Chapitre 10
Chapitre X
Enora
- Ce n'est rien de très grave, je vous fait juste un pansement et ça ira, m'expliqua Guillaume après avoir terminé de nettoyer la blessure. Évitez seulement de passer votre main sous l'eau pendant quelques jours.
- Pourquoi ai-je l'impression que vous être habitué à faire ce genre de chose ? demandai-je pour me distraire alors qu'il appuyait de nouveau sur ma blessure.
- Loris était un garçon très agité quand il était plus jeune, il est vrai que j'en avais pris l'habitude. Vous pouvez ouvrir les yeux, il n'y a plus de sang.
Je le remerciai du bout des lèvres en ouvrant lentement un oeil, puis le suivant. Effectivement, il n'y avait plus de sang et ma main était maintenant bandée. Génial.
- C'est surprenant, il a l'air si calme pourtant, remarquai-je en me relevant.
Il ne répondit rien pendant un instant, s'occupant de ranger le matériel qu'il avait sorti pour moi. Puis, en se relevant, il m'offrit un petit sourire, et s'en alla pour la salle de bain. Je ne pouvais le quitter des yeux pendant quelques secondes, puis me reprit en secouant la tête. Quelle journée de merde dis-donc.
Quand il revint de la salle de bain, il avait son portable à la main et les sourcils froncés. J'attendais patiemment, ne voulant pas le déranger, mais j'espérai qu'il puisse trouver un moyen pour nous réchauffer parce que je tremblais de froid et j'avais déjà éternué plus d'une dizaine de fois en un quart d'heure. Ce n'était pas bon signe.
Il porta finalement le portable à son oreille, au même moment où il releva les yeux sur moi. Son expression entière changea tout à coup, et il raccrocha avant de s'approcher de moi.
- Vous n'auriez pas du prendre une douche, dit-il en secouant la tête d'un air grave. Vous avez vraiment froid ?
- Eh bien... Un peu, oui, répondis-je, gênée.
Il hésita un instant, jetant un coup d'oeil à mes vêtements assez épais, puis autour de la loge. Il m'invita ensuite à m'installer devant la cheminée, s'en allant aussitôt pour prendre du bois. Il mit près d'un quart d'heure pour pouvoir allumer le feu.
- Cela vous réchauffera un minimum, dit-il enfin fier de lui. Maintenant, il faut vraiment que je passe cet appel.
Je hochai la tête, sans rien répondre. Je n'avais même plus la force d'ouvrir la bouche. Tout ce à quoi je pensais était que j'avais froid, vraiment, trop froid. Mais Guillaume avait raison, la chaleur émanant de la cheminée commença à me réchauffer au bout d'une dizaine de minutes, et je m'approchai d'ailleurs davantage pour en profiter. Je pris un des coussins sur le canapé où je m'étais installée, et je m'assis dessus juste devant la cheminée. La chaleur. Cela faisait énormément de bien.
J'entendis bientôt des pas derrière moi, et Guillaume apparut quelques secondes plus tard, s'installant comme moi devant la cheminée, et tendant les mains vers le feu. Je le regardais en biais, il m'intriguait de plus en plus. Je n'arrivais pas à dire grand chose sur lui, parce que je n'arrivais pas à le comprendre, ni le discerner. Pourtant, il n'avait pas l'air si mystérieux que cela.
- Vous avez l'habitude de fixer ainsi les gens ? demanda-t-il soudainement.
Je redonnai immédiatement mon attention à la cheminée. Je ne voulais pas qu'il le prenne mal, j'étais simplement curieuse. J'avais comme l'impression de sortir de ma coquille, de redécouvrir le monde extérieur. De redevenir curieuse à nouveau.
- Excusez-moi, j'étais simplement perdu dans mes pensées, marmonnai-je.
Il ne répondit rien. Il semblait lui aussi perdu dans ses pensées, son expression était même soudainement triste, alors qu'à son arrivée il semblait énervé.
- Je peux vous poser une question ?
Il me regarda du coin de l'oeil, arquant un sourcil, avant de me faire signe de parler. Il ne voulait vraiment pas parler visiblement.
- Pourquoi vous vous obstinez à vouloir vendre le gîte alors que votre fils veut tout le contraire ? Il est passionné par ce gîte, c'est sa maison, et il a la capacité de lui apporter de grandes choses.
- Vous savez pourquoi il n'y a pas d'électricité depuis une bonne heure ?
- Pourquoi ? demandai-je en fronçant les sourcils, ne comprenant pas s'il voulait esquiver ma première question ou non.
