Chapitre 1
Situé sur une colline surplombant le détroit du Bosphore, le palais de Topkapi est un témoignage de la puissance de l'Empire Ottoman. Ses murs massifs en pierre blanche s'élèvent grandiosement dans le paysage et domine la ville d'Istanbul et les eaux scintillantes du détroit.
À l'intérieur du palais, un labyrinthe de couloirs mène à de nombreuses pièces toutes aussi magnifiquement décorées et peuplées de richesses. Autour du palais, de nombreux jardins luxuriants où poussent une quantité astronomique de plantes et de fleurs verdissent cet endroit. De nombreuses fontaines et de pavillons ombragées ajoutent une touche édénique à cet endroit.
Le bâtiment du palais est orné de mosaïques, de céramiques et de sculptures en tout genre richement ouvragées. Les salles sont richement meublées avec des tapis persans, des tapisseries brodées et des meubles en bois précieux. Une ambiance de luxe et de raffinement émane de cet endroit si bien que le grand savoir faire des artisans ottomans et la richesse du palais est connue de partout dans le monde.
Au centre du palais se trouve le harem. Il est composé de nombreuses courtisanes du Sultan ainsi que des Sultanes et des enfants de ces derniers. Le harem est réputé pour contenir les plus belles femmes de la Terre. Ces dernières vivent dans le luxe et le raffinement. Elles disposent de chambres magnifiquement décorées pour les plus chanceuses et d'un accès aux jardins. De nombreuses salles de réception permettent d'organiser de grandes célébrations où la famille royale se réunit.
C'est dans ce lieux qu'arrivent Selena ainsi qu'une dizaine d'autres femmes. Elles sont d'abord guidées au centre du harem par des eunuques, ces serviteurs du palais, gardiens du harem, dont la particularité est que leur virilité a été coupée, évitant ainsi des relations intimes avec les courtisanes, propriétés du Sultan.
Selena et Elena, sa compatriote, sont poussées avec les autres contre un mur par les eunuques. Là, une femme portant une sorte de coiffe violette sur la tête arrive. Elle possède des cheveux noirs marqués par les années de service au Palais comme en témoignent les quelques mèches grisonnantes. Ses yeux sont d'un noirs suie mais laisse transparaitre toute sa sagesse et une certaine bienveillance. Son allure digne et gracieuse est également emprunt d'autorité et de détermination. La femme s'adresse aux eunuques d'une voix forte :
– Que me ramenez vous là ?
L'un des hommes se courbe devant la femme et explique :
– Fatma Hatun, ce sont les trophées de guerre de l'armée de son altesse le Sultan. Toutes ces femmes viennent du sud est de l'Europe. Croatie, Albanie, Serbie, Bulgarie entre autre...
Fatma Hatun se tourne alors vers les jeunes filles, toutes aussi apeurées les unes que les autres. Dans toute sa vie en tant que Cheffe Kalfa du harem, ce qui veut dire, cheffe du Harem du Sultan, elle avait vue passer nombres et nombres de jeunes filles toutes aussi terrifiées à leur arrivée. Généralement, ce moment de peur était passager et les plus malines d'entres elles comprenaient le pouvoir qu'elles pouvaient gagner rapidement si elles étaient remarquées par le Sultan lui-même.
De grands noms de ce Harem sont ainsi connus dans l'histoire. Tel que Hurem Sultane, une femme arrivée comme esclave, originaire de Ruthénie, qui réussit à se marier avec le Sultan Soliman et à mettre l'un de ses fils sur le trône, évinçant alors le premier fils du Sultan.
Fatma détaille chacune des filles de son regard bienveillant mais également perçant. D'un coup d'oeil, elle est capable de déterminer quelles filles seront chanceuses dans cette portée.
Après son inspection silencieuse, la femme se recule afin de voir chacune des filles.
– Vous êtes maintenant au Palais de son altesse le Sultan Murat. Votre passé ne nous intéresse pas. Vous êtes toutes égales ici. Votre rôle sera de servir notre Sultan, de lui faire plaisir. Quelques chanceuses parmi vous auront la chance de le rencontrer. Maintenant, vous allez aller vous lavez pour que vous puissiez revêtir nos habits et devenir ainsi des membres du Palais.
D'un geste de la main, d'autres concubines se mettent alors à guider les femmes jusqu'au hammâm du palais. Selena et Elena restent côte à côte tout le long, traversant des couloirs harmonieusement décorés. Les femmes n'ont jamais vu une telle richesse. Il faut dire que la vie dans leur village natale était modeste et plus poussiéreuse qu'argentée.
– Qu'est-ce qu'ils vont faire de nous ? S'inquiète Elena en regardant autour d'elle, le visage emprunt à la peur.
