14

Neven

Après avoir déposé Eloan à l'école, je prends la direction du café d'Evana, j'ai besoin de la voir. C'est une obsession depuis hier et ce moment passé à ses côtés a juste été parfait. Pour une fois, ma nuit a été bonne et je me sens rempli d'une énergie nouvelle. Les portes sont grandes ouvertes, quelques clients sont déjà accoudés au comptoir, dégustant leur café. Je m'installe sur l'un des tabourets, quand Evana apparaît par une entrée qui doit sans doute donner dans la réserve. Son visage s'illumine quand elle me voit, et je crois que le mien aussi.

- Je te manquais ? me charrie-t-elle.

- Ton expresso, oui.

Elle prend une mine faussement vexée, puis me prépare ma boisson qu'elle dépose ensuite devant moi.

- Tu ne voudrais pas m'aider ?

- En quoi ? questionné-je.

- Ramener les caisses de boissons reçues ce matin ici pour que je puisse les ranger.

- Comment fais-tu habituellement ?

- D'habitude, tu n'es pas là avec tes muscles à découvert, soupire-t-elle en fixant mes bras.

Je secoue la tête, amusé par sa réflexion. Je bois mon café tandis que la jeune femme retourne à ses clients. Une fois terminé, je m'éclipse dans la réserve où trônent plusieurs caisses. Ne sachant pas lesquelles je dois ramener, je fais demi-tour et me retrouve, nez à nez avec la maîtresse des lieux.

- Tu veux lesquelles ? demandé-je.

- Celles de sodas, et les bières là-bas, s'il te plaît et...

Je ne l'écoute plus et fixe sa bouche qui s'anime. Sa tirade terminée, elle lève les yeux vers moi sans doute pour voir si j'ai bien tout compris. Elle s'apprête à parler, mais je ne lui laisse pas le temps de réfléchir, à moi non plus d'ailleurs et je dépose mes lèvres sur les siennes. Je glisse ma main sur sa joue, alors que je sens la sienne sur mon torse. Ses paupières se ferment, je fais de même et je me laisse porter par mon envie de l'embrasser. Ma langue franchit ses lèvres et rencontre la sienne avec sensualité dans un premier temps, puis je la dévore avec avidité alors que je voulais y mettre de la douceur. Cependant, je n'avais pas imaginé que ce serait si bon. Mon organe vital s'emballe au fur à mesure que notre baiser s'intensifie. Elle éveille en moi ce désir particulier de vouloir sentir sa peau contre la mienne, ses courbes parfaites sous mes doigts. C'est quelque chose de fou. Le souffle court, je finis par rompre notre échange, et pose mon front contre le sien. Nos regards s'accrochent, ses pupilles s'enflamment d'envie. Je souris et dépose un chaste baiser sur cette bouche sublime.

- Retourne servir tes clients, tu m'empêches de bosser là, murmuré-je contre ses lèvres.

- Je te déconcentre ?

- Dépêche-toi de sortir de cette pièce ! ordonné-je.

Je la regarde partir, elle me jette un œil taquin par-dessus son épaule, puis disparais. Mon esprit devrait se mettre à lutter, à se battre contre ce qu'il vient de se passer. Tirer la sonnette d'alarme et me faire culpabiliser ; or rien de tout ça n'arrive. Je me sens bien, serein et même plutôt fier d'avoir franchi ce pas. J'ai l'impression d'avoir pris un shoote d'adrénaline tant c'était parfait et surtout j'ai aimé ça. Je ne pensais pas un jour ressentir à nouveau du désir pour une femme, et en cet instant, j'ai envie de recommencer.

Je me reconcentre sur ma tâche, les caisses déposées, je m'attele à les ranger dans les placards réfrigérer pendant qu'Evana s'occupe de sa clientèle. Je l'observe dans son élément, et elle est comme avec moi. Accueillante, souriante et avenante. Le déjeuner approche, et je constate qu'à cette heure-ci, il y a plus de monde. Certains dégustent des sandwichs, d'autres prennent un verre avant de prendre leur repas dans le resto de Louka qui se trouve juste à côté.

- Tu veux un coup de main ?

- Vraiment ? s'étonne-t-elle.

- Si tu ne me demande pas de me balader avec plateau entre les mains, je pense y arriver.

- D'accord. Alors ces deux bières sont pour le couple assis en terrasse, là-bas, m'indique-t-elle.

Je continue ainsi jusqu'à ce que je doive partir cherche Eloan à l'école. J'intercepte la jolie rousse quand elle revient derrière le comptoir avec des verres sales.

- Je vais chercher Eloan, annoncé-je.

- Merci pour ton aide.

- Je t'en prie.