- Parce que je n'ai pas pu payer la facture depuis maintenant trois mois. Ils ont pris la décision de couper l'électricité du gîte. Et ce, jusqu'à que je paye les factures, qui ont quasiment doublé de somme.
Il avait un sourire aux lèvres tout le long de son explication, comme s'il était amusé de la situation. Mais, au fond, je percevais ce qu'il ressentait. Ce pourquoi je ne pu rien répliquer.
- Alors, reprit-il, ne me demandez pas pourquoi je tiens tant à vendre le gîte.
- Mais si vous le faîtes fonctionner correctement, vous pouvez régler toutes vos factures ?
- Vous insinuez que je ne le faisais pas correctement jusqu'à maintenant ?
- Non... Ce n'est pas ce que je voulais dire...
Il passa ses mains sur son visage puis dans ses cheveux, comme s'il était aussi déstabilisé que moi. Puis, sans rien dire, il se releva et s'en alla. Il terminait donc notre discussion ici. N'y avait-il vraiment pas un moyen de garder ce gîte ? Pour le bonheur de Loris ? Et qu'en était-il de l'électricité ? S'il n'était pas capable de payer la facture, nous allions tous tomber malade.
Mais je m'en allais ce weekend, moi. Je n'avais plus que deux jours ici, dimanche, je serais de retour à Nantes. Donc Loris, Elsa et Guillaume allaient rester ici dans ce froid ? Non, il devait y avoir un moyen de régler tout cela. Il y avait forcément un moyen.
*
J'avais passé le reste de la journée devant la cheminée, perdue dans mes pensées. Guillaume avait refusé que je l'aide à préparer le dîner pour ce soir, insistant que je ne devais pas utiliser ma main pour un moment. De toute façon, il n'y avait pas d'électricité, donc le repas était une salade.
Mais rester devant la cheminée à réfléchir m'avait étonnamment fait du bien. J'avais repensé au passé, à mon enfance, à ma jeunesse. J'avais repensé à mes parents, à combien ils me manquaient. Cela faisait des années que je n'avais pas repensé à cet accident qui les avait enlevé de moi quand j'avais huit ans. Thomas m'avait fait promettre de ne plus penser à ce jour. Mais aujourd'hui, en me souvenant de ce jour-là, je n'ai pas versé une seule larme.
Puis, mes pensées étaient de retour à ce gîte et à Loris. Je savais que je devais faire quelque chose, alors, sans plus y réfléchir, je remontai à ma chambre et m'emparai de mon portable. Les mains tremblantes, je composai le numéro de Thomas et portais l'appareil à mon oreille. Je ne savais pas si j'étais prête à entendre sa voix, ni d'apprendre qu'il était encore avec Viviane. Mais je devais le faire, pour Loris.
- Nora ? Tout va bien ?
Sa voix sonnait inquiète, et je pouvais comprendre pourquoi. Il n'était pas habitué à ce que je l'appelle. Surtout pas pour parler de banalités.
- Oui, tout va bien, répondis-je en m'installant sur le bord du lit.
- Comment tu vas ? demanda-t-il après avoir lâché un soupir de soulagement. Je suis tellement content que tu m'appelles !
- Je vais bien, et toi ?
- Très bien, tu me manques beaucoup mais j'essaye de m'y faire, rit-il légèrement.
Je pris une grande inspiration. Il semblait vraiment heureux, et cela me rendait aussi heureuse. Alors pourquoi je n'avais pas hâte de retourner chez nous à Nantes ? Pourquoi j'avais envie de rester ici encore un peu ?
- Je voulais te demander quelque chose, avouai-je finalement sans perdre le courage que j'avais rassemblé avant de l'appeler.
- Bien sûr, tout ce que tu veux mon amour.
- Eh bien... J'aime beaucoup ce gîte, et ça me fait beaucoup de bien de rester ici...
- Tu m'en vois heureux, j'avais vraiment peur que ça te fasse l'effet contraire !
- Non, je suis vraiment bien ici. Et... Je voulais te demander si je pouvais rester une semaine de plus ? Je sais que tu as déjà donné toutes nos économies, mais...
Il y eut un instant de silence. Je m'y attendais, ça ne me surprenait pas. Je savais qu'il voulait que je revienne le plus vite possible, et je savais aussi que nous pouvions pas nous permettre une semaine de vacance en plus. Mais, je devinais aussi que Guillaume n'aurait jamais accepté que je paye la facture d'électricité. Alors j'avais trouvé cette solution, j'allais payer pour une semaine de plus, pour qu'il puisse payer la facture d'électricité avec cet argent.
- Thomas ? l'appelai-je finalement d'une voix hésitante.
