05

Neven

Les pieds dans l'eau, nous avons improvisé une partie de volley. Eloan plonge dans la mer avec assurance, il ne nage pas encore très bien, mais connaît les gestes. Il abandonne le ballon et m'éclabousse en riant. Je fais de même avant qu'il ne me saute dessus, je me laisse tomber et il crie victoire. Nous nous relevons en souriant.

- J'ai faim !

- T'es un vrai estomac sur patte ! Tu as dévoré comme un ogre au goûter, répliqué-je.

Nous remontons jusqu'à la maison, quand une silhouette se dessine sur la droite. Je soupire en voyant la rousse s'approcher. Ça y est, je suis venu hier soir dans son bar de mon plein gré et elle va me saouler maintenant. Elle arrive à notre hauteur, un panier à la main avec toujours ce sourire. J'enroule la serviette autour de mon fils et j'essuie mes cheveux avec la mienne.

- Salut !

- Bonsoir.

Je reste distant et froid, puis j'attends qu'elle parle puisque c'est une chose dans laquelle elle excelle à merveille.

- Ne me rembarrez tout de suite, s'empresse-t-elle.

- Je vous écoute.

- Je me suis dit que pour faire connaissance, on pourrait partager un pique-nique sur la plage. J'ai préparé des salades et des sandwichs, j'ai du jus d'orange et j'ai même pris une bouteille de vin pour nous.

Elle a débité son discours avec une telle rapidité que je n'ai pas eu le temps de la couper et je pense que c'est ce qu'elle voulait. Elle reprend son souffle et me fixe en attente d'une réponse.

- Dis oui, papa.

Eloan tire sur ma main pour appuyer sa demande, mais je n'ai aucune envie de partager un repas avec cette jeune femme.

- Non.

- Pourquoi ? bafouille mon petit.

- Rentre, s'il te plaît. J'arrive dans une minute.

Eloan resserre sa serviette et prend le chemin de la maison. Je m'assure qu'il soit bien rentré avant de m'adresser à la jeune femme devant moi, qui a perdu son sourire. Je ne veux pas me lier d'amitié avec elle ni avec qui que ce soit.

- Je vais me répéter, Evana et vous allez bien m'écouter. Foutez-moi la paix, bordel ! m'énervé-je.

Son visage change d'expression, je vais la faire sortir de ses gonds et ça me convient, au moins elle me laissera tranquille une bonne fois pour toutes. J'ai conscience que je n'y vais pas de main morte, mais je ne fais plus confiance aux autres. C'est comme ça et je n'ai pas envie de changer d'opinion pour l'instant. Je suis enfermé avec mon mal être, et seul mon fils compte. Il est celui qui m'empêche de sombrer, pourtant voir ses iris bleus tous les jours est difficile, mais ce n'est pas sa faute s'il a hérité des yeux de sa mère. Je fais abstraction de ce détail, car pour tout le reste, il est mon portrait craché.

- C'est quoi votre problème ? Vous êtes sans cesse en train de me repousser. Faire connaissance avec un nouvel arrivant, ce n'est pas étrange, c'est juste du savoir-vivre. Je ne sais pas pourquoi vous agissez ainsi et je m'en fous. Je veux juste partager des moments avec vous et votre fils comme je le ferais avec ma voisine ou le marchand de légumes. Il n'y a rien de mal à ça ! Merde, à la fin !

Evana fait volte-face en marchant d'un pas décidé. Elle va peut-être finir par comprendre et me lâcher un peu. Je rebrousse chemin et entre dans le salon, Eloan sort du couloir toujours enroulé dans sa serviette. Il jette un œil derrière moi, puis penche la tête sur le côté en prenant une mine triste et je culpabilise.

- Papa, supplie-t-il.

Je soupire face à sa bouille, puis fais demi-tour. Je cours derrière la jeune femme pour la rattraper. Bon sang, je ne peux vraiment rien refuser à mon fils. Arrivé à sa hauteur, je me cale à son pas, mais elle m'ignore en tournant la tête vers la mer. Je me sens con tout à coup d'avoir agi de la sorte. Je passe une main dans mes cheveux et me lance.

- Dans les salades, il y a des tomates ? Eloan adore ça.

Elle s'arrête et je fais de même, Evana pivote face à moi et plonge son regard vert dans le mien. Nous restons comme ça, à nous fixer sans dire un mot. Ses iris sont plus clairs que les miens, et quelques taches grises sont dissimulées à certains endroits. Afin de cesser ce moment gênant, j'attrape son panier qu'elle lâche sans résister. Elle reste interdite et m'observe marcher en direction de la maison.

- Vous venez ? l'appelé-je.

Eloan sourit en me voyant revenir avec le pique-nique que je pose sur la table de la cuisine. J'accompagne mon fils dans la salle de bain, règle la température de la douche, puis je le laisse se débrouiller tout seul à sa demande. Je retourne dans le salon où Evana attend devant la porte d'entrée.

- Vous pouvez entrer.

- Je ne voulais pas me faire gronder, s'amuse-t-elle.

