07

Evana

Neven doit sans doute me maudire, mais pas son fils qui pédale loin devant nous. Nous avons couru pas plus de cinq kilomètres avant que mon partenaire abandonne. Je ne peux m'empêcher de me moquer de lui, il est si facile à mettre en rogne, Monsieur Grognon.

- Si vous continuez à vous foutre de moi, la prochaine fois, je ne vous ouvre pas la porte ! claque-t-il.

- La prochaine fois ? Qui vous dit qu'il en aura une ? relevé-je.

Je tourne la tête vers lui tout en marchant, alors qu'il fixe son enfant au loin. Il est pensif, j'ai remarqué que par moment, il partait dans un autre monde. Je ne sais pas ce qu'il fuit ni ce qu'il cache et je ne cherche pas à le savoir non plus. Il se renfermerait comme une huître si j'ose lui demander et ce n'est pas ce que je veux.

- Parce que je suis certain, que vous reviendrez encore et encore m'importuner.

- Je vous importune ? questionné-je sérieusement.

- Vous en doutiez ?

Son ton est ironique, et je peux voir sa lèvre tressauter légèrement. Neven me chambre cela ne fait aucun doute. Nous arrivons à la maison bien trop rapidement à mon goût. J'aime être en sa compagnie, je ne sais pas pour quelle raison. On ne peut pas vraiment dire qu'il soit avenant, mais ça ne me gêne pas. Je reste en bas des marches, tandis que père et fils atteignent la porte. Eloan entre en premier, puis Neven se tourne vers moi.

- Vous voulez boire quelque chose ? propose-t-il.

- Vous êtes sérieux ?

- Un verre d'eau et vous partez.

- C'est trop aimable, marmonné-je.

Je le suis à l'intérieur, je n'avais pas pris le temps de regarder l'aménagement la dernière fois, et je constate qu'il a rendu cette vieille bicoque plutôt agréable et chaleureuse. Je marche jusqu'au canapé, un puzzle est posé sur la petite table, un ours en peluche qui a vu de meilleurs jours trône sur un fauteuil. J'entends un bruit de bouteille derrière moi, je me tourne et examine cet homme mystérieux et... sexy. Ses yeux se lèvent dans ma direction et comme l'autre soir, nous restons ainsi à essayer de lire l'un dans l'autre, du moins c'est ce que je me force à croire.

Neven est abîmé, c'est certain, mais il n'est pas mauvais. Il ne manque pas grand-chose pour qu'il sourit franchement. Il est attirant, son visage est parfait, son corps, de ce que j'en ai vu semble ferme et musclé jute comme il faut. Je voudrais rompre ce contact, mais je n'y arrive pas, je dois me reprendre. C'est un papa avec un petit garçon vraiment adorable, et comme il me l'a fait comprendre, huit ans nous séparent. À ses yeux, je ne suis qu'une gamine. Il baisse la tête et pousse la bière vers moi.

- Il paraît que c'est l'idéal après une course, m'informe-t-il.

- Quand on fait plus de cinq kilomètres.

Même si ses lèvres ne s'étirent pas, j'aperçois une lueur amusée traverser ses pupilles. Il refuse de lâcher prise, il se contient pour je ne sais qu'elle raison. Je bois une gorgée du liquide et me perds dans la contemplation de la plage.

- Je vais préparer le repas, Eloan doit se coucher tôt, m'annonce-t-il.

- C'est une façon détournée de me demander de partir ? plaisanté-je.

- Non, de vous proposer de rester.

Je manque de m'étouffer, et tousse sans aucune grâce. Neven se précipite vers moi et me tape dans le dos. Je lève la main pour lui dire que tout va bien et il s'éloigne aussitôt, comme si ce rapprochement l'avait brûlé. A-t-il ressenti ce picotement comme moi ? J'essuie ma bouche avec mon bras quand un torchon se balance devant moi.

- Merci.

- Alors ? s'impatiente-t-il.

- Je ne sais pas, bafouillé-je.

Neven me tourne le dos pour sortir toute la batterie de cuisine, ainsi que des ingrédients du réfrigérateur. Alors que je suis toujours dans l'indécision, Eloan fait son apparition, vêtu d'un pyjama avec un pirate dessus. Il tient le nounours qui se trouvait sur le fauteuil dans une main et dans l'autre un petit bateau qu'il me tend.

- C'est papa, l'a fait, m'informe-t-il.

Je récupère l'objet et je suis stupéfaite de voir le réalisme des détails et la minutie du travail.

- Vous travaillez le bois ? osé-je.

- Je suis charpentier, mais j'aimais bien créer quelques jeux pour Eloan.

- Vous ne le faites plus ?

Neven suspens son geste au-dessus de la viande qu'il coupe en morceaux, puis pose le couteau prêt de la planche à découper et se tourne vers moi.

- Eloan, tu veux bien mettre le couvert dans le salon.

Le petit attrape les assiettes dans un placard et se dirige vers la table basse où se trouve le puzzle qu'il commence à ranger. Neven m'intime de m'approcher de lui, ce que je fais sans rien dire. Il me tend une pomme de terre et un économe.

- Épluche les pommes de terre, ça t'évitera parler.

Je reste comme une idiote avec l'ustensile dans une main et la patate dans l'autre. Il vient de me tutoyer, je n'ai pas rêvé.

- On se tutoie ?

- Je pense qu'on va être amené à se revoir, non ?

- Sans doute, oui.

- C'est même une certitude, t'es du genre à ne pas lâcher l'affaire, donc le tutoiement c'est mieux.

- Tu abaisses une barrière, chuchoté-je.

Je sens son regard sur moi, mais je fais comme si de rien n'était et continue ma tâche. Il attrape le légume au moment où je le pose, ses doigts sur les miens me font frissonner. Il ne les retire pas, je crois même qu'il les resserre doucement. Je reste fixée sur nos mains sans oser lever les yeux vers lui. Un trouble s'empare de moi, mon cœur palpite dans cage thoracique, c'est agréable et surprenant. Je n'ai jamais ressenti une telle attraction avec un homme.

- Papa ?

Eloan nous reconnecte avec le monde extérieur et Neven quitte mes doigts avec empressement. Je ne dois pas m'étendre sur ce genre de détail, ce n'était pas voulu et j'ai sans doute rêvé cette perception de pression sur ma main. Je dois partir, rentrer chez moi et l'éviter durant quelque temps, ce que mon cœur me dicte à son encontre n'est pas possible. Je pose le tout sur le plan de travail et m'éloigne de la cuisine, alors que Neven sort les verres pour donner à son fils.

Il fronce les sourcils en me voyant prendre la direction de la porte d'entrée, mais je ne dis rien et passe celle-ci sous son air d'incompréhension. Une fois dehors, j'inspire profondément et descends les marches.

- Tu ne te sens pas bien ? résonne sa voix derrière moi.

- J'ai une longue journée qui m'attend demain, le livreur arrive tôt, j'avais oublié, mens-je.

- Evana...

Son souffle caresse ma nuque, je ferme les yeux pour réprimer un frisson. Mon cœur s'emballe devant à cette proximité. J'avance d'un pas pour m'éloigner de cet homme inaccessible, puis lui fais face en baissant la tête.

- Très bien, susurre-t-il.

Sans rien ajouter, il rentre dans la maison et referme la porte. Je reste quelque secondes à fixer le battant avant de prendre le chemin qui me ramènera chez moi. Je décide de faire ce retour en courant, cela me permettra de retrouver mes esprits et de penser à autre chose qu'à lui.

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