49
Alex
Mon père boit une gorgée de sa boisson, tandis que je reste immobile dans l'entrée. Plusieurs questions me passent par la tête. Par exemple ce qu'il fait ici, ou encore comment m'a-t-il trouvé ? Je le dévisage comme si c'était la première fois que je le voyais. Six ans se sont écoulés depuis notre dernier tête à tête. Il a vieilli, des cheveux blancs sont venus s'ajouter à sa tignasse brune et des rides ont élu domicile au coin de ses yeux, et je remarque que sa bouche est entourée d'un bouc parfaitement taillé qui lui donne un air plus strict.
Je ne sais pas comment réagir face à cet homme qui, jusqu'à ce qu'il me foute dehors, représentait un modèle pour moi. Gosse, lui ressembler était ce que je désirais le plus, aujourd'hui, je n'en ai plus envie. Durant tout ce temps, il n'a pas pris une seule fois de mes nouvelles. Un simple message, il y a quelques mois pour me dire qu'il se barrait à l'étranger et aujourd'hui, il se trouve en face de moi pour une raison que j'ignore.
J'ôte mon blouson afin de me sentir plus à l'aise, car Giovanni Snively est loin de m'y m'être avec son regard étrange. Impossible de savoir si c'est de la pitié ou de la honte qui règne au fond de ses pupilles. Épuisé par les derniers évènements, je vais m'assoir sur le canapé. Je saisis ma tête entre les mains, et attends que l'homme qui m'a élevé ouvre la bouche. Je l'entends se mouvoir, puis il prend place près de moi en posant son café sur la table. Il doit pousser toute la merde qui s'y trouve et pour la première fois devant lui, j'ai honte. Honte de ce que je suis devenu, mon père ne m'a pas élevé de cette manière en baissant les bras. Il m'a toujours appris à me relever, à ne pas me laisser abattre, mais là, c'est différent, il m'a renié en préférant croire la version de sa pétasse.
— Je suis au courant de tout ce que tu as traversé durant ses six années.
J'ai envie de lui rire au nez, mais je me retiens. Malgré tout, je le respecte.
— Je ne crois pas, non, réponds-je en chopant une clope que j'allume sans lui demander si ça le gêne. Comment tu es rentré chez moi, au fait ?
— Ton ami, Cole m'a contacté et nous nous sommes vus en début d'après-midi, il m'a donné les clefs de chez toi.
Je tourne la tête vivement vers lui, mes sourcils se froncent et en cet instant, je me remémore la surprise qui ne me plairait pas que Cole a évoquée. Je vais le démonter ! Comment a-t-il pu me faire ça ?
— Je vois... et qu'est-ce qu'il t'a dit exactement ?
— Que tu te droguais, entre autres, dit-il en désignant tous les pétards débordant du cendrier.
— Ouais, ça m'aide à passer le temps, répliqué-je arrogant.
— Pourquoi, lorsque tu m'as téléphoné, tu ne m'as pas dit que ça n'allait pas ?
— Je ne pensais même pas que tu décrocherais.
— Je reste ton père, Alex.
La phrase mensongère, celle qu'il ne fallait pas prononcer. Mon père ? Mais où était-il durant six ans ? Il ne s'est jamais préoccupé de moi, alors que mon numéro est enregistré dans son putain de téléphone.
— Tu m'as mis dehors ! Tu m'as jeté à la rue comme un moins que rien, préférant croire ta pute plutôt que ton propre fils ! Merde, ne me sors pas ce genre de phrase ! Si tu étais vraiment un père qui aime son fils, tu serais revenu vers moi bien avant, et surtout tu aurais vu qu'elle te menait en bateau.
De rage, j'écrase ma clope parmi les autres mégots, puis fonce dans ma chambre avec, toujours en tête, l'idée de partir. Je sors mon sac de sous mon lit, puis je commence à le remplir de fringues. Mon paternel me rejoint, mais je n'y prête pas attention.
— Je sais que tu as perdu ta petite amie et ton enfant. Et je sais aussi...
— Ferme-là ! Ta gueule, putain ! Tu sais, tu sais, mais tu ne sais rien du tout. Tu veux que je te décrive ce qu'on ressent quand la personne avec qui tu partageais un bout de ta vie meurt et que tu apprends par la suite qu'elle portait ton enfant, mais qu'elle ne t'avait rien dit. Qu'elle avait des troubles de la personnalité que j'ignorais ? Eh bien je vais te dire ce que ça fait, rétorqué-je en m'approchant de mon père.
Ce dernier ne bouge pas d'un cil, il attend sans jamais me quitter des yeux.
— Tu meurs avec, tu perds espoir, alors tu cherches du réconfort là où tu en trouves. Pour certain c'est l'alcool, moi c'est la drogue. Mais rassure-toi, j'en suis pas encore au stade de junkie à me piquer ou à me prostituer pour avoir ma dose. Bien que ça ne saurait tarder, j'ai plus de boulot, j'ai plus une tune, et j'ai aussi perdu la seule personne qui pouvait encore me sauver en lui cachant qui j'étais.
