09

Neven

Le lendemain, je ne suis vraiment pas au mieux de ma forme, je prépare Eloan lentement. Il n'y a pas d'école, mais il a insisté pour participer à l'activité jardinage organisée par la directrice tous les mercredis. Je lui tends sa casquette puis vais dans la cuisine ingurgiter mon troisième café de la matinée. Je me sens au fond du trou, plus mal que jamais, et cette douleur refuse de me quitter depuis hier soir. C'est comme si mon corps se consumait au fil des minutes, les courbatures sont, elles aussi, présentes ce qui n'arrange rien à mon état.

J'attrape la petite main de mon fils, puis nous sortons de la maison. Le trajet jusqu'à l'école me paraît interminable cette fois-ci. Je sens le regard inquiet d'Eloan se poser sur moi, je fais toujours en sorte d'être fort, mais pour une raison que je n'explique pas, tout est sombre, noir autour de moi, je me sens...vide.

- Je viens te chercher à midi, l'informé-je.

Je m'accroupis pour être à sa hauteur, il s'approche et enroule ses bras autour de mon cou. Je le serre contre moi en fermant les yeux. Bordel, qu'il me fait du bien sans le savoir.

- T'aime, papa.

- Je t'aime, mon bonhomme.

Il s'écarte, embrasse ma joue et retrouve la petite fille aux couettes qui s'empresse de venir à sa rencontre. Je les regarde quelques minutes, quand une voix féminine me sort de ma contemplation.

- Bonjour, je suis la maman de Clémence, la petite fille avec votre fils.

- Bonjour.

Je n'ai pas envie de discuter, mais la femme à l'air enclin à entamer une longue discussion sur les biens fait du jardinage. Ils parlent tous toujours autant dans ce village ? Je ne m'en souvenais pas, en même temps, j'étais gosse la dernière fois que j'ai mis les pieds ici.

- Clémence serait ravie d'inviter votre petit garçon, elle n'arrête pas de m'en parler depuis hier.

- Vous êtes célibataire ? demandé-je abruptement.

- Pardon ?

- Oui ou non ? rétorqué-je sèchement.

- Euh... oui, je suis divorcée, sourit-elle.

- Donc, c'est votre fille qui veut inviter mon fils qu'elle connait depuis hier, ou la maman qui veut inviter le papa ?

Elle reste bouche bée face à mon audace, et je rigole intérieurement.

Putain ! Elles sont affamées ici !

Je me contente d'un hochement de tête, puis la contourne. Je vais me mettre tout le monde à dos avec mon arrogance, mais je n'en ai rien à foutre. Mon but n'étant pas de m'éterniser dans ce village, j'y suis uniquement pour souffler et passer à autre chose.

***

La motivation n'est pas au rendez-vous, j'avais prévu de peindre, mais avec la pluie qui est tombée cette nuit, le bois ne boira pas la peinture. Je monte dans ma chambre pour enfiler un short de sport, je laisse le t-shirt de côté, vu la chaleur je vais l'enlever au bout de quelques minutes. Je redescends, puis sors pieds nus et prends la direction du village en courant. Le tour est trop rapide et n'a pas servi à évacuer la tension qui règne toujours dans mon corps meurtri. J'enchaîne ensuite avec une série d'abdos et de pompes. Je souffre, mais pas encore assez, je cherche à ressentir cette douleur qui me fera stopper, or elle n'arrive pas. Alors j'alterne les différents exercices et enfin je m'écroule sur le sable.

Ma respiration est rapide, mes muscles endoloris et ma tête presque vide. Je fixe le ciel bleu en passant une main dans mes cheveux trempés par la sueur. Doucement, je me remets debout et retourne chez moi. La porte à peine passée, je me précipite dans la cuisine et vide le reste d'une bouteille d'eau. Je file sous la douche sans plus attendre. L'eau glisse sur ma peau, je ferme les yeux en levant la tête vers le jet. Ça ne me détend pas, mais ça me fait quand même du bien. Je passe une serviette autour de ma taille pour rejoindre ma chambre et m'habiller.