Elle est marrante, je n'ai plus l'habitude de ce genre d'ironie. Je ne le pratique plus, je suis plus tombé dans le sarcasme cette dernière année.

- Vous n'êtes pas rancunière, constaté-je.

Après ce que je lui ai dit plus tôt, elle aurait pu m'envoyer balader, mais non, elle est là.

- Parce que je suis sur votre palier ?

- Oui, en autre.

- Ne vous méprenez pas. Vous m'avez volé mon panier et j'y tiens. Je venais juste le récupérer, réplique-t-elle avec un air hautain en s'approchant.

Un léger sourire se dessine sur mes lèvres, elle a de la répartie, ça m'amuse en fin de compte. Elle tend sa main et saisit l'anse, je fais de même en la fixant.

- Vous souriez ? s'étonne-t-elle.

- Non, me renfrogné-je.

- Si, vos lèvres se sont légèrement étirées sur le côté. Je vous jure !

Elle me fait un clin d'œil, tire le panier vers elle et sort de la maison. Je la suis du regard, puis jette un œil par la fenêtre. Elle installe une grande serviette sur le sable, puis dispose les différents plats qu'elle a préparés. Elle se redresse d'un coup en posant une main sur sa bouche et revient en courant dans la maison.

- J'ai oublié le tire-bouchon.

J'ouvre un tiroir et lui en donne un. Eloan arrive au même moment, il me regarde en souriant et reporte son attention sur la jeune femme.

- Tu viens m'aider ? lui propose-t-elle.

- Oui ! cri mon fils avec enthousiasme.

- Je vais prendre une douche et je vous rejoins.

Mon passage à la salle de bain a été rapide. Lorsque j'arrive sur la terrasse, mon cœur se serre. Eloan est assis entre les jambes d'Evana qui lui raconte une histoire. Je m'approche doucement, puis m'installe en face d'elle. Elle referme le livre sans me quitter des yeux, c'est troublant de la voir là, avec mon fils appuyé contre elle. Les images du passé tentent de s'incruster, mais je les repousse avant de sombrer dans cette spirale infernale qui rendrait la soirée difficile. Mon garçon s'écarte et vient s'assoir entre nous deux.

- Un livre sur les pirates, se justifie Evana.

- C'est une super histoire, confirme Eloan.

- Ils m'ont toujours fascinée, reprend la jeune femme rêveuse.

- J'ai cru comprendre en voyant votre café, rétorqué-je.

Ce pique-nique se passe dans la légèreté et la bonne humeur. Evana ne pose aucune question indiscrète et j'en suis soulagé. Elle parle plus que moi, c'est une certitude, et pourtant je l'écoute et j'y prends même un certain plaisir. Je fuis les gens depuis trop longtemps et cette pause me fait de bien. Eloan a calé sa tête sur ma cuisse et commence à s'endormir, nos journées sont chargées et sportives en ce moment. Il passe son temps dans l'eau, à courir et surtout à rire.

- Je vais le mettre au lit, murmuré-je.

- Oui, bien sûr. Je vais ranger et rentrer.

- On n'a pas fini la bouteille de vin.

Elle me regarde perplexe, puis acquiesce en souriant timidement.

- Je ne vous ai pas assez saoulé finalement en parlant, c'est pour ça que vous voulez terminer le vin ?

- Non, c'est pour tenir le coup face à vos blablas.

Je cale mon fils dans mes bras, puis je me lève sans lâcher la jeune femme des yeux. Ma réplique l'a quelque peu déstabilisé, et oui moi aussi je sais jouer.

- Je ramène des bières.

- Je bosse demain, s'emballe-t-elle.

- À vingt-quatre ans, on fait la fête, non ? demandé-je en haussant un sourcil.

- Mmm, c'est vrai... Vous ne m'avez pas dit votre âge, d'ailleurs.

- Huit ans nous séparent, vous êtes un bébé, Evana, la taquiné-je.

Je la charrie ? L'humour ne fait plus partie de ma vie depuis bien longtemps et j'en suis moi-même surpris. Sans attendre, je porte mon fils dans les bras et me dirige vers la maison. J'ôte ses vêtements alors qu'il lutte contre le sommeil, puis je rabats la couverture sur ses épaules et embrasse son crâne avant de quitter la pièce.

Je sors les bières du frigo, puis j'observe Evana par la fenêtre avant de la rejoindre. Elle rassemble les plats et les range dans son panier. Ses cheveux tombent en cascade dans son dos et son short en jean met en valeur ses jambes musclées. Je secoue la tête en détournant les yeux de cette jeune femme. Un stress prend possession de mon être et je bloque sur le pas de la porte.

Depuis combien de temps, je ne me suis pas retrouvé seul avec une femme ?

Une année, une putain d'année qu'elle est partie et que je galère, que je suis incapable de remonter la pente. Elle nous a quittées. J'aurais pu lui pardonner de nous avoir abandonnés, mais elle a ajouté à cette douleur un acte bien pire à mes yeux.

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