01

Neven

La pluie martèle le sol depuis plus d'une heure maintenant, assis sous un abri de bus, je lève les yeux vers le ciel noir. Seul le lampadaire près de moi éclaire encore la rue déserte, mon corps tremble de froid, je suis trempé, mais surtout épuisé. Des jours que je vadrouille de ville en ville pour retrouver cet endroit, qui je l'espère, me permettra d'avoir un semblant de vie normale. J'ai tout perdu depuis qu'elle est partie. Mon boulot dans un premier temps, pour absences répétitives, puis ma maison parce que les dettes s'accumulaient et enfin ma dignité, et cette dernière est sans doute la pire. Je ne fais plus confiance à autrui, je me méfie de quiconque m'approche, je parle peu et surtout je ne crée plus aucun lien de sympathie avec qui que ce soit.

Je referme ma veste trempée contre ce petit corps endormi contre moi. Pour lui, nous partons à l'aventure, à la recherche d'un trésor caché par un pirate. Je n'ai pas démenti, je refuse qu'à cinq ans, il subisse les tourments des adultes. Je le serre un peu plus, je me raccroche à lui comme à une bouée de sauvetage, s'il n'était pas là, je ne le serais sans doute pas non plus. Je vis pour lui. Je sens mon petit bonhomme gigoter, puis sa tête sort de ma veste. Ses yeux bleus sont identiques à ceux de sa mère, et ils me renvoient à elle chaque instant qui passe. La douleur ne s'estompe pas, j'ai morflé comme jamais.

- Papa...

Sa voix ensommeillée me brise le cœur et me rappelle ce que je lui fais vivre. Je glisse ma paume dans ses cheveux châtains pour le rassurer et me force à lui sourire.

- On est arrivé dans la nouvelle maison ? demande-t-il en bâillant.

- Non, pas encore mon bonhomme. Bientôt, rendors-toi.

Il cale sa tête sur mon torse et referme les yeux. Je fredonne une chanson afin de l'aider à retrouver le sommeil, je le sens se détendre et sa respiration s'apaiser. Il me pose des questions, beaucoup trop, et je suis incapable de lui répondre avec sincérité, car je ne sais pas moi-même comment tout cela va se terminer.

J'aperçois enfin les phares du bus qui nous conduira à notre prochaine destination, la dernière. J'attrape mon sac à dos et notre seul bagage qui contient toute notre vie à deux, et monte dans le véhicule. Je paye mon billet et m'installe sur un siège sans jamais lâcher mon fils. Je pose ma tête contre la vitre, et nous prenons la route. Je garde les yeux ouverts durant quelques minutes avant de me laisser aller à l'endormissement.

- Monsieur ?

Je sursaute lorsqu'une main saisit mon bras. C'est le chauffeur du bus.

- Nous sommes arrivés, me sourit-il.

- Merci.

Eloan bougonne contre moi, il n'a pas bougé de la nuit. Cet enfant dort partout et est une vraie marmotte. Je me lève alors qu'il s'agrippe à ma nuque comme un petit singe, puis il enfouit son nez dans mon cou en grognant. Nous descendons du bus et par chance le soleil est au rendez-vous et l'air est doux. Mes fringues me collent à la peau, je regarde autour de moi afin de trouver un endroit où nous changer. J'aperçois un café où une jeune femme s'affaire à sortir les tables sur la terrasse. Je dépose mon fils au sol et m'accroupis à sa hauteur. Je recoiffe sa tignasse comme je le peux et lui explique le déroulement de la journée.

- On va prendre notre petit déjeuner dans ce repaire de pirates.

Je lui désigne le bar derrière lui, il se tourne légèrement et revient à moi avec un sourire.

- Tu crois, on va en voir ?

- Il est encore trop tôt, mais peut-être qu'un jour, on en croisera un.

Il hoche la tête en fronçant les sourcils, puis il saisit ma main.

- Et la maison, elle est où ?

- Plus très loin, et je suis sûr qu'elle est chouette. De toute façon, on a notre carte avec nous pour connaître le chemin, et je te promets que ce soir nous dormirons dedans.

J'ai dessiné une carte avant de partir, celle-ci nous indique le lieu de notre futur chez nous. Je n'ai aucune idée de l'état dans lequel elle est, mais c'est ma seule solution.

Nous marchons jusqu'au café. Une fois à l'intérieur, je suis stupéfait par la décoration. Je jette un coup d'œil à mon fils, sa bouche est grande ouverte et ses yeux pétillent de bonheur.

Le destin serait-il enfin de mon côté ?

