06
Neven
Assis à la table de la cuisine, je fais face à un dilemme que j'aurais préféré retarder. Eloan veut aller à l'école pour se faire de nouveaux copains. Si lui est prêt, ce n'est définitivement pas mon cas, me retrouver seul toute la journée, ne va pas m'aider à avancer, je vais ruminer et replonger dans mes démons. Mon esprit va ressasser tout ce que j'ai vécu avec sa mère, que je revis déjà sans cesse chaque nuit, en essayant d'en changer la tournure. Je tente de comprendre ce qui a bien pu se passer pour qu'on en arrive là, elle et moi. Je n'avais cependant pas imaginé non plus que j'apprendrai tout ça ce soir-là. La douleur n'en a été que plus difficile.
- Peut aller voir école, papa ?
Je reviens à la réalité sous la voix suppliante d'Eloan. Je ne peux pas lui refuser sa demande, il a besoin d'être avec des enfants de son âge. Je dois penser lui, à ses envies, ma priorité est son bien être.
- D'accord !
Un cri de joie sort de sa gorge, il quitte sa chaise et vient se blottir dans mes bras. Je le serre contre moi, je respire son odeur, celle de son gel douche aux bonbons. J'ai si peur de me retrouver sans rien, sans lui.
- T'aime, papa.
- Je t'aime aussi, mon pirate.
***
J'ai réussi à faire patienter Eloan jusqu'à la sortie de l'école pour nous y rendre. Il a été excité toute la journée, et le voir ainsi m'a fait comprendre que c'était la bonne décision. Nous pénétrons dans la cour de récréation sous le regard des autres parents qui récupèrent leur bambin. Une femme d'une quarantaine d'années vient à notre rencontre avec un sourire chaleureux, Eloan est un peu intimidé, mais ça ne dure jamais très longtemps.
- Bonjour, Monsieur Silver.
- Madame, réponds-je poliment.
Mon fils la salue à son tour, puis elle nous invite à faire le tour de l'établissement et nous présente également la maîtresse, Madame Daney, une jeune femme blonde dans mes âges. Elle discute quelques minutes avec Eloan, puis il part jouer sur un tapis dans un coin de la salle. Nous nous installons autour d'une table ronde, et je sens déjà l'interrogatoire, auquel je ne peux pas échapper.
- Vous êtes ici depuis longtemps, demande la directrice.
- Une dizaine de jours.
- La maman n'a pas pu venir ?
La voilà la question, celle où je vais devoir expliquer que non, mon fils n'a pas besoin d'être suivi, que même si s'était le cas, je m'y opposerais. Je prends une grande inspiration, en retenant cette colère qui me bouffe à chaque fois qu'il faut l'évoquer.
- Elle est décédée, annoncé-je amèrement.
Le silence s'installe, longtemps, trop longtemps à mon goût. Dans ces cas-là, les gens ne savent plus quoi dire, à part un désolé dont je me fous éperdument, ils ne trouvent jamais les mots et de toute façon, il n'y en a jamais de juste.
- Cela ne doit pas être facile, reprend la maîtresse.
- C'était il y a un an, Eloan va bien et il est en bonne santé.
- Vous savez pour un enfant de cet âge-là...
- Je connais ce genre de discours, inutile de me le réciter, coupé-je la Directrice.
- Oh, bien. Dans quelle circonstance cela s'est produit ?
- Cela va-t-il pêcher pour son inscription ? enchaîné-je.
Les curieux, je m'en passe très bien. Il est hors de question que j'énumère les détails de sa mort et encore moins tout ce que cela a engendré dans notre vie.
- Euh... Non, c'est simplement que cela peut nous être utile si Eloan souhaite en discuter.
- Eloan ? l'interpellé-je.
- Oui, papa.
- Viens ici, mon bonhomme.
Il délaisse les jouets et monte sur mes genoux une fois à ma hauteur.
- Parle de maman aux dames.
Il me jette un coup d'œil, me sourit, puis se lance.
- Ma maman, elle est partie. Elle reviendra jamais. Ai que papa et je l'aime.
- Tu peux retourner t'amuser.
Il saute de mes cuisses, tandis que je regarde tour à tour les deux femmes.
- Mon fils a très peu de souvenirs de sa mère, il ne l'évoquera pas plus que ça. Elle était souvent absente, elle est décédée alors qu'il n'avait pas fêté ses quatre ans. Quand il me demande si elle reviendra un jour, je lui réponds que non. Je ne vais pas lui faire un discours qu'il ne comprendra pas à son âge. Il me questionne, je lui explique avec des mots simples et il a une photo d'elle à sa portée.
- Je vois. Je suis désolée, Monsieur Silver, termine la Directrice.
- Vous n'avez pas de raisons de l'être. Je vous demande juste une chose, éviter d'ébruiter ce détail. Je ne suis pas du genre à étaler ma vie ni à supporter les regards de pitié des autres. Ne vous méprenez pas, ça ne me met pas mal à l'aise, ça m'énerve tout simplement.
