12
Neven
Tout est sombre en moi depuis deux jours, je suis d'une humeur de chien et je n'ai envie de rien. Je passe mon temps assis contre le bois de la maison, que je n'ai toujours pas repeint, à regarder l'horizon. Eloan est turbulent depuis qu'il a repris l'école, tellement content de s'être fait de nouveaux amis, qu'il ne gère pas son trop plein d'énergie et il m'épuise. Je voudrais pouvoir souffler, traîner dans mon lit, ne pas préparer à manger, en bref, me laisser aller à la dépression qui me guette ces derniers temps. Je la pensais loin, alors pourquoi elle revient au grand galop ? J'ai envie de boire un verre aussi, ou plusieurs, avec mon pote, que l'on se fasse une soirée, comme avant.
Mes poings se serrent, plus rien ne sera comme avant, tout à changer le jour où elle a eu ce putain d'accident avec ce connard. Pourquoi il vit encore lui ? Pourquoi il n'a pas crevé avec elle ? Mon front se pose sur mes genoux pliés, je ne dois pas péter un câble, pas maintenant, pas en plein jour devant Eloan. Il ne comprendrait pas, je dois prendre sur moi, comme toujours.
- Papa.
Mon fils est inquiet, je le sais. Sa petite main glisse sur mon dos et je me force à remettre mon masque de bon père, heureux et joyeux. Il n'y a que lui que je trompe et encore, je n'en suis pas certain.
- Bouh !
Il recule en riant, et je l'attrape par la taille. J'entame une séance de chatouille et il se tortille dans mes bras en me demandant d'arrêter. Je me stoppe pour le laisser reprendre son souffle, ses petites joues sont toutes rouges, ses cheveux en bataille, et ses yeux rayonnent.
- Tu veux aller faire du manège ce soir ?
- Oh, oui ! s'exclame-t-il.
Une fête foraine s'est installée dans le village pour le weekend. Eloan adore ça et moi, ça me sortira un peu, même si je n'ai pas le cœur à ça.
- Pourquoi l'es triste, papa ?
- Je ne suis pas triste, mon grand, souris-je.
Il enroule ses petits bras autour de mon cou en posant sa tête sur mon épaule. Je me doutais qu'il avait remarqué un changement. Je le rassure en fredonnant notre chanson, il chante avec moi cet air doux et apaisant. Nous restons ainsi un long moment, Eloan ne bouge plus et je constate qu'il s'est endormi. Je ne vais pas le coucher, je préfère le garder contre moi. Il me rassure, et me rappelle pourquoi je me bats contre mes démons chaque jour. Je puise en lui mon énergie pour continuer à avancer.
***
Perché sur mes épaules, Eloan déguste une barbe à papa. Je ne pense pas que ce soit la meilleure idée et j'ai peur d'en avoir un peu dans les cheveux. Nous continuons à déambuler entre les stands, lorsqu'une voix m'interpelle. Je me tourne et découvre Louka en compagnie d'autres personnes.
- Salut, réponds-je.
- Hé ! Comment va le petit pirate ? interroge Louka.
- Bien, cri mon fils.
- Tu veux boire une bière avec nous ?
- Pourquoi pas, accepté-je.
Louka me présente ses amis, deux filles et trois mecs, je ne retiens pas leurs prénoms. Il s'installe à des tables, tandis que deux de ses potes vont chercher les consos.
- Elle est où, Evana ? demande Eloan à Louka.
- Dans le repère des pirates.
Je pousse un soupir de soulagement, je ne me sens pas d'attaque à l'affronter après le fiasco de notre fin de dîner. Mon comportement n'est pas excusable, je l'ai carrément viré de chez moi parce qu'elle m'attire bien trop, c'est une évidence. Ses lèvres m'ont appelé, j'ai résisté parce que je sais que je ne suis pas prêt et que je ne le serais sans doute jamais. Elle est le fruit défendu, mais surtout trop jeune pour supporter ma douleur qui ne cicatrise pas. J'ai cru à tort qu'en venant dans ce village, tout disparaitrait comme par enchantement et c'est l'inverse qui se produit. Dans l'équation, il ne devait pas y avoir une jolie rousse attirante et sexy, non plus. La voix de Louka me sort de mes pensées. Je remercie son ami pour la tournée qu'il offre quand le gobelet en plastique arrive devant moi.
- T'as bien bossé sur la maison de Monsieur Georges.
- Ouais, elle n'était pas si en ruine que ça en fin de compte, réponds-je machinalement.
- Ça fait des années qu'elle n'est pas habitée, continue Louka.
- Elle appartenait à mon grand-père, lâche-je sans réfléchir.
Tous les regards se braquent sur moi. Le demi-frère d'Evana penche la tête sur le côté avant d'enchaîner à nouveau. J'aurai dû la fermer.
- Monsieur Georges était ton grand-père ?
- Oui, il est mort il y a dix ans et il m'a laissé cette maison. La dernière fois que je suis venue ici, j'avais six ans.
- Tu connais les habitants alors ?
- Non, j'ai peu de souvenirs. Le seul que j'ai, c'est cette phrase que mon grand-père me répétait, ici c'est une famille, on s'entraide, on partage, mais on ne juge pas, jamais.
En récitant cette simple phrase, je réalise pourquoi mon cœur m'a poussé jusque dans ce village, pour trouver le réconfort dont j'ai besoin. Parce qu'ici, tout est simple, tranquille et les habitants y vivent au jour le jour, dans une ambiance sereine, sans précipitation, sans l'agitation des grandes villes.
- Mon père me l'a dite aussi cette phrase, à croire que c'est la devise du village, ajoute Louka pensif.
Nous continuons à discuter de choses et d'autres, les amis de Louka sont retournés au cœur de la fête foraine, tandis que le demi-frère d'Evana reste avec moi.
- Evana m'a fait part de votre dîner, commence-t-il.
Mon corps se tend à cette révélation, je redoute ce qu'elle a bien pu lui dire. L'envie de me faire remonter les bretelles par un mec que je ne connais pas ne m'enchante pas vraiment. Je baisse les yeux sur ma bière et tourne le verre nerveusement. Je peux toujours l'envoyer chier, mais pour une raison que j'ignore, j'aime bien ce mec.
- Apparemment, tu es un vrai cordon bleu.
- Je me débrouille, marmonné-je.
- Je cherche du personnel pour le service du midi, enchaîne-t-il.
- Je suis charpentier, pas cuistot.
Mon ton est un peu sec, j'en conçois, mais je refuse la pitié des autres.
- C'est manuel aussi, rétorque-t-il en ricanant.
Je me rends compte que la répartie et la dérision sont génétiques dans cette famille. J'observe Louka qui attend une vraie réponse de ma part, pas que je l'évite.
- Je te remercie pour ta proposition, mais je préfère refuser.
- Comme tu voudras, si tu changes d'avis, tu sais où me trouver.
Il se lève, puis ébouriffe les cheveux d'Eloan avant de partir. Je termine ma bière en regardant Louka s'éloigner et rejoindre sa bande de potes. Eloan secoue mon bras, il souhaite un dernier tour de manège avant que nous rentrions et je ne lui refuse pas ce plaisir.
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