À bout de souffle, je recule en chancelant. Je suis saoulé par ce que je viens de dire, et en même temps, c'est la première fois que les mots sortent. Jamais, je n'avais prononcé à haute voix ce que je ressens au plus profond de moi. Ouais, je meurs un peu plus chaque jour. Dans une autre vie, je me serais sans doute battu et je serais sorti indemne de ce tunnel sans fin.
— Je t'ai inscrit dans un centre de désintoxication.
Et là, je me marre comme un possédé. Il est con ou quoi ? Il ne comprend pas que je n'ai aucune envie de m'en sortir et surtout pas de prendre la main qu'il me tend.
— Et tu crois vraiment que je vais y aller, dans ta prison ? Ça te donnerait bonne conscience, hein ? Eh bien rien que pour te faire chier, je vais te dire d'aller te faire foutre.
— Alex ! hurle-t-il.
— J'ai plus dix ans, papa. Je suis majeur et je fais ce que je veux.
— Mais tu es mon fils et je refuse de te voir de détruire de la sorte. Ta mère...
— Non ! Je t'interdis de jouer sur ce tableau-là. Laisse maman tranquille, si elle nous voit, je ne pense pas qu'elle soit fière de ce que tu as fait.
— Et je ne pense pas non plus qu'elle soit fière de ce que tu fais de ta vie.
Ma mâchoire se crispe, il marque un point. J'arrête de fourrer mes fringues dans mon sac, puis je m'assois sur le bord du lit. Mon cerveau carbure, cherche une solution pour se sortir de là.
— Pourquoi tu es venu au juste ?
— Pour plusieurs raisons. M'excuser de ne pas t'avoir écouté et t'avoir mis dehors. Mais aussi pour t'aider à te défaire de la drogue. Quand ta mère nous a quittés, j'ai bien conscience que j'ai changé et je t'ai laissé de côté, et quand j'ai rencontré...
— Ne prononce même pas son prénom, l'avertis-je.
— D'accord, donc quand je l'ai rencontrée, j'étais loin de m'imaginer quelle manipulatrice elle était.
— Et il t'a fallu six ans pour t'en rendre compte ?
— Non, je m'en suis rendu compte quelques mois après ton départ. Mais j'ai fermé les yeux, puis notre relation s'est dégradée, d'où mon précipité à l'étranger. Je suis toujours en instance de divorce, c'est compliqué, mais je ne suis pas ici pour te parler de tout ça. Fais la cure, Alex. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour toi.
Je passe une main sur mes yeux, les larmes, pour une raison que j'ignore, tentent de s'échapper. Je réfléchis jusqu'à m'en donner mal au crâne. Le silence dans la chambre ne m'aide pas, puis j'entends la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer. Je lève les yeux vers le couloir et Cole apparaît dans mon champ de vision.
— Comment elle va ? m'empressé-je de demander à mon ami.
— Elle va bien, elle avait repris connaissance quand les pompiers sont arrivés.
Puis, Cole s'avance vers mon père et lui tend une main qu'il serre.
— Bonsoir, monsieur Snively.
— Vous devez être Cole.
— C'est bien moi. Alors, vous en êtes où ?
— Il veut que j'aille en cure, avoué-je à mon ami.
— Et tu devrais y aller, me conseille-t-il en s'appuyant sur le chambranle de la porte.
— Tu viens avec moi ?
Il secoue la tête en ricanant, puis reprend un air sérieux.
— À la différence de toi, Alex, c'est que moi, je n'ai personne pour qui je serais prêt à le faire.
— Si Cole, tu as quelqu'un, le contredis-je
Un sourire faible étire ses lèvres, il sait de qui je parle. Mais il est bien trop fier pour en faire fi.
— On ne parle pas de moi là. Je disais que toi, tu as ton père et Ali, elle a demandé après toi d'ailleurs.
À cette révélation, mon cœur s'emballe et tout mon corps se réchauffe. Pourtant, je suis toujours dans la confusion, à savoir si me rendre dans cet endroit est une bonne ou mauvaise idée. Ne pas y aller signifierait continuer à me droguer, à me détruire et probablement qu'un jour cette merde m'emportera à jamais.
Est-ce que j'ai vraiment envie de finir comme ça ?
J'ai aussi la possibilité de m'en sortir, d'avoir le soutien de mon père, parce que s'il est là, c'est qu'il a envie de m'aider et que c'est peut-être une façon à lui de se faire pardonner tout le mal qu'il a pu me faire durant six ans.
Mais cela est-il une excuse suffisante pour m'y rendre ?
Non, celle qui pourrait faire pencher la balance, c'est Aliona, cette jeune femme aux yeux saphir, celle qui me donne ce sentiment d'exister dans mon monde rempli de noirceur. Si je le fais pour elle, alors j'ai sans doute une chance pour qu'elle me revienne et je suis persuadé au plus profond de moi que nous pourrions être heureux ensemble.
Je lève les yeux vers Cole, qui m'encourage d'un signe de tête, puis je regarde mon père qui me sourit tristement.
— Je suis d'accord. J'accepte d'aller dans ce centre.
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