08

Neven

Eloan est une vraie pile électrique. Il déjeune sans faire attention à ce qu'il fait. Son biscuit lui échappe des mains et plonge dans le chocolat. Il veut le récupérer et dans la précipitation, le bol se renverse sur la table et ses fringues propres.

- Bon sang, Eloan ! m'énervé-je.

- Pardon, murmure-t-il.

- Va changer tes vêtements.

Il se lève tout penaud et rejoins sa chambre les larmes aux yeux. Mon stress pour affronter cette journée sans lui est déjà à son maximum et si j'ajoute à ça ma nuit quasi blanche, je ne suis vraiment pas d'humeur joyeuse. J'essuie les dégâts, non sans râler, pas contre mon fils, mais contre moi-même de réagir ainsi en déversant mes nerfs sur Eloan.

Après le départ précipité d'Evana, j'ai dû expliquer à Eloan le mensonge de la jeune femme, car c'en était évidemment un. Et au lieu de dormir, j'ai repassé la soirée en boucle dans ma tête. Son regard qui m'indique clairement ce qu'elle désire, et ça n'a rien d'innocent, quand elle s'est étouffée et ce que j'ai ressenti en la touchant et enfin mes doigts sur sa main. Le trouble s'est emparé de moi sans que je m'y attende, cette sensation je ne l'ai plus éprouvée depuis ce jour où j'ai croisé la mère d'Eloan. Cependant, je ne dois pas me laisser aller, et revenir à l'essentiel, mon fils.

- Suis prêt, papa.

Je me mets à sa hauteur et enfile sa casquette sur la tête, puis nous prenons le chemin de l'école. Le trajet est trop rapide à mon goût, une fois devant les grilles, j'ai un moment d'hésitation avant de les franchir. Nous nous rendons dans la salle de classe où je retrouve la maîtresse séductrice, qui nous accueille avec un large sourire. Apparemment, elle n'a pas tenu compte de ma réflexion.

- Tu es prêt Eloan ? lui demande-t-elle.

- Oui.

Elle l'invite à entrer dans la salle, Eloan dépose un baiser sur ma joue et rejoint ses nouveaux camarades. Il me fait un petit signe de la main et s'installe près d'une petite fille aux couettes brunes.

- Tenez, c'est son dossier, tout y est.

- Merci, Monsieur Silver. Vous venez le chercher pour le déjeuner ou il reste à la cantine.

- Il reste à la cantine, affirmé-je.

- Ne vous inquiétez pas, les enfants s'adaptent rapidement.

Elle accompagne ses paroles en posant sa main sur mon bras. Je recule pour rompre ce contact qui ne me plaît pas le moins du monde, les familiarités de ce genre ne sont pas les bienvenues.

- Bonne journée, Madame Daney.

Je la laisse avec ça et quitte l'établissement. Je prends la direction du café de la rousse. Lorsque j'arrive devant celui-ci, je constate qu'il est fermé, en regardant l'affiche sur la vitre, elle m'informe que c'est son jour de fermeture. Je continue ma marche quand j'aperçois un camion dans la ruelle qui longe le bar. Evana tient une caisse entre les mains puis disparaît à l'intérieur du bâtiment. Le livreur en dépose d'autres sur le trottoir, la jeune femme ressort, salue le chauffeur qui repart aussitôt.

Pour je ne sais quelle raison, je me retrouve avec une caisse entre les bras, Evana sort au même moment et semble surprise de me voir ici.

- À défaut de prendre un café dans ton bar, je vais t'aider à rentrer tout ça.

- Merci ! s'enthousiasme-t-elle.

Elle m'indique où les déposer, puis lorsque je me retourne, je lui rentre dedans. Par réflexe, j'enroule un bras autour de sa taille pour éviter qu'elle tombe. Ses paumes posées sur mon torse me troublent, Evana n'ose pas me regarder, alors que je ne me gêne pas pour la dévisager. Mon corps se tend quand ses mains glissent sur mon t-shirt, mon cœur vibre dans ma poitrine et il est urgent de mettre de la distance. Je la lâche en reculant d'un pas, encore un moment gênant dont je me serais bien passé.

- Je vais y aller, marmonné-je.

- Tu ne veux pas boire un café ?

- J'ai du bricolage qui m'attend.

Evana se contente d'un hochement de tête. Sans rien ajouter de plus, je me sauve un peu trop vite de la réserve et retourne chez moi pour une longue journée, seul sans mon fils.

***

Eloan est content de sa première journée, il s'est fait de nouveaux amis et son sourire ne l'a pas quitté jusqu'à ce qu'il se couche. Comme à mon habitude, je lui ai raconté une histoire, mais il n'en connaitra pas la fin ce soir, bien trop épuisé, il s'est endormi en cinq minutes.

Assis sur les marches de ma maison, je fixe l'horizon. Le ciel s'est assombri et quelques gouttes commencent à tomber. Pourtant, je ne bouge pas, je n'ai aucune envie de m'enfermer. J'ai besoin d'air, de respirer. Mon esprit divague, il insiste pour s'enfuir dans le passé, à me ramener à ce soir-là. Ce soir, où tout a changé, où ma vie a pris un tournant. Je prends ma tête entre les mains et ferme les yeux pour lutter, mais je n'y arrive pas.

- Votre compagne a eu un accident, elle est morte sur le coup.

Mon monde s'écroule autour de moi, je reste figé incapable de bouger. Les mots résonnent dans ma tête, une main se pose sur mon bras, le flic tente de me faire réagir, mais en vain.

Elle n'est plus là, elle me laisse seul avec notre enfant qui fête ses quatre ans dans deux semaines. Comment je vais lui expliquer qu'il ne reverra pas sa mère et comment je vais faire sans elle ? Putain que ça fait mal, ma poitrine me brûle, je peine à respirer, tout devient flou, je me retiens au chambranle de la porte pour ne pas m'écrouler.

Ce n'est pas possible, j'ai envie de hurler, de m'effondrer, mais je ne peux pas.

- Comment ? demandé-je

C'est le seul mot que je suis capable de prononcer, je veux savoir comment cela a pu arriver. Elle est prudente au volant, ne commet aucune imprudence.

- Une sortie de route, la voiture a terminé dans un poteau électrique. Le conducteur est, quant à lui, dans le coma.

- Le conducteur ? Qui était au volant ?

- Nick Louïs.

Une boule obstrue ma gorge, la nausée s'empare de moi, mais je la contiens. Je ne replongerai pas dans cet enfer sordide, je n'ai pas le droit. J'ai un enfant à élever, sa mère l'a déjà laissé tomber, je n'ai pas le droit de le faire à mon tour. J'ai envie de crier à m'en déchirer les cordes vocales. J'ai mal ! Putain que c'est douloureux, même au bout d'un an.

La pluie bat son plein, je suis trempé. L'eau se mélange à mes larmes, je ne craque pas souvent, mais aujourd'hui plus que les autres jours, j'en ai besoin. Je me refuse un peu de bonheur par peur que toute cette merde se reproduise. Mes doigts se resserrent dans ma chevelure, puis je me lève et cours jusqu'au bord de l'eau. Une fois devant celle-ci, je pousse un hurlement de désespoir qui me brûle la gorge. Mes jambes ne me tiennent plus, je tombe à genoux et je pleure comme un gosse. Ça ne me soulage pas, mais je préfère évacuer ma rage de cette manière plutôt que dans la bouteille comme lui le fait.

Ce bâtard !

Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top