L'ambiance est digne d'une taverne de pirate, un drapeau noir avec sa tête de mort est au-dessus du bar, le mobilier est fait de tonneaux et de chaises en bois. Des épées sont accrochées au mur, ainsi que des chapeaux.

- Bonjour.

- Bonjour, vous êtes bien matinaux ? En vacances ? m'interroge la jeune femme.

Je me renfrogne, je suis ici pour prendre un café et non pour faire la discussion. Je n'aime pas cette intrusion des personnes travaillant dans ce milieu, à quoi ça leur sert de connaître notre vie. J'esquive sa question.

- Un café et un chocolat chaud, s'il vous plaît.

- Vous voulez des muffins avec ?

- Deux. Où se trouvent les toilettes ?

- Au bout du couloir.

Je la remercie d'un hochement de tête, puis entraîne Eloan avec moi. Je prends soin de fermer derrière nous, puis je sors des vêtements propres de notre sac de voyage. Je m'apprête attraper un peu d'essuie-main pour débarbouiller mon fils, quand on frappe à la porte.

- C'est occupé, grogné-je.

- Oui, je sais, ricane la jeune femme.

Je demande à Eloan de ne pas bouger et vais ouvrir. Une serviette et un gant apparaissent sous mon nez.

- Pour laver le petit, sourit-elle.

- Merci... réponds-je sèchement.

- Evana.

- Pardon ?

- C'est mon prénom.

- C'est bien.

Je referme la porte sans m'attarder, je sais que j'agis comme un con et je m'en fous. Je ne suis pas là pour me faire des amis. Je lave mon fils avec minutie, il rigole en se tortillant, puis je l'habille d'un short et d'un t-shirt. Quant à moi, je me contente d'asperger mon visage avec de l'eau et changer mes vêtements encore humides. Nous ressortons et je constate que nous sommes toujours les seuls clients, la jeune femme nous a installés à une table près de la fenêtre avec une vue directe sur la plage de l'autre côté de la route.

Eloan va s'assoir, tandis que je vais redonner son bien à la serveuse. Elle s'en saisit sans se départir de son sourire. Je rejoins mon fils qui attend son chocolat, alors que ses yeux louchent sur le muffin.

- Tu peux le manger.

- Non, je veux le tremper dans le bol, me répond-il.

Nos boissons chaudes arrivent, et je constate qu'il y a un deuxième café. La rousse s'installe à une chaise en bout de table et fixe mon petit garçon en penchant la tête. Aucune gêne, pour l'intimité, on repassera.

- Alors, mon bonhomme, comment tu t'appelles ?

- Vous n'avez pas des choses à faire ? rétorqué-je.

Elle balaie la salle vide du regard et se tourne vers moi.

- Apparemment, non.

- Eloan.

- Moi, c'est Evana.

- Je chais, tu l'as déjà dit, répond-il la bouche pleine.

Ses iris verts se dirigent vers moi et je sais qu'elle attend que je lui donne mon prénom, mais je n'en ai aucune envie. Je bois une gorgée de mon café, puis entame le gâteau en espérant qu'elle quitte la table, mais elle n'en fait rien et sirote son liquide noir comme si de rien n'était.

- Dépêche-toi, Eloan. On doit y aller, pressé-je mon fils.

- Oui, papa.

- Vous ne m'avez pas dit, vous êtes en vacances ?

- Vous êtes toujours aussi intrusive ? balancé-je durement.

Cette femme m'épuise. Note à moi-même, ne pas remettre les pieds ici. Je finis d'une traite ma boisson, puis je me lève. Mon fils saisit son muffin et se place à mes côtés, prêt à partir.

- Combien je vous dois ?

- Avec ou sans le prêt du linge de toilette ?

Je fouille dans ma poche, en sors un billet et lui colle sur table. J'attrape la main d'Eloan et nous quittons cet endroit sans même un regard en arrière. Je décide de longer la plage pour le plus grand bonheur de mon petit bonhomme. Il peut se dégourdir les jambes sans aucun danger. Je profite de ce moment d'accalmie pour jeter un œil à mon téléphone. Uniquement un SMS de mon meilleur ami auquel je ne réponds pas.

- Papa !

Je lève les yeux, Eloan court dans ma direction. Je lâche mon sac et le récupère au vol. Je tourne sur moi-même, alors qu'il rit à gorge déployée et là je me sens bien. Il est en bonne santé, ne se plaint pas, sourit, mais surtout, je ressens tout son amour quand il enroule ses bras autour de moi et qu'il murmure qu'il m'aime au creux de mon oreille.

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