04

Neven

L'après-midi touche à sa fin, je suis épuisé, mais la maisonnette reprend forme petit à petit. Les planches ont retrouvé leur place initiale et les trous ont disparu. En revanche, les volets sont bons à jeter, ils sont bien trop abîmés pour en tirer quoi que ce soit. Je n'ai plus qu'à poncer le bois et à peindre la façade. Je pénètre dans la cuisine et sors une bière, j'en bois une longue gorgée en observant Eloan en train de faire un puzzle sur la table basse. Cinq jours que nous sommes ici et il a déjà trouvé ses repères, il me paraît plus épanoui aussi, le grand air sans doute. Je devrais l'inscrire à l'école du village, mais je ne suis pas prêt à le laisser seul, pas encore, pourtant, il le faudra bien.

Je m'approche et m'installe sur le canapé derrière lui. Il tourne la tête et m'offre son sublime sourire, je lui rends, bien que le mien soit plus crispé. Je passe mes doigts dans ses cheveux et dépose mes lèvres sur son crâne.

- Voudrais voir les pirates, papa.

Deux soirs qu'il me fait cette demande, deux soirs que je le lui refuse simplement parce qu'un bar le soir n'est pas fréquentable pour un enfant de son âge. Cependant, je peux lui proposer un compromis et je lui dois bien ça. Pendant que je m'occupais de rénover cette bicoque, il a joué seul sans jamais me déranger.

- Nous pourrions nous promener pas loin de leur repère, qu'est-ce que tu en penses ?

- Oui !

Il se lève et me saute au cou. Je le fais asseoir sur mes genoux et le serre dans mes bras, il s'agite et redescend aussi vite qu'il est monté. Ce fut un câlin express. Il tire ma main pour que je le suive, mais je l'arrête.

- Je dois d'abord prendre une douche, pendant ce temps-là, enfile un pantalon et un pull, Matelot !

- Oui, Capitaine ! cri-t-il.

Il file dans sa chambre en courant, tandis que je rejoins la salle de bain. Sortie de celle-ci, je passe un jean et un simple t-shirt, puis je retrouve mon fils prêt à partir.

***

Nous arrivons dans le centre du village, je constate que l'ambiance dans la rue est à la fête, ou plutôt dans le café de la rousse où la musique résonne. Eloan tire sur mon bras pour m'arrêter.

- Regarde papa, y en a plein.

Je lève les yeux vers le bar, et effectivement des personnes ont revêtu un costume de pirate. Je m'accroupis et capte l'attention de mon fils.

- Tu veux aller les voir ?

- Chais pas, répond-il timidement.

Il fixe les gens assis aux tables, puis il hoche la tête de haut en bas.

- Tu restes près de moi.

- Oui, sourit-il.

Je n'avais pas prévu de me rendre à nouveau dans cet endroit, surtout que je n'ai pas recroisé la rousse depuis le soir où je jouais au foot avec Eloan. Je ne peux pas lui refuser quelques minutes avec de faux pirates, ça le passionne et si je peux lui faire plaisir, alors je me sens bien. Ses petits doigts se resserrent autour des miens lorsque nous passons les portes. L'ambiance est festive, mais sans débordement, ça me rappelle des souvenirs quand nous sortions boire un verre avec Donovan. J'approche du comptoir, puis installe mon fils sur un tabouret libre. Ses yeux vadrouillent partout, et son sourire ne le quitte plus. Il est rayonnant, heureux.

- C'est le hasard qui vous a mené jusqu'ici ?

Je tourne la tête vers la rousse, qui a repris ma phrase de l'autre jour. Elle vêtue, elle aussi, d'une tenue de pirate, et la couleur de ses cheveux s'accordent parfaitement avec celui-ci. Je m'attarde un peu trop sur ses yeux clairs qui respirent l'innocence et la naïveté. Elle est jeune, la vingtaine, tout au plus et elle est plutôt... jolie.

