Chapitre 9

Chapitre IX

Enora

Sept heures. Nous étions en route pour le collège avec Loris. Je me doutais bien qu'il n'était pas très content de cette idée, il avait tenté de me dissuader quand je lui avait annoncé, mais j'avais tenus mon point. J'avais promis à Elsa que j'allais le faire.

La route était plutôt longue et cela me surprenait davantage que Guillaume n'accompagne pas son fils chaque matin. Après tout, nous étions en dehors de la ville, et devions passer par un petit chemin pour atteindre la route principale, marcher un peu plus, et enfin arriver à l'arrêt de bus. Il faisait encore nuit puisque nous étions en hiver, mais cela ne semblait pas déranger Loris. Il devait être habitué maintenant.

Arrivés en ville, je me sentais soudainement étrange mais essayais de ne pas le montrer. Ça faisait longtemps que je n'étais pas sortis dans un lieu public sans Thomas.

- Je pense que je pourrai faire le reste de la route tout seul, remarqua Loris quand on s'approchait du collège.

- Je n'en doute pas.

Il comprit que je n'allais pas le laisser de sitôt. J'étais venus pour parler avec un de ses professeurs, d'ailleurs je n'avais même pas de rendez-vous et espérais pouvoir quand même discuter avec quelqu'un, mais au delà de cela, je voulais être sûre que Loris aille en cours. Guillaume avait laissé échapper hier soir que Loris manquait beaucoup de cours, et Elsa me l'avait confirmé plusieurs fois ces derniers jours maintenant.

Bien que légèrement hésitante, je rentrai à l'intérieur du collège peu après avoir vu la classe de Loris rentrer dans un des bâtiments. Je retrouvais bien rapidement l'administration. On me dit d'abord que les professeurs étaient en cours et que de toute façon, je devais prendre un rendez-vous. Je tentais de leur expliquer la situation, mais ils ne semblaient même pas vouloir m'écouter.

- Des enfants se font harceler et vous en avez rien à faire ? M'emportai-je finalement.

J'avais un peu haussé la voix s'en vraiment m'en rendre compte. Mon coeur palpitait. Je n'aimais vraiment pas les changements, et sortir de mes habitudes m'effrayait. Pourtant, je me souvenais maintenant d'il y a plusieurs années, et je me rendais compte que les changements s'étaient faîtes il y a peu, en fait.

- Y'a-t-il un problème ? demanda quelqu'un derrière moi.

Je me retournais vers celui-ci, les mains tremblantes. C'était un homme probablement dans la trentaine, assez petit de taille et d'une peau mat. Les sourcils froncés, il s'approcha davantage du bureau du secrétariat pour réitérer sa question.

- Madame ici voudrait voir un des professeurs, expliqua la secrétaire d'un air blasé. Je lui disais seulement qu'elle devait prendre un rendez-vous.

Il se retourna alors vers moi, étudia mon visage quelques secondes, puis annonça qu'il s'en occupera. Sans rien dire, je le suivais, tournant quelques couloirs avant de nous arrêter à une salle de réunion qui ne comportait qu'une longue table et plusieurs chaises.

- Installez-vous, je vous en prie, dit-il en m'invitant dans la salle. Vous voulez quelque chose à boire ?

- Non, merci.

Il hocha la tête puis nous nous installâmes face à face à un bout de la table. J'étais encore une fois hésitante, et je n'arrivais pas à penser clairement. Est-ce que c'était vraiment moi, cette femme ? Depuis quand j'étais comme ça ? Pourquoi, aujourd'hui, je remarquai tous les moindres changements dans ma vie, alors que je n'avais rien remarqué auparavant ?

Je fermais les yeux quelques secondes pour me reprendre. J'étais ici pour une raison précise, je ne devais pas penser à moi.

- Je suis le professeur Bachir, j'enseigne les mathématiques, commença-t-il. Pourquoi vouliez-vous voir un professeur ?

- Je suis là pour Loris Douay, vous le connaissez ?

- Loris, bien sûr. C'est un élève spécial. Très intelligent.

Je lui expliquai alors tous ce que je savais, tous ce que Elsa m'avait confié. Ça ne devait pas me surprendre autant de ne voir aucune surprise sur le visage de ce professeur. Il devait être au courant de l'harcèlement scolaire. Tout le monde était au courant. Personne n'agissait.

- Ce n'est pas facile de mettre fin à ce genre de chose, se défendit-il quand je lui exprimais le fond de ma pensée.

