13
Neven
C'est fou ce sentiment d'être revenue à la case départ, de sombrer à nouveau dans la noirceur du passé et ne pas réussir à avancer. J'ai l'impression de stagner depuis des jours, ou plutôt de régresser. Je tente pourtant de lutter, de faire abstraction de ces images qui veulent venir hanter mon cerveau. En vain, je n'y arrive pas et combattre contre, m'épuise. L'envie de me laisser aller n'est pas très loin.
- Un autre clou.
Je tends la main vers mon fils, il souhaite planter des légumes et des fleurs, alors nous confectionnons des bacs en bois. Toucher celui-ci ne me procure plus le même effet qu'auparavant, tout a perdu de sa saveur.
- Et voilà, souris-je en me relavant.
- C'est joli ! s'écrit Eloan.
- On va goûter et ensuite on plante les légumes et les fleurs.
- D'accord !
Eloan entre dans la maison, je m'apprête à faire de même quand j'aperçois la silhouette d'Evana s'approcher. Cette fille est coriace, je l'ai littéralement foutue dehors et elle revient à la charge. Elle s'arrête en bas des marches, son panier à la main et je sens qu'elle a préparé un petit quelque chose à partager. Je la fixe avec attention, elle sourit franchement et ne semble pas m'en vouloir, alors que moi je m'en veux terriblement. Je descends pour la rejoindre.
- J'ai fait un gâteau, m'annonce-t-elle.
- Et tu t'es dit que ce serait une bonne idée de le partager avec nous ?
- Oh, pas avec toi, mais avec Eloan.
- Je suis désolé pour l'autre soir, avoué-je gêné.
- Tu essais de m'amadouer pour avoir une part ?
- Non, je suis sincère.
Elle hausse un sourcil, alors que je suis de plus en plus mal à l'aise.
- Je ne t'en veux pas, j'aimerais juste comprendre.
Mon regard fuit le sien, lui expliquer quoi ? Que la mère de mon fils est morte ? Que je suis incapable de m'ouvrir aux autres et de leur faire confiance ?
- Nous allions goûter, justement.
J'esquive ce début de conversation que je refuse d'avoir pour le moment. Je l'invite à se joindre à nous, Eloan se précipite vers Evana pour la saluer. Au moins son accueil est plus chaleureux que le mien. La jeune femme dépose le panier sur la table.
- Je crois qu'il est content de te voir, constaté-je.
- Et le papa, il l'est ?
Je me force à ne pas me renfrogner, admettre que oui n'est pas un crime, putain ! Pourtant, je me garde de le lui dire, j'ouvre le frigo et sors une bouteille de jus de fruits. Nous nous installons autour de la table pour déguster le gâteau aux pépites de chocolat préparé par Evana. Eloan se régale et moi aussi, nous passons un agréable moment. Alors pourquoi je suis incapable de le vivre comme n'importe qui ? Profiter de l'instant présent sans revenir sans cesse en arrière. Je voudrais tant abattre ce mur autour de moi, avoir le courage, mais surtout la force nécessaire pour le faire.
- On peut se baigner, papa ?
- Oui.
Mon fils quitte la table pour aller enfiler son maillot de bain. Je me retrouve seul avec cette jolie rousse qui me perturbe un peu trop.
- Tu nous accompagnes ? demandé-je.
- Ma présence ne te gêne pas alors ? questionne-t-elle avec un air espiègle.
- Si cela avait été le cas, tu ne serais pas assise sur cette chaise.
Eloan arrive vêtu de son maillot de bain et une serviette sur l'épaule. Evana se lève et se dirige vers le canapé, puis elle se tourne vers moi.
- Je peux laisser mes vêtements ici ?
Je hoche la tête. Elle ôte son débardeur rose, et mon regard se perd sur son buste halé. Son ventre plat et sa poitrine à la taille parfaite. Je reste assis et je fais bien, car lorsqu'elle quitte son short en jean, une partie de mon corps se réveille. Elle est la grâce et la sensualité incarnées, si belle, si innocente. Si je la touche ne serait-ce qu'une fois, elle perdra tout ça. Je vais l'abîmer alors qu'elle est parfaite.
- On y va ? s'enquiert-elle.
Je plonge mes yeux dans les siens. Bordel, je vais perdre mes moyens si le feu qui consume ses pupilles ne s'éteint pas. Je dois me reprendre et répondre quelque chose avant qu'elle s'aperçoive de mon malaise.
- Je vous rejoins, réponds-je d'une voix bien trop rauque.
Evana saisit la main d'Eloan et je soupire quand il quitte la maison. J'attends quelques minutes que mon cerveau arrête de s'imaginer un tas de choses érotique à l'encontre de cette jeune femme avant de monter me changer.
