10

Neven

Eloan lève la tête vers moi, je ne le regarde pas, bien trop focalisé sur la devanture du café d'Evana. J'ai décidé de prendre en compte la remarque de Donovan et de me sociabiliser, j'ai donc en tête d'inviter la jeune femme à dîner puisqu'elle a fui la dernière fois. Je resserre mes doigts autour de ceux de mon fils, puis franchis l'entrée du bar. Evana sert une boisson à un groupe de jeune, lorsqu'elle lève les yeux vers moi, j'y perçois un certain trouble, puis ses lèvres s'étirent timidement. Elle rejoint le comptoir et je m'avance vers celui-ci.

- Salut, lancé-je.

- Les pirates ont quitté leur navire, réplique-t-elle.

- Oui, on aimerait que tu...

- Mange avec nous, termine mon fils sans préambule.

Evana regarde Eloan, puis ses yeux glissent jusqu'à moi. Je hausse les épaules alors qu'encore une fois, je ressens cette chaleur lorsqu'elle me dévisage ainsi. Ses pupilles ne mentent vraiment pas, il y a du désir, de l'envie.

- C'est moche ce que tu fais ?

Elle croise les bras contre sa poitrine en fronçant les sourcils. Je ne comprends pas où elle veut en venir.

- Pardon ?

- Te servir de ton fils pour que je dîne avec vous.

- Je sais, ce n'est pas fairplay, avoué-je.

- J'accepte.

Un léger sourire étire mes lèvres sans que je m'en rende compte. Evana se penche sur le bar et chuchote contre mon oreille.

- Fais attention, tu souris.

Elle s'écarte tout en restant proche de mon visage, yeux dans les yeux un tas de choses inhabituelles se passe en moi. Des frissons agréables couvrent mon épiderme, mon regard glissent sur ses lèvres qu'elle mordille. Je reviens à ses pupilles, puis recule ma tête légèrement, je suis... troublé par ce face-à-face.

- Si tu veux préparer le repas avec moi, je t'attends à dix-neuf heures.

- Je serais là pour t'aider si tu as des lacunes sur l'épluchage des pommes de terre.

Je secoue la tête en souriant à nouveau, deux fois en peu de temps, c'est à noter dans les annales et Evana ne manque pas de me faire la remarque.

- Tu as une crampe ? Parce que tes lèvres s'étirent encore.

- À ce soir, Evana.

Elle rit tandis que je passe les portes du bar avec Eloan. J'allais encore mal ce matin et là je me sens plus léger, moins oppressé. Nous longeons la plage, mon fils court devant moi, son cartable à la main, il tourne sur lui-même. Je me souviens alors pourquoi je vis, pourquoi je me dois d'avancer et ne pas rester terrer dans le passé, c'est pour lui, pour le voir rire, s'émerveiller devant un simple couché soleil. Donovan a raison, je me pose trop de questions et m'empêche de vivre, pourtant au fond de moi, il y a cette peur, cette angoisse que tout s'écroule.

Eloan se précipite dans la salle de bain, il veut se faire beau pour notre invitée, quel charmeur ce gamin. Je range dans le réfrigérateur ce que j'ai acheté pour ce soir, j'en profite pour prendre une bière. J'appréhende tout de même ce dîner avec elle, bien sûr il y a eu le pique-nique, mais je ne sais pas, c'était différent, pas préparé. Pourtant, elle a réussi à combler les blancs, que j'imposai, sans me gonfler, mais en réalité ce n'est pas ça qui me stresse, c'est qu'elle prenne la fuite comme l'autre soir. J'ai envie de savoir pourquoi, bien que je me doute de sa réponse.

Eloan arrive tout sourire dans le salon, mes sourcils se lèvent quand je vois sa tenue. Bon sang, il ne fait pas semblant. Il a revêtu un bermuda et une chemise dont les boutons n'ont pas trouvé la bonne place dans les trous.

