02

Les pieds dans le sable, Eloan et moi fixons la... bicoque se dressant devant nous. Mon petit garçon attrape la feuille entre mes mains et examine le plan que j'ai gribouillé vite fait. Il avance doucement vers ce qui semble être notre futur logement, puis monte les trois marches qui donnent sur une terrasse. Je me doutais qu'elle ne serait pas de toute première fraîcheur, mais pas à ce point-là. La toiture est bonne, mais le reste mérite plus qu'une restauration. Des planches sont déclouées, les volets tiennent je ne sais comment et le bleu qui devait recouvrir le tout est, disons, écaillé.

- C'est là ? demande mon fils.

Je reporte mon attention sur lui, je suis incapable de lui répondre. Il devait s'imaginer une maison ressemblant à celle que nous avons quittée. Il revient vers moi et saisit ma paume, nos regards s'accrochent, puis un sourire étire ses lèvres.

- Je vais pouvoir aller dans l'eau tous les jours.

- Oui, soufflé-je.

Sans doute le seul avantage de se trouver ici. Eloan tire sur mon bras et m'incite à le suivre jusqu'à la porte. Je lâche sa main et cherche la clé dans la petite poche de mon sac à dos. Je mets celle-ci dans la serrure et pousse le battant qui grince dans un bruit strident. Nous avançons prudemment au milieu de la pièce et je suis surpris par sa taille, je fais abstraction de la poussière qui recouvre le sol et le plafond, un ménage de printemps s'impose. Je suis également soulagé de voir que les meubles n'ont pas déserté l'endroit et sont cachés par des draps, qui a une autre époque, devaient-être blanc.

Sur la gauche se trouve la cuisine, l'équipement est rudimentaire, mais suffisant. Eloan s'aventure dans le couloir sur la droite au fond de ce qui est le salon. J'entends qu'il ouvre les portes et je le rejoins dans son exploration.

- Y a des jouets, s'émerveille-t-il.

- Nous devons les nettoyer avant que tu les utilises.

- D'accord.

Je le laisse à sa découverte, puis pénètre dans la salle de bain. Je passe une main sur mon visage me demandant si l'eau qui va s'écouler de là-dedans ne va pas faire tout péter. Putain, mais dans quelle merde me suis-je encore foutu ? J'ose ouvrir un robinet, les canalisations tremblent avant que le liquide jaillisse. Ça a l'air de tenir le coup, je préfère refermer afin d'éviter une catastrophe, quant aux toilettes, c'est la seule chose qui me paraît neuve et c'est tant mieux. Je retourne dans le salon et grimpe les escaliers jusqu'à une mezzanine, ma future chambre.

- Papa, peux enlever les draps ?

- J'arrive.

Nous passons la matinée à tout remettre en ordre et finalement ce n'est pas si mal. L'intérieur a retrouvé un semblant de vie, beaucoup de bricolage est à prévoir, mais le principal est fonctionnel, même le réfrigérateur. Une fois rénovée, cette maison ressemblera à quelque chose de cosy où nous serons bien.

Eloan est épuisé, je me félicite d'avoir commencé par nettoyer sa chambre dans laquelle il peut se reposer avant que nous allions au village chercher de quoi manger et surtout acheter du linge de lit. Je m'installe sur les marches pour observer la plage, elle est là juste à quelques mètres. C'est calme, seul le bruit des vagues rompt le silence, deux maisons se trouvent plus loin et ça me ravit de ne pas avoir de voisins directs. Mon téléphone vibre dans ma poche, je le sors en sachant pertinemment de qui il s'agit. Je ne réponds pas et préfère même éteindre l'appareil, j'ai besoin que l'on me foute la paix, pas que l'on me fasse la morale ou encore entendre la pitié des autres. Je me promets, malgré tout, de le rappeler plus tard dans la journée. Je veux remonter la pente, oublier le passé et faire en sorte que mon fils ne manque de rien.

***

De retour du village, je commence à préparer notre repas du soir. Eloan joue devant la maison, il a trouvé un seau et des accessoires pour faire des châteaux de sable. Je coupe les tomates avec rapidité, j'ai toujours aimé cuisiner, ce n'est pas mon métier et ça ne le sera jamais, bien trop contraignant. Alors que je m'attaque à la cuisson des émincés de poulet, j'entends Eloan et une autre voix discuter. J'éteins le feu et me précipite dehors.

Arrivé sur la terrasse, je me fige, puis la colère prend le dessus. Cette fille est vraiment sans gêne, je rejoins mon garçon en pleine conversation avec la rousse du bar. Lorsqu'elle me voit, elle m'accueille avec son putain de sourire qui me renvoie à la joie de vivre que je n'ai plus. Je saisis la main d'Eloan, puis sans même un mot à... je ne sais même plus son prénom, nous retournons dans la maison. Je ferme la porte derrière nous, puis je tente de me calmer avant de m'adresser à mon petit bonhomme. Je me mets à sa hauteur comme toujours quand je veux discuter.