Elle se met sur la pointe des pieds et embrasse ma joue. J'observe discrètement la salle, elle est vide les clients sont dehors en terrasse, alors je dépose mes lèvres furtivement sur les siennes avant de m'éloigner en reculant, ses joues sont légèrement rouges.

- Tu viens dîner avec nous ?

Evana hoche la tête, puis je quitte les lieux avec une sensation de légèreté et de bien-être.

Eloan me saute dans les bras et quand je lui annonce qu'Evana se joint à nous ce soir, il est ravi. Il me révèle qu'il aime beaucoup la jeune femme, qu'elle est drôle et jolie. Je suis d'accord avec lui et je le lui dis. Je m'arrête à l'épicerie avant de retourner chez nous, je vais préparer quelque chose de simple ce soir. Sur le chemin du retour, j'ai à nouveau cette peur qui s'infiltre en moi, celle de l'abandon de la trahison. Je secoue la tête pour effacer ces pensées nocives, elles ne doivent pas revenir, pas ce soir.

Le ciel s'est assombri, la pluie ne va pas tarder à tomber et l'orage sans doute à gronder. Eloan court ouvrir la porte quand on frappe à celle-ci, tandis que je termine ma salade de gésiers. Evana porte une jupe longue et un débardeur vert qui fait ressortir sa chevelure rousse.

- Je suis épuisée, avoue-t-elle.

- Je n'ai pas mis les petits plats dans les grands, ce sera rapide.

- Oh non, ne t'en fais pas. Demain je n'ouvre pas, c'est mon jour de repos.

- Moi, demain, j'ai école, bougonne mon fils.

- Raconte-moi ta journée, mon bonhomme.

Eloan s'en donne à cœur joie, je les laisse s'installer sur le canapé pendant que je mets le couvert. Je pose mes yeux sur eux et une boule se forme dans mon estomac. Je réalise que mon petit garçon prend plaisir à parler avec une femme. Je n'ai jamais pensé, égoïstement, qu'une présence féminine pouvait lui manquer, j'imaginais que je lui suffisais.

- Le repas est prêt, annoncé-je.

Evana et Eloan viennent s'installer à table, la jeune femme se penche sur la salade et passe sa langue sur ses lèvres. Je serre les dents pour ne pas l'embrasser comme un ado en rut. Je ne pense qu'à ça depuis qu'elle a franchi la porte.

- Tu as vraiment rendu cette maisonnette agréable, s'émerveille Evana.

J'ai rajouté quelque touche de décoration que j'ai retrouvée au fin fond de l'armoire dans la chambre de mon fils, rien de plus, mais c'est vrai que ça ajoute un petit truc en plus.

- Elle appartenait à mon grand-père.

- Je sais, Louka m'en a informé. Je ne savais pas que Monsieur Georges était de ta famille. Je l'aimais beaucoup.

- Oui, c'était un homme bien. Il aimait cet endroit et puis il est tombé malade.

- C'est triste.

- Il ne reviendra pas ? lâche Eloan.

- Non, confirmé-je.

Un malaise s'immisce en moi, Evana fixe avec attention Eloan qui lui sourit.

- Comme maman, informe-t-il à Evana.

Je sens le regard de la jeune femme peser sur moi, j'enfourne la fourchette dans ma bouche. Je ne peux pas en vouloir à mon fils d'évoquer sa mère de temps à autre, même s'il n'a aucun souvenir, elle a fait partie de sa vie à un moment donné. L'ambiance s'est alourdie tout à coup et je ne sais pas comment relancer un sujet plus léger. Le reste du dîner se passe en silence, parfois Evana discute avec Eloan, mais ça a jeté un froid. Je ne m'en formalise pas, du moins j'essaie.

Je vais coucher Eloan juste après le repas et retrouve la jolie rousse, appuyée contre la fenêtre de la cuisine, elle est pensive. Je la rejoins tout en gardant une certaine distance, je n'ai plus la tête à la douceur ou encore à l'embrasser.

- J'ignorai que ta femme était décédée.

- Je n'étais pas marié, rectifié-je un peu trop rapidement.

- C'était il y a combien de temps ?

- Un an. Un accident de voiture.

- J'imagine que cela n'a pas dû être simple à gérer avec un enfant si jeune et encore moins pour toi. Perdre la personne qu'on aime...

Elle laisse sa phrase en suspens et je ricane nerveusement, si elle savait à quel point je n'ai rien géré du tout et que mon amour pour elle s'est transformé en un sentiment de haine impossible à atténuer, car toutes mes questions restent sans réponses.

- Ce n'est pas elle qui conduisait ce soir-là, dis-je amer.

Evana tourne enfin la tête vers moi. Elle ne doit sans doute pas comprendre cette rage qui m'habite.

- C'était son amant..., précisé-je.

Et lui est toujours vivant !

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