03
Evana
Un long soupir sort d'entre mes lèvres en posant la dernière caisse de bières dans la réserve. Le soleil est à peine levé et je suis déjà en train de préparer l'ouverture de mon café. Comme chaque matin, j'installe les tables et les chaises sur la terrasse, je porte mon regard sur la mer juste en face, jamais je ne me lasserai de cette vue. J'ai grandi ici et je ne m'imagine pas vivre ailleurs. C'est tranquille, paisible et dépaysant, même si je connais chaque recoin de ce village.
Je me fais couler un café, n'ayant jamais le temps de prendre un petit déjeuner avant d'entamer ma journée, je me le fais ici en attendant mes premiers clients qui me tiendront compagnie jusqu'au soir. Je bois mon breuvage en mordant dans un muffin, préparé spécialement pour mon petit paradis par le boulanger. Nous nous entraidons les uns les autres, c'est comme une grande famille. Je saisis un magazine et commence la lecture d'un article sur la couleur de maquillage à adapter selon celle de ses yeux. Cela ne m'intéresse pas plus que ça, étant donné que je reste au naturel. Une voix que je reconnaitrais entre mille rompt le silence.
- Salut !
- Salut!
Louka est mon demi-frère, nous n'avons aucun lien de sang, mais avons grandi ensemble. Mon père s'étant marié avec sa mère alors que nous étions encore des enfants. Notre entente est parfaite, nous sommes complices et il est totalement déjanté, plus que moi. Deux ans nous séparent et parfois il se ravit de me rappeler que je suis un bébé, et je me demande lequel de nous deux est le plus mature. Sûrement pas lui, en tout cas.
- Un expresso ? lui demandé-je.
- S'il te plaît.
Je prépare son café, puis pose la tasse sur le comptoir en lui lançant un sachet de sucre qu'il rattrape au vol.
- T'as vu que la maisonnette de Monsieur Georges est occupée ?
- Oui, je suis au courant, réponds-je.
- Je ne sais pas qui a racheté cette ruine, mais je lui souhaite bien du courage.
- Un homme et son petit garçon qui ont débarqué hier au village, lâché-je.
Mon demi-frère lève un sourcil en me dévisageant. Il boit une gorgée de son liquide avec un regard insistant, il attend que je lui en dise plus.
- Il est venu prendre son petit déjeuner ici en descendant du bus, me justifié-je.
- Et ?
- Et rien, c'est une bête sauvage contrairement à son fils. Il m'a claqué la porte au nez ! m'offusqué-je faussement.
- Tu ne peux pas t'en empêcher, hein ?
- Pas du tout, je courrais sur la plage et le petit jouait dans le sable. Je suis allée le voir et son père est sorti plus furax que jamais. Je voulais juste leur souhaiter la bienvenue, rien de plus.
- Tu ne changeras donc jamais, ricane Louka en secouant la tête.
Je hausse les épaules en mordant dans mon gâteau. Je ne suis pas de ce qu'on qualifierait de sauvage, au contraire, j'aime le contact avec les autres personnes. Discuter, rire, profiter de chaque instant fait partie de ma vie. Certes, cet homme est étrange dans son comportement, sans aucun doute ronchon, mais il a ce petit truc qui ne le rend pas détestable. Je ne parle pas que de son regard émeraude, ou encore de sa coiffure hirsute, mais de tout le reste, de ce qu'il cache sous cette muraille qu'il a érigé. C'est certain que les murs qu'il a construits sont hauts, c'est indéniable, pas besoin d'être voyant pour le savoir.
- Je te laisse, tu as des clients qui se pointent et je dois aller commencer ma popote pour satisfaire tout ce beau monde à midi.
Louka se penche au-dessus du bar et dépose un baiser sur mon front avant de disparaître dans la rue.
La journée défile vite, comme toujours je ne vois pas le temps passer et l'heure de fermer est arrivée. Je ne reste pas ouverte en soirée, uniquement quelques vendredis et samedi, où parfois un petit groupe de musiciens s'incruste, ou encore des soirées à thème qui tournent autour des pirates sont organisées. J'en suis fan depuis gamine, il me fascine et je connais un tas d'histoires à leur sujet.
Je ferme à clé et vais à l'arrière-boutique, je monte les escaliers pour rejoindre mon logement juste au-dessus de mon bar.
Je quitte mes chaussures avant de me diriger vers ma chambre. Je m'habille d'un short et un débardeur, prête pour ma course quotidienne. Je repasse par la cuisine pour saisir une petite bouteille d'eau, enfile mes baskets. Cette fois-ci, je sors par la porte arrière qui donne sur une ruelle, je marche tranquillement jusqu'à la plage. J'enclenche la musique sur mon téléphone et c'est parti pour trente minutes de course à pied.