- Tu ne dois pas parler avec des inconnus.

- Mais je la connais, c'est Evana.

Je constate que mon fils à une meilleure mémoire que moi.

- Ce n'est pas une amie, réponds-je sèchement.

- Elle est gentille.

Je passe ma paume sur mon visage et ferme les yeux un instant. Rester calme, il n'y est pour rien si cette jeune femme est venue le voir.

- Va te laver les mains, on va manger, repris-je doucement.

Il s'exécute sans poser de questions, des coups sont donnés à la porte et je sens que cette Avana, Evana... peu importe, va me gonfler fortement. J'ouvre sans cacher mon humeur qui n'est plus au beau fixe depuis des mois.

- Écoutez, je ne sais pas ce que vous faites là et j'en ai rien à faire. Je veux qu'on me foute la paix et je ne souhaite parler à personne. J'ai été clair ? répliqué-je durement.

- Oui, je voulais juste, vous...

- Parfait, la coupé-je.

Je claque le battant et me tourne en soupirant. Je découvre Eloan immobile au milieu du salon, sans doute choqué par mon comportement. Je m'emporte pour un rien, c'est vrai, mais ce n'est pas difficile à comprendre, j'ai envie d'être seul avec mon fils. Sous son regard suppliant, je rouvre cette maudite porte, la rousse n'a pas bougé de derrière.

- Vous souhaitez la bienvenue, termine-t-elle.

- C'est tout ?

- Non, mais je vais éviter d'embrasser la porte une deuxième fois. Bonne soirée... Neven.

Je n'ai pas le temps de lui répondre qu'elle a déjà les pieds dans le sable. Elle part au pas de course et je remarque seulement maintenant qu'elle porte une tenue de sport. Je me tourne vers celui qui a cafté mon prénom et il lève les yeux au plafond en prenant un air innocent.

- Mets-toi à table, bandit.

J'abandonne l'idée de faire cuire mes émincés de poulet, et opte pour une simple salade de tomates. Eloan se régale, le voir manger avec appétit me ravit toujours autant. Je nous accorde encore un peu de temps ensemble avant de chercher un nouveau job, j'ai de quoi tenir quelques mois avec la vente de la maison. Après le dîner, je le rejoins dans son lit, il a choisi un livre dans l'une des caisses et j'en commence la lecture. Blotti contre moi, il m'écoute avec attention. J'ai la chance d'avoir un enfant sage et calme, notre complicité s'est renforcée et il sait que je serais toujours là pour lui.

- La suite demain, mon grand.

Je me lève du lit deux places, et dépose mes lèvres sur son front.

- Fais de beaux rêves.

- Papa ?

- Oui ?

- Maman, elle reviendra jamais ? demande-t-il d'une voix enrouée.

Ma mâchoire se contracte, je lui ai expliqué à plusieurs reprises qu'il ne la reverra pas, mais j'ai conscience que c'est difficile pour lui de l'accepter. Je glisse ma paume sur son visage en lui souriant tristement.

- Non, elle ne reviendra pas.

- D'accord.

Il m'offre toujours la même réponse, puis il cale son doudou contre sa joue et ferme les yeux. Je reste un peu auprès de lui jusqu'à ce que sa respiration m'indique qu'il dort. Je voudrais tant retourner en arrière, procéder autrement, changer les choses, pas pour moi, mais pour lui. S'il ne le montre pas, je sais qu'au fond de lui son cœur a mal et qu'il souffre bien plus que moi.

Je décide de profiter de la fraîcheur du soir et prends place sur les marches, qui je pense, vont devenir mon endroit favori. Mon téléphone à la main, j'hésite à le rallumer, mais pas longtemps. Plusieurs messages de mon meilleur ami, il s'inquiète et il menace même de prévenir les flics pour disparition. J'appuie sur son nom et attends qu'il décroche.

- Putain, Neven ! Merde, mais où es-tu ? Ça fait des jours que j'essaie de te joindre et...

- Je vais bien, le coupé-je.

- Et le petit ?

- Bien aussi.

- Pourquoi tu es parti ? me questionne-t-il.

- Je n'y arrivais plus, Donovan. J'ai besoin de prendre du recul, et c'est plutôt pas mal ici.

- Tu ne me diras pas où tu te trouves, n'est-ce pas ?

- Non, on doit se reconstruire avec Eloan.

- Je comprends, mais vous ne dormez pas dehors au moins ?

- Non, ne t'en fais pas. J'ai tout ce qu'il nous faut.

- Si tu as besoin de quoi que ce soit...

- Je sais que tu es là, mais tu en as déjà fait beaucoup. Laisse-moi le temps, d'accord ? Je reviendrai.

- Ok, bonne soirée, mon pote et embrasse mon filleul pour moi.

- Je n'y manquerai pas.

Je raccroche puis lève les yeux vers le soleil qui disparaît derrière la mer, il est tant pour moi de rejoindre mon lit. Je ne suis pas certain de réussir à dormir, toutefois je compte sur ma fatigue et mon épuisement pour y arriver.

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