- Avez-vous au moins pris des mesures pour empêcher cela ?

Il ne put rien répondre. Je restais presque abasourdie.

- Je ne sais pas pour les autres professeurs, mais j'ai personnellement essayé, et ce plusieurs fois, de discuter avec Loris sur ce sujet, reprit-il. Ce n'est pas facile de s'intégrer parfois, et je lui au proposé mon aide, mais... Il ne semblait pas être du même avis.

- Comment ça ?

- Écoutez... C'est un garçon vraiment intelligent et spécial. Mais les cours ne l'intéressent pas. Il pense constamment à autre chose, et pour lui, c'est beaucoup plus important que les cours.

Je ne savais pas quoi ressentir. D'un côté, je n'étais pas si surprise que ça d'entendre cela à propos de Loris, mais d'un autre côté, je n'arrivais pas à le croire.

- C'est tout ce que vous avez à dire ? demandais-je.

Il s'excusa de ne pas pouvoir faire autre chose. J'étais presque écoeurée. Je ne voulais pas rester ici plus longtemps que cela, et m'en allait sans poser plus de questions.

Je voulais savoir si Guillaume était au courant de tout cela. Il devait absolument faire quelque chose. Peut-être le changer d'école, je ne sais pas, mais ce ne sont visiblement pas les professeurs qui allaient agir. Et je ne pouvais pas laisser Loris subir de telles choses encore longtemps.

Il avait seulement douze ans.

*

Je venais tout juste de descendre du bus que la pluie s'abattit fortement. Je n'avais rien sur moi à part mon portable, mon manteau n'avait pas de capuche, et mon bonnet ne me protégeait pas assez. Quelques pas de fait et j'étais déjà trempée. Je me rendis alors compte que je n'avais pas le choix, je devais continuer cette route sous la pluie, sans avoir à craindre d'être mouillée parce que je l'étais déjà.

Je ralentis considérablement mes pas. Je m'arrêtai même un instant pour respirer un bon coup avant de continuer ma marche. Cela me faisait du bien. J'étais peut-être trempée, mais je me sentais bien. J'avais commencé à pleurer, mais je souriais en même temps, parce que c'était stupide, et en même temps frustrant et je voulais simplement me laisser tomber au sol. Mais je continuais. Je ne m'arrêtai pas.

Je repensais à ces derniers jours que j'avais passé ici. Je repensais aux jours que je passais avant de venir ici. Je repensais aux jours que je passais avant de commencer à vivre avec Thomas.

J'avais peur du changement, j'en devenais presque pétrifiée, mais je me rendais compte que j'avais vécus beaucoup de changements dans ma vie. Alors pourquoi j'en avais peur maintenant ? Pourquoi parler m'effrayait ? Pourquoi ressentir de la tristesse, de la peur ou de la colère me faisait peur à ce point ? Pourquoi je ressentais le besoin de le dire à Thomas pour qu'il me rassure que ce n'était rien ?

Puis je repensais à notre appel d'hier soir. Il était avec Viviane. Je l'avais accepté, alors pourquoi ça me faisait autant mal à chaque fois que je l'apprenais ?

Je tentais de faire le vide dans mon esprit en approchant du gîte. Je ne savais pas de quoi j'avais l'air, mais je commençais à trembler dès que je fus à l'intérieur. Il n'y avait encore aucun bruit, comme d'habitude. J'espérais seulement que M. Douay rentrerait rapidement pour que je puisse lui parler à propos de Loris. En attendant, j'avais besoin d'une douche bien chaude et de vêtements épais. Et je devais aller parler avec Elsa juste après.

Tremblante, je rentrais rapidement sous la douche, sans même attendre que l'eau se réchauffe. Je le regrettai bien vite. Les minutes passaient, mais l'eau était de plus en plus froide, même quand je mettais le chaud au maximum. Après plusieurs tentatives, je laissai tomber et sortis de la douche encore plus tremblante, m'enroulant rapidement dans mon peignoir. J'allais pour allumer la lumière au dessus du miroir pour voir plus claire, mais je me rendis compte bien rapidement que celle-ci ne fonctionnait plus.

Je lâchai un soupir de frustration et de désespoir. Je ne pouvais même pas sécher mes cheveux, sachant que le sèche-cheveux n'était pas en état de fonctionner. Je n'avais aucun doute que j'allais tomber malade si je restais comme ça encore quelques minutes.