- Vous savez nous sommes dans un petit village, tout se sait et si Eloan en parle...
- Le plus tard sera le mieux et mon fils n'évoque pas ce détail. Il répondra que sa maman est partie comme il l'a fait avec vous.
- Très bien, je vais chercher un dossier d'inscription, s'empresse-t-elle.
Je me retrouve avec la maîtresse qui me sourit étrangement, et je comprends très bien ce genre de comportement. Elle réajuste sa robe, puis pose ses mains sur ses cuisses en arborant une expression qui se veut séductrice.
- Cela ne doit pas être facile d'élever un enfant seul ? m'interroge-t-elle d'une voix mielleuse.
- Vous fatiguez pas, vous ne m'intéressez pas.
Elle s'offusque, mais autant mettre les choses à plat dès le départ. Je ne suis pas un cœur à prendre, il a bien trop morflé pour battre à nouveau pour une femme et je n'ai pas non plus le temps ni l'envie de m'investir dans une quelconque histoire.
La directrice revient avec les documents, et m'informe qu'Eloan peut commencer dès le lendemain. Mon fils me retrouve après avoir rangé les jeux, puis je salue les deux femmes avant de quitter la classe.
Sur le chemin du retour, mon pirate est un vrai pipelet, il est si content d'aller à l'école que ça me réchauffe le cœur. Une fois à la maison, il se précipite dans sa chambre. Je ne comprends pas sa réaction, je me mets pieds nus et le rejoins. Il a la tête dans la vieille armoire et fouille dans les caisses, puis il brandit un sac à dos.
- Suis prêt, papa !
Pas moi...
Je me garde bien de le lui dire. Je reste un moment assis sur le lit à l'observer ranger quelques voitures dedans. Il grandit si vite, la vie ne l'a pas épargné et pourtant, il n'en montre rien. Il pose son cartable près de la table de nuit, puis il vient me rejoindre. Nous nous allongeons l'un en face de l'autre et ses petits doigts dessinent le contour de mon visage, c'est une chose qu'il fait quand il est anxieux. Je pense qu'il a besoin de savoir que je suis bien là, que j'existe. Alors, je le laisse faire, il est attentif à ses gestes et fronce légèrement les sourcils en prenant un air sérieux.
Nous sommes interrompus par des coups frappés à la porte. Je dépose un baiser sur son front et me lève pour rejoindre l'entrée. Je n'ai pas besoin de me demander qui se trouve derrière, j'ai déjà ma petite idée. J'ouvre le battant et mon constat est bon.
- Salut, Neven !
- Evana, soupiré-je.
- Ça vous tente un footing avec moi ?
- Je ne peux pas, au cas où vous l'auriez oublié j'ai enfant qui n'est pas en âge de rester seul.
Ses lèvres s'étirent et laissent apparaître sa dentition parfaite. Elle se penche légèrement sur le côté et fait rouler un vélo devant elle. Je la regarde perplexe quant à son idée.
- Eloan peut nous suivre sur le vélo, si on se met au bord de l'eau, il ne peinera pas à pédaler.
Mes poings se serrent, la colère commence à monter lentement. De quoi se mêle-t-elle ? Et pourquoi elle a pris ce vélo pour mon fils ? Mais surtout, pourquoi elle ne me fout pas la paix ? On a partagé un moment l'autre soir, à boire et elle, à parler. Rien de plus.
- Evana...
- Ne dites rien, j'ai compris. Vous êtes vraiment étrange, un jour on peut vous approcher et le suivant, vous fuyiez.
- Ce n'est pas ça, soufflé-je.
Je cherche mes mots sans pour autant être cash, elle est sympa et pleine de vie, là n'est pas le problème. J'ai passé une agréable soirée en sa compagnie, pourtant je suis effrayé à l'idée de faire à nouveau confiance à quelqu'un. Seul Donovan a encore ce privilège.
- Alors quoi ? demande-t-elle doucement.
- Evana !
Eloan accourt vers la jeune femme, puis il s'arrête net en voyant le vélo. Bon sang, je ne vais plus avoir le choix que d'accepter de courir avec elle maintenant.
- L'est beau ! sourit mon fils.
- Il est pour toi, c'était le mien quand j'étais petite.
- Merci.
Il lève les bras vers elle, Evana se baisse et il lui dépose un bisou sur la joue.
- Je vais passer une tenue plus adéquat, annoncé-je.
Evana affiche une mine rayonnante. Je cède, encore. Je monte les escaliers jusqu'à la mezzanine. Je peux entendre mon petit garçon annoncer à la jeune femme qu'il rentre à l'école demain. J'enfile un short de sport et un t-shirt sans manche, cela fait longtemps que je n'ai pas foulé le sol au pas de course. Peut-être que je pourrai m'y remettre, le matin après avoir déposé Eloan. Cela me permettra de ne penser à rien durant quelques minutes, de faire le vide... d'oublier.
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top