Lorsque j'arrive sur la plage, je les repère sans problème. J'installe ma serviette près des leurs, puis je les rejoins dans l'eau. Nous ne sommes pas seuls, c'est dimanche et quelques habitants font comme nous pour se rafraîchir. Eloan court vers moi, je le rattrape au vol, puis j'avance avec lui un peu plus loin. Il s'accroche à mon cou en riant, Evana nous fixe tendrement.
Elle est vraiment mignonne.
Une fois à sa hauteur, mes lèvres s'étirent, une sensation de légèreté m'envahit. Eloan tend ses bras vers la jeune femme qui le récupère avec douceur et c'est à mon tour de les fixer. Le bonheur peut-être parfois si peu de chose.
Allongé sur ma serviette, je ferme les yeux et profite de ce moment d'évasion. J'entends Eloan rire, puis je sursaute légèrement quand son petit corps mouillé se pose sur mon dos brûlant.
- Tu es un bandit ! m'amusé-je.
- Oui !
Il se relève pour s'installer un peu plus loin et jouer dans le sable. Une casquette apparait sur sa tête et je remercie Evana. Elle prend place près de moi et je me félicite intérieurement d'être allongé sur le ventre. Elle tourne la tête dans ma direction et plonge son regard dans le mien.
- Tu avais prévu ton coup pour la baignade ? questionné-je.
- C'est possible.
- Tu es une drôle de fille, souris-je.
- Je constate que tu souris de plus en plus, me taquine-t-elle.
- Peut-être que c'est ta tête qui a cet effet-là sur moi.
- J'ai une tête de clown ! s'offusque-t-elle.
Je grimace à sa réponse, elle se jette alors sur moi. J'ai juste le temps de me retourner pour saisir ses poignets avant que ses mains ne m'atteignent. Cette proximité me trouble légèrement, mais je ne me laisse pas envahir par celui-ci. Je passe un bon moment et je refuse de le gâcher, même si sentir son corps se dandiner au-dessus du mien est perturbant et plutôt intime. Evana arrive à se dégager et ses doigts s'attaquent à mes côtés. D'un mouvement rapide, j'inverse les rôles et me retrouve au-dessus d'elle.
Son sourire s'efface, le mien aussi. Une tension agréable monte dans chaque pore de ma peau, je dois me ressaisir avant de commettre l'irréparable. Je ne suis pas seule avec elle, Eloan est à côté, et la plage est remplie d'habitants du village. Pourtant, je crève d'envie de l'embrasser, encore plus que ce soir-là, où j'ai tout foutu en l'air. Evana éveille en moi de choses que je ne pensais pas ressentir à nouveau un jour.
- J'ai gagné, on dirait, répliqué-je pour faire disparaître le malaise.
- Je prendrai ma revanche, rétorque-t-elle diabolique.
- J'ai hâte de voir ça.
- Tu ne t'y attendras pas.
Je glisse mes doigts délicatement sur sa joue avant de la libérer afin qu'elle retrouve sa place sur sa serviette et moi la mienne. Je jette un œil discret vers Eloan qui est concentré sur ce qu'il fait. Il n'a rien vu et ça me rassure.
- Que t'est-il arrivé, Neven ? chuchote la jeune femme en me fixant.
- On peut en discuter une autre fois ?
Elle hoche la tête et je l'en remercie de ne pas insister. La plage se vide de ses occupants, nous faisons de même. Je débarrasse Eloan du sable qui colle à sa peau avant de le porter jusqu'à la salle de bain. J'ouvre le robinet et le glisse dessous, je le lave avec minutie, puis je le laisse s'habiller seul. Evana a repassé ses vêtements et s'apprête à partir.
- J'ai passé un agréable moment, avoué-je.
- Moi aussi, et c'est tellement chouette de te voir lâcher prise.
- Ça m'a fait du bien.
Eloan arrive au même moment, Evana se met à sa hauteur et lui fait un bisou sur la joue pour lui dire au revoir.
- À bientôt ! ajoute-t-elle à mon encontre en se relevant.
La jeune femme passe le pas de la porte, sans réfléchir je la suis sur la terrasse et attrape sa main avant qu'elle descende les marches. Je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule, Eloan n'est pas là, je reviens à elle qui me dévisage avec étonnement. Maladroitement, je pose mes lèvres sur sa joue, un frisson m'envahit. Je ferme les yeux une fraction de seconde avant de m'éloigner de sa peau douce.
- Merci, murmuré-je au creux de son oreille.
- Laisse-toi aller, Neven. Je ne te ferais pas de mal, répond-elle avec douceur.
- Mais moi, je pourrai t'en faire.
Elle recule son visage en souriant.
- J'en doute.
Ma paume quitte la sienne, puis, après un petit signe de la main, elle s'en va. Sa silhouette disparaît dans la lumière du soleil et je reste à la regarder s'éloigner jusqu'à ce que je ne la voie plus.
Belle, douce, innocente...
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