Revenant dans la chambre, je pris les vêtements les plus épais que je pus trouver dans ma valise et m'habillait avec rapidement. En réfléchissant, je me dit qu'Elsa devrait sûrement avoir un sèche-cheveux dans sa chambre, et sans perdre plus de temps je me rendis dans celle-ci.

- Il doit être dans la salle de bain du rez-de-chaussée, m'annonça-t-elle peu sûre d'elle.

- D'accord, je vais voir, merci, dis-je en tremblant.

Elle semblait inquiète et voulait sûrement me poser des questions mais je ne lui laissait pas le temps et m'en allait pour, cette fois, le rez-de-chaussée. Je cherchais rapidement la salle de bain et éternua déjà une fois. Je devais être une des rares personnes qui tombaient malade en seulement quelques minutes.

Je me rendis bientôt compte que la lumière de cette salle de bain ne s'allumait pas non plus. J'avais comme le mauvais pressentiment que c'était un problème d'électricité. Malgré l'obscurité, je réussis à trouver le placard sous le lavabo et cherchais le sèche-cheveux sans vraiment voir quelque chose. Puis je lâchai un cris de douleur et tomba en arrière sur mes fesses par la même occasion.

Pourquoi tout cela m'arrivaient-ils aujourd'hui ?

Je n'avais pas besoin de lumière pour savoir que le liquide qui coulait de ma main était du sang. Encore sous le choque, je ne fis rien et restais seulement assise au sol.

J'entendis bientôt des pas se rapprocher et la voix de M. Douay demandant ce qu'il se passe. Il devait sûrement être arrivé au moment où je suis tombée.

Sa voix s'accompagna bientôt d'une petite lumière - sûrement l'éclairage de son portable.

- Enora, c'est bien vous ?

Je tournais seulement la tête en arrière pour qu'il puisse voir mon visage. A qui s'attendait-il de toute façon ? Personne ne venait ici.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il en rangeant son portable pour m'aider à me relever.

Tremblante, malade, apeurée et la main en sang, je le laissais me soutenir de son bras pour me sortir de la salle de bain.

- Je vais m'évanouir si je vois le sang, murmurai-je en fermant les yeux.

J'entendis seulement un soupir de sa part. Là, maintenant, je me fichais de ce qu'il pouvait penser. Je voulais même l'accuser pour tout ce qui m'arrivait.

- Installez-vous ici et ne bougez pas, m'ordonna-t-il en m'aidant à me baisser. Et surtout, gardez les yeux fermés.

Je n'avais pas l'intention de les ouvrir. Tomber dans les pommes serait la cerise sur le gâteau. Et je devinais que cette idée ne plaisait pas énormément à Guillaume. Thomas avait l'habitude de rire de ma phobie, il trouvait cela amusant, puis me gratifiait avec du chocolat quand j'étais à nouveau consciente.

Je n'ai jamais aimé le chocolat.

- Je vais essayer de nettoyer votre main, annonça Guillaume en étant de retour à mes côtés. Si la blessure est profonde je vous emmènerai à l'hôpital. Vous vous êtes coupé avec quoi ?

- Je ne sais pas... Il faisait bien trop sombre pour que je voie.

Je me retenais de retirer ma main de son emprise dès qu'il commença à la nettoyer. Je ne sentais pas encore de lotion, mais je savais à quoi m'attendre et me préparais à l'avance à la douleur.

Je m'étais préparée, mais cela ne servit à rien.

- Calmez-vous, quémanda-t-il presque avec fatigue en essayant de reprendre ma main.

- Vous auriez du prévenir !

- Loris ne ferme pas les yeux quand je lui applique la lotion, j'ai pris l'habitude de ne pas prévenir, excusez-moi.

Malgré moi, je le laissai reprendre ma main dans la sienne et serrais fermement l'autre quand je sentis une fois de plus la douleur.

- Vous n'avez toujours pas prévenu, remarquai-je d'un ton moins accusateur.

Il s'arrêta de passer le coton dans la paume de ma main, et je sentais qu'il me fixait. J'hésitais à ouvrir les yeux, mais sans que je puisse me décider, il se remit au travail.

Il n'avait pas l'air de vouloir parler, malheureusement. Je devais être celle qui ne parlait pas. Mais j'avais toujours besoin qu'on me parle quand je paniquais. Cette pensée me fit réaliser que je n'avais pas paniqué comme ça depuis un bon moment.

Et pourtant, réaliser cela ne me fit pas peur. Ce changement ne m'effrayait plus autant qu'il y a deux jours. J'étais simplement déstabilisée.

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