- Bonsoir, une bière et une grenadine, s'il vous plaît.

- Bien, Capitaine !

Elle s'affaire à préparer notre commande, quand un homme sort de la réserve également déguisée. Il dépose un baiser sur la joue de la jeune femme et l'aide dans sa tâche. Nos verres arrivent, je tapote l'épaule d'Eloan, mais il est tellement absorbé par ce qui l'entoure, qu'il ne réagit pas.

- Il est impressionné, constate la rousse.

- Les pirates le fascinent, réponds-je machinalement.

- Oh, vraiment !

- Oui, on ne pouvait pas mieux tomber.

- Waouh ! s'exclame-t-elle.

Je la regarde en haussant un sourcil, elle sourit comme toujours.

- Vous vous rendez-compte que vous avez réussi à me parler sans m'envoyer balader.

Je ne dis rien et plonge le nez dans ma bière, Eloan se tourne enfin vers nous. Il salue la rouquine et porte son verre à la bouche. L'homme derrière le comptoir nous rejoint, il me toise avec curiosité.

- C'est vous le gars qui a racheté la maison de Monsieur Georges ?

Je ne l'ai pas rachetée, mais peu importe, il n'a pas besoin de connaître ce détail. Je me contente d'un hochement de tête, puis mon fils lui adresse la parole. Il est bien moins sauvage que moi, pourtant, je ne me sens pas mal à l'aise entouré de toutes ces personnes, ça me fait du bien de sortir un peu.

- Peux papa ?

Je ne sais pas ce qu'il me demande, je n'ai pas prêté attention à leur discussion.

- Tu peux quoi ?

- Je voudrais lui montrer des trésors cachés, m'indique l'homme.

- Je ne vous connais pas, rétorqué-je trop sèchement.

Je dois lâcher prise, ça me ferait du bien de temps en temps, mais j'ai dû mal à le faire.

- Louka, le demi-frère d'Evana, m'informe-t-il en me tentant la main.

- Neven, réponds-je en lui serrant celle-ci.

- Peu ? m'interroge à nouveau Eloan.

- Oui.

Je le descends du tabouret et il rejoint Louka. Celui-ci prend sa paume et l'emmène à la découverte du bar et ses recoins. Dos au comptoir, j'observe le lieu vraiment atypique, c'est plutôt chaleureux comme endroit, les clients rient, certains dansent autour des tables. C'est festif, mon doigt tapote mon verre au rythme de la musique qui passe, c'est un bon morceau qui me rappelle ma jeunesse. Je fixe un couple qui se déhanche avec sensualité, ils se regardent avec tant d'amour que ça me ramène en arrière. Cet amour, je l'ai connu moi aussi et puis il a disparu en un claquement doigt. Je ferme les yeux pour effacer ces souvenirs douloureux, puis un souffle s'abat sur ma nuque et je reviens à la réalité. Je frissonne, mais je ne bouge pas, car je sais que ce n'est pas elle et au fond je ne le souhaiterai pas. La voix de la jeune femme résonne près de mon oreille.

- Vous n'êtes pas si rustre, finalement.

- Je veux juste être tranquille, répliqué-je.

- Alors vous n'avez pas choisi le bon endroit, ici on est une famille.

- Je sais, marmonné-je.

Je me tourne vers elle et termine ma bière, son regard interrogateur m'indique qu'elle se questionne sur qui je suis. Louka revient avec mon fils dans les bras qui semble épuisé. Le petit s'accroche à moi, je pose la monnaie, alors que la rousse m'interpelle.

- Vous voulez que je vous raccompagne ?

- Non, ça ira, merci.

J'ai vadrouillé durant des jours avec mon enfant dans les bras, alors ce n'est pas deux kilomètres à pied qui vont me faire peur. Je quitte le café et prends la direction de la plage. L'air s'est rafraîchi, cette soirée m'a fait du bien, je me sens un peu plus léger.

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