentai de tirer la couverture à nouveau sur moi, celle que j'avais repoussé il y a quelques minutes à cause de la chaleur étouffante. Je commençai à trembler sans pouvoir me contrôler. Les larmes me montèrent aux yeux et je les laissai couler. Je détestais être comme ça. Je détestais cela du plus profond de mon être.

Bientôt, Thomas allait être de nouveau près de moi, son visage inquiet et triste. Il sera encore plus malheureux en constatant que la seule chose qu'il pourra faire sera d'attendre à mes côtés, le temps que je reprenne forme. J'allais encore une fois lui causer de la peine.

Et j'avais raison. Thomas apparut près de moi quelques minutes plus tard, inquiet mais tentant de m'offrir un sourire rassurant en essuyant mes larmes. Il passa ses doigts dans mes cheveux en prenant ma température, avant de lâcher un soupir.

- 39°C. On devrait aller à l'hôpital...

- Ça va aller... chuchotai-je, l'interrompant.

- Ou rentrer à la maison, finit-il. 

Il attendait ma protestation, celle que je ne tardais pas à donner jusqu'à maintenant. Mais à cet instant, cela ne me semblait pas une si mauvaise idée. Guillaume ne voulait pas de nous ici, Loris ne m'adressait plus la parole, et je ne pouvais être seule avec Elsa. La familiarité que j'avais gagné avec eux en seulement quelques jours s'était envolé, et je ne voyais plus de raison de rester ici. Je les dérangeai.

Mais avant que je puisse dire quoique ce soit, on frappa à la porte.

- Entrez !

- Excusez-nous de vous déranger, dit Loris dont la voix ne me semblait pas si distante tout à coup, mais nous...

- Je voulais vérifier que notre petite Nora allait bien, termina Elsa quand Loris ne pût finir sa phrase.

Je voulais tourner la tête pour le regarder, mais je n'en avais pas la force. Je fermai à nouveau les yeux alors que Thomas les invitait à l'intérieur. Mon coeur se réchauffa considérablement à l'appellation d'Elsa. Peut-être qu'elle ne m'en voulait pas, elle. Cependant, physiquement, je tremblais toujours comme si on m'avait enfermée dans un congélateur.

- Elle est brûlante, confirma Elsa d'une voix soudainement plus inquiète alors qu'elle passait sa main sur mon front. Elle a beaucoup transpiré, il faut qu'elle prenne une douche et qu'elle se réchauffe rapidement.

- Il n'y a pas d'eau chaude, rappela Thomas d'un ton qui ne cachait pas son agacement face à la situation.

- Tant mieux, renchérit Elsa. Une bonne douche froide devrait lui apporter le plus de bien.

Non, pas ça...

- J'ai froid... murmurai-je, tremblante, pour protester.

- Je sais ma belle, répondit Elsa d'une voix douce. Mais la douche froide est nécessaire. Ensuite, tu nous retrouveras devant la cheminée, d'accord ? Il fait bien plus chaud au rez-de-chaussée qu'ici, je te rassure.

Cela a dû être suffisant pour convaincre Thomas, puisque, sans que je n'ai le temps de protester encore plus, je sentis ses bras me soulever. Il annonça alors qu'il s'occupait de ma douche, et j'entendis les autres quitter la pièce d'un même pas. J'ouvris les yeux un instant, juste le temps de voir Guillaume pousser le fauteuil roulant d'Elsa, alors que Loris me fixait. 

___

- N O T E   D ' A U T E U R -

Hello ! :)

Quelques petites choses à savoir :

- mon but est de vous laisser confus(es) pendant toute la fiction donc si vous l'êtes c'est quelque chose de positif. Si vous ne l'êtes pas, c'est que forcément j'ai dévoiler quelque chose.

- je vais tenter de terminer Let Go avant les vacances d'été, tout simplement parce que déjà pendant les vacances je n'aurai pas mon PC donc pas d'occasion pour écrire non plus, et aussi parce que je dois terminer Let Go pour annoncer quelque chose. Si je vous dis cela, c'est parce que vous allez peut-être remarquer, ou vous avez déjà remarqué, que les chapitres commencent à avoir des sauts dans le temps et que j'écris un peu les scènes principales en sautant les détails que je mettais dans les premiers chapitres. Je fais cela seulement pour gagner du temps et finir la fiction. Cependant, quand celle-ci sera terminée, je prendrai le temps nécessaire pour la réécrire, car ce que j'écris ici est un simple brouillon sur lequel je ne suis pas encore repassé. Il est très probable que je poste la réécriture plus tard ( disons dans un an ou deux, on sait jamais ).

Voilà, comme ça vous savez mes raisons :) J'espère tout de même que apprécierez toujours autant l'histoire, même si je ne m'applique plus autant pour aller plus vite :/  


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