Je prépare le repas avec moins d'entrain que d'habitude. J'ai le sentiment de revenir douze mois en arrière, je pose le couteau que je tiens entre les mains et attrape mon téléphone sur la table, j'ai besoin de lui parler et par chance, il décroche rapidement.

- Salut, Neven !

- Je ne vais pas bien, Donovan.

Je me laisse glisser contre le réfrigérateur, me plaindre ou encore m'apitoyer sur mon sort n'est pas du tout mon genre. Mais là, j'ai besoin de parler ou plutôt d'entendre une voix familière.

- Dis-moi où tu es et j'arrive.

- Non, je dois réussir seul. Mais putain, c'est dur ! Je lui en veux tellement. Pourquoi ? Hein ? Pourquoi Donovan ?

- Je ne sais pas mon pote. Neven donne-moi ton adresse, je vais venir passer quelques jours avec toi et mon filleul.

- Tu sais qu'il va à l'école depuis hier ?

J'esquive sa demande et lui parle d'Eloan.

- C'est chouette pour le petit, il en a besoin. Tu ne dois pas te sentir coupable, tu ne l'abandonnes pas.

- Je sais, mais je me sens... je n'arrive pas à le définir.

- Ouvre-toi aux autres. Tu as fait des rencontres ?

Je ferme les yeux et souris légèrement quand le visage d'Evana s'impose à moi.

- La jeune femme du café, avoué-je.

- Raconte ! s'empresse-t-il.

- Elle est jolie, marrante, insouciante, pleine de vie, et fatigante aussi, conclus-je.

- Que d'éloges, dis-moi et c'est elle ton problème ?

- Ouais, c'est elle, enfin je crois.

- Pourquoi ? Parce que tu sens bien quand tu discutes avec elle ? Parce que tu t'offres une pause et le droit de penser à toi ?

Oui, pour tout ça, parce que je n'ai pas le droit. J'ai un enfant à élever et je ne peux pas m'égarer des décisions que j'ai prises à la disparition de sa mère, mais surtout je ne souhaite pas revivre toute cette merde encore une fois.

- Neven, arrête de te poser trop de questions. Laisse-toi aller, tu ne fais rien de mal et...

- Elle a vingt-quatre ans, Don ! C'est une gamine, le coupé-je.

- Et alors ! Je ne te dis pas de la foutre dans ton pieu, putain ! Juste de te sociabiliser et tu es le roi pour ça en plus.

- J'étais, rectifié-je.

- Et je suis certain que tu l'es encore.

Je continue notre conversation en lui parlant d'Evana, de ses intrusions répétées chez moi et les moments passés avec elle. Je fais, par contre, abstraction de sa fuite pour une raison que je ne m'explique toujours pas. Nous terminons en discutant d'Eloan et de sa joie de vivre depuis que nous sommes arrivés.

- Merci d'être là Donovan. Je pensais que tu me tournerais le dos.

- Jamais, je ne cautionne pas ce qu'il s'est passé et tu le sais.

- Oui, je sais, marmonné-je.

- Passe le bonjour à mon pirate et si t'as besoin de son parrain pour le garder...

- Donovan, je ne te dirais rien pour l'instant. Allez, salut on pote !

- Salut, mec.

Plus léger, voilà comment je me sens. Donovan m'a soutenu jusqu'au bout, pourtant j'ai eu peur de le perdre lui aussi, qu'il ne me choisisse pas. J'ai été soulagé de le voir débarquer chez moi le lendemain de l'accident, il a trouvé les bons mots pour me réconforter en m'assurant qu'il serait toujours à mes côtés, quoi qu'il arrive. Et il a tenu parole, il est mon seul vrai ami, celui sur qui je peux me reposer sans crainte d'être jugé.

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