J'avale les kilomètres sans problème, le temps est idéal en cette fin de soirée, je ne souffre pas de la chaleur de l'après-midi. Le bord de mer est plus calme, quelques promeneurs me saluent sur mon passage. Je ralentis mes foulées lorsque j'aperçois le petit Eloan donner des coups de pied dans l'eau avant de se mettre à courir. Je finis par m'arrêter, ôte mes écouteurs et observe la scène qui se déroule devant moi, son père le récupère et le fait voler dans les airs. Il sourit à son fils puis le repose au sol. Le garçonnet rejoint la maison, et je reste là comme une idiote à regarder cet homme qui a oublié de passer un t-shirt. Je ne suis pas assez proche pour en profiter davantage, mais je pense qu'il est bâti comme un dieu.
Eloan ressort avec un ballon, et ils entament une partie de foot. L'enfant rit aux éclats, s'accrochant parfois au bermuda de son père pour essayer de le faire tomber et lui piquer la balle. Mon cœur se serre et je me demande ce qui a pu les amener jusqu'ici. Je m'apprête à faire demi-tour, quand une voix cri mon nom. Je grimace, non pas pour ce petit bout, mais son cher papa qui va encore me rembarrer. Cela ne me gêne absolument pas. Il m'en faut plus pour me décourager, mais il va penser que je l'espionne, alors que c'est faux, c'est le chemin que je prends tous les jours pour mon footing.
Je me tourne lentement en affichant un sourire radieux pour cet enfant qui n'y est pour rien quant à l'humeur de son père. Il s'avance vers moi, son ballon à la main, et s'arrête à ma hauteur. Il saisit ma paume et je suis surprise par son geste.
- Tu veux jouer ? Papa, il est trop fort.
J'observe l'homme en question, qui approche d'un pas non-chaland, un regard sombre et le visage fermé.
- Bonsoir.
Je lève ma main libre pour accompagner ma politesse. Je fais tout mon possible pour empêcher mes yeux de glisser sur son buste recouvert d'une fine couche de sueur.
- Bonsoir, marmonne-t-il.
Un bon point ! Il ne m'a pas envoyée balader, même si la chaleur n'y est pas, il a fait l'effort de me répondre.
- Vous êtes bien installé ? La maison de monsieur Georges vous convient ? lancé-je sans réfléchir.
Je me mords la joue pour éviter de continuer mon interrogatoire. C'est plus fort que moi, j'ai besoin de parler et là encore plus pour ne pas loucher ailleurs que sur son visage qui me semble aussi parfait que le reste. Il hausse un sourcil, et croise les bras contre son torse.
Ne pas regarder, ne pas regarder, ne pas regarder...
- Papa, elle peut jouer avec moi ? questionne Eloan.
- Non, répond-il sans cesser de me fixer.
- Mais...
- Tu vas aller prendre ton bain et ensuite nous passerons à table.
- T'avais dit on regardait le soleil.
- On le fera.
Le petit saute en l'air et lâche ma main par la même occasion. Je suis de plus en plus mal à l'aise face aux yeux verts qui me dévisagent avec minutie, il compte mes taches de rousseur peut-être.
- Vais faire couler l'eau ! Au revoir, Evana.
- Au revoir, bonhomme.
Il court en direction de la maison, me laissant seul avec Monsieur Grognon.
- Bon et bien, je...
- Ôtez-moi d'un doute, me coupe-t-il.
- Oui ?
- C'est le hasard qui vous a mené jusqu'ici ?
- C'est le trajet que j'effectue pour mon footing, me justifié-je.
- Prenez l'autre côté de la rive, réplique-t-il sèchement.
- Impossible ! Une partie est inaccessible à cause des rochers et je ne veux pas me péter une cheville.
- Rien à foutre !
- Je ne venais pas vous importuner, me défendis-je.
- Mais vous l'avez fait.
- Quoi ? Bien sûr que non ! C'est votre fils qui est venu à moi et non l'inverse.
Il soupire fortement, je l'agace alors que je ne m'énerve pas. Bon sang, c'est un insociable, il va vite se faire des ennemis ici, s'il n'y met pas du sien.
- C'est plus agréable de vous voir sourire, balancé-je avant de rebrousser chemin.
Je reprends ma course en le laissant planter au milieu de la plage. Je souris en imaginant son air renfrogné. Après quelques mètres, j'ose tourner la tête, il est toujours là à me fixer. Je lève la main, bien évidemment, il ne répond pas, mais je m'en moque. J'arriverai bien à l'approcher, s'il croit que je vais abandonner, c'est vraiment mal me connaître.
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