- Voudrait mettre du zel, m'annonce-t-il.

- Oui, bien sûr, mais viens me voir, je crois que ta chemise à un problème.

Il trottine vers moi et je redonne la bonne concordance des boutons, puis je l'accompagne dans la salle de bien afin de mettre de l'ordre dans ses cheveux. Il hoche la tête quand il est satisfait de sa coiffure.

- À mon tour, maintenant, m'exclamé-je.

Il sort de la pièce, et je me glisse sous la douche. Je ne m'y attarde pas, alors que je rêve d'y rester des heures pour calmer mon angoisse. Je sors de la cabine, m'essuie avant de mettre la serviette autour de ma taille, puis je monte dans ma chambre. J'enfile un jean et passe une chemise pour m'accorder à mon fils, je remonte les manches de celle-ci sur mes avant-bras et je glisse mes doigts dans la chevelure sans chercher à en faire quoi que ce soit.

Je redescends et je suis surpris de voir Eloan mettre le couvert. Je crois qu'il aime bien cette jeune femme, pourtant il la connait à peine. Il se tourne vers moi tout fier de lui.

- T'es beau, papa.

- Toi aussi, mon bonhomme.

Je dépose un baiser sur son crâne, il m'informe qu'il va dessiner dans sa chambre. J'acquiesce et commence à sortir de quoi préparer le repas. Je m'affaire à ma tâche depuis plusieurs minutes, quand des coups sont donnés à la porte qui est restée ouverte.

- Entre.

- J'ai un peu de retard, désolée.

Je me tourne vers mon invité et je reste interdit en la voyant. Elle a revêtu une robe bleu azur légèrement décolletée et évasée à partir de la taille. Ses cheveux sont remontés en un chignon décoiffé. Elle est à couper le souffle, et à en croire son regard, je ne la laisse pas non plus indifférente. Nous revenons à la réalité, lorsque mon fils arrive en trombe. Il s'agrippe à la taille d'Evana et je suis surpris par tant de démonstration de sa part. Je ne dis rien et le laisse faire.

- Dis donc, tu t'es mis sur ton trente et un, s'exclame Evana en l'observant.

- Oui, voulait êtes beau pour toi !

- C'est mignon, répond-elle en le serrant dans ses bras.

- Papa aussi, y s'est fait beau.

Evana se relève et pose son regard vert sur moi, un léger sourire orne son visage.

- Oui, souffle-t-elle.

- Tu es... jolie, réussis-je à articuler.

- Merci.

Evana pose son sac sur le canapé, tandis qu'Eloan retourne terminer le dessin qu'il a prévu de donner à notre invitée. La jeune femme me rejoint et jette un œil à ma préparation.

- Filet mignon en croûte et pommes de terre, l'informé-je.

- Oh ! J'ai hâte de goûter.

- Je t'ai laissé les pommes de terre à éplucher, tu n'as pas terminé la dernière fois, la taquiné-je.

- C'est une punition ?

- Peut-être...

Je la fixe quelques secondes, elle est rayonnante, puis je continue ma préparation. J'enfourne mon plat dans le four, puis j'attrape le légume et en commence la découpe en petits dés. Evana arrête ce qu'elle fait et observe mes gestes précis et rapide.

- Tu es vraiment charpentier ? m'interroge-t-elle.

- J'ai toujours aimé cuisiner pour les autres.

- Oh, tu n'es pas un sauvage, alors ?

- Non, je le suis devenu au fil des mois.

Evana reste silencieuse, puis reprend sa tâche. Une fois terminé, je sors deux bières et lui en donne une, puis nous nous installons sur les marches, face à la mer. Eloan nous a rejoints, il s'est installé dans le sable pour faire des châteaux.

- Il te ressemble, constate Evana.

- Oui, heureusement, rétorqué-je en serrant la mâchoire.

Encore une chance que ce soit bien le mien, il ne manquerait plus que ça en plus de tout le reste...

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