La jeune femme a de long cheveux blonds comme les blés qui encadre son visage aux traits délicats et aux yeux d'un bleu étincelants. Sa peau pâle contraste avec ses cheveux et lui donne une allure innocente et naïve. De taille légèrement plus grande que Selena, elle recherche néanmoins le soutien de cette dernière pour avancer et lui tient fermement les mains.
– Je ne sais pas, avoue sa compatriote sans savoir quoi ajouter d'autre.
Les femmes arrivent alors devant deux grandes portes en bois entourées par deux femmes qui se courbent devant les kalfas et ouvrent les portes.
Les femmes sont poussées dans une sorte d'antichambre où elles sont invitées à se déshabiller et s'entourer le corps d'une serviette en lin blanc.
Selena et Elena s'exécutent à l'unisson avec les autres puis elles arrivent dans le fameux hammâm. Le hammam ottoman était réputé dans l'occident pour la beauté de ses carrelages et sa grande taille. En effet, la pièce possède de nombreux petits coins tous séparés où les personnes peuvent se regrouper ensemble afin de partager leur toilette. L'endroit est chaud et de la vapeur règne dans la pièce. Les femmes assistent à une leçon de la part d'une concubine sur comment se laver et elles passent par la suite à la mise en pratique. Chacune attrape une sorte de bol large argenté et le trempe dans les points d'eau pour prendre de l'eau et se mouiller avec. Puis elles attrapent les morceaux de savon et se frottent vigoureusement la peau.
Etrangement, l'ambiance nerveuse qui régnait parmi les femmes commence petit à petit à se dissiper. La majorité de ces femmes n'ont jamais connu un tel luxe et la perspective de passer leur vie dans cet endroit devient finalement une idée plutôt alléchante que lors de leur capture.
Des discussions sur la vie dans le palais s'entament avec les servantes ou les concubines présentes dans le hammâm.
Dans la chambre privée du sultan, l'ambiance n'est pas la même. Le vieux Sultan, Murat III est assis sur son lit à baldaquin recouvert de soie rouge. Il contemple le vide tout en réfléchissant à la décision qu'il doit prendre.
Le vieil homme se sait en fin de vie. Le chef physicien du palais, un homme en qui le Sultan a toute sa confiance, lui a décelé une maladie qu'il ne peut guérir.
L'homme ferme les yeux tout en se remémorant sa vie. Mis sur le trône à ses vingt ans, seul fils encore vivant de son père, le Sultan Osman I, Murat a eu de la chance d'être bien guidé par sa mère la Sultane Hatice et son fidèle vizir Abdullah. Grâce à eux, il a échappé de nombreuses fois à des tentatives d'empoisonnement et d'assassinat durant ses premières années de sultanat avant de réussir à imposer son pouvoir et d'écarter ses ennemis.
Murat a eu de nombreuses femmes dans sa vie et une bonne dizaine d'enfants. Malheureusement, une épidémie de peste a ravagé la capitale emportant avec elle presque toute la famille du Sultan. Ce n'est que des années après qu'il rencontre Nuran, une esclave vénitienne qui lui donnera un fils, Osman, en l'honneur à son père. Puis cinq ans après, c'est au tour de Samira, devenue entre temps sa favorite, sa Haseki, qui lui donnera son dernier fils Mehmet.
À ce jour, Murat n'a que ces deux enfants de vivants. C'est pour cela qu'il doit faire un choix entre les deux pour sa succession. La tradition voudrait qu'il choisisse Osman, car étant l'héritier le plus âgé. Mais son coeur pencherait plus pour Mehmet, fils de sa Haseki.
Le Sultan finit par se lever pour aller sur le balcon attenant à sa chambre. De là, il a une vue splendide sur les collines d'Istanbul et les eaux du Bosphore. Ses cheveux blancs et sa longue barbe de la même couleur volètent sous la brise fraiche de cette fin de journée d'hiver. Son visage est marqué par les années mais ses yeux bruns restent vifs et contemple ce paysage qu'il a connu toute sa vie.
Il repense à sa jeunesse auprès de sa mère, ses années dans la province de Manisa où il a gagné en expérience et où se trouve maintenant son fils Mehmet, ses batailles gagnées, ses défaites, les années noires de la peste, la naissance de ses deux fils.
Murat pousse un soupire. Comment choisir entre ses deux fils alors qu'il sait très bien ce qui arrivera au deuxième ?
Le Gardien de sa porte se présente alors et courbe la tête pour le saluer.
– Votre majesté, Samira Sultane est à la porte, annonce l'homme.
Murat ne répond pas tout de suite et termine sa réflexion avant de se tourner vers le Gardien.
– Faites la entrer, lâche-t-il avant de s'asseoir dans son petit canapé extérieur.
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