- Tu le veux vraiment ? Rester une semaine de plus ?
- Oui... Je t'assure que ça me fait énormément de bien...
- Dans ce cas... Je ne peux pas te refuser une telle chose, dit-il dans un soupir. Je vais essayer de rassembler l'argent pour dimanche.
- J'en aurais besoin dès maintenant en fait, dis-je sans réfléchir. Il faut faire la réservation maintenant, c'est pour ça, tentai-je de me rattraper.
- Bien, je vais voir ce que je peux faire. Si ça te fait plaisir, ajouta-t-il d'un ton plus doux.
Je pouvais presque voir le sourire qu'il devait avoir à cet instant. Et je souriais aussi, fière que mon plan ait fonctionné. C'est tout ce qui comptait.
- Merci beaucoup Thomas, murmurai-je.
- Tu n'as pas à me remercier. J'ai juste hâte de te retrouver... Tu me manques énormément, je ne suis pas habitué à t'avoir aussi loin de moi.
- Je sais... Mais je serais de retour la semaine prochaine.
Nous discutâmes encore un moment avant de raccrocher. Il devait avoir compris que j'allais parler cette fois-ci, il devait avoir compris que je n'étais pas aussi fatiguée que les autres fois où nous parlions. Puis, de mon côté, j'avais l'impression que je lui devais au moins cela.
Je lui rappelai avant de raccrocher qu'il fallait payer la réservation ce soir, et il me promit qu'il le fera le plus vite possible. Je ne savais pas vraiment comment il allait rassembler l'argent, il n'avait pas encore reçu son salaire du mois. Et quand il le recevrait, une grande partie allait être versé au loyer.
Je me sentais soudainement mal de l'avoir mis dans une situation aussi difficile, mais quand je descendis au logis et je retrouvais Guillaume devant la cheminée, j'oubliais très vite cette pensée.
- J'ai quelque chose à vous annoncer, déclarai-je en m'avançant vers lui et m'installant sur le coussin devant la cheminée.
Encore une fois, il arqua seulement un sourcil et m'invita silencieusement à parler.
- Vous pourrez payer la facture d'électricité dès demain, l'argent sera sur votre compte, expliquai-je en souriant légèrement.
- Pardon ?
Il se retourna immédiatement vers moi en écarquillant les yeux.
- Comment ça l'argent sera sur mon compte ? Votre argent ?
- Oui, enfin...
- Votre argent ? répéta-t-il en me coupant la parole.
Je perdais mon sourire en voyant à quel point il semblait énervé et non heureux. Il se releva, et je fis de même, hésitante.
- Mais de quoi je me mêle ! Est-ce que je vous ai demandé quelque chose ? Non !
- Vous agissez comme si j'avais fait quelque chose de mal, dis-je calmement alors qu'il faisait les cents pas.
- Vous avez fait quelque chose de mal ! Je n'ai jamais demandé votre argent !
- Vous alliez mourir de froid !
- J'aurai trouvé un moyen !
- Eh bien excusez-moi d'avoir été plus rapide que vous !
Ma phrase le stoppa net. Son regard se braqua sur moi, toujours aussi énervé, mais ses épaules s'affaissèrent comme s'il venait d'être défait. Il contracta sa mâchoire, restant ainsi silencieux pendant un instant.
- Vous savez que je ne peux pas vous repayez, dit-il finalement plus calmement. Je n'ai pas envie d'avoir un poids de plus sur mes épaules.
- Je ne vous demanderai pas de me repayer, tentai-je d'expliquer d'une voix plus douce. Par contre, en échange, je voudrais... Je voudrais rester ici une semaine de plus.
Il fronça immédiatement les sourcils, sa colère toujours présente mais moins importante. J'attendais patiemment sa réponse, que je devinais être positive puisqu'il n'avait pas vraiment le choix. J'avais l'impression de forcer cette décision sur lui, mais je n'avais pas le choix non plus. Enfin, peut-être que je l'avais, mais j'en avais pas l'impression.
Puis, il lâcha un soupir avant de s'installer à nouveau devant la cheminée. Je ne savais pas comment interpréter cela, si je devais prendre son soupir pour un oui ou un non, mais je fis comme lui et m'installai sur mon coussin. Nous restâmes ainsi en silence pendant quelques minutes, alors que j'essayai de ne pas le fixer encore une fois.
- Pourquoi ? finit-il par murmurer. Pourquoi vous voudriez rester ici ? De ce que j'ai vu, vous n'avez même pas l'air de vous y plaire, je ne comprends pas...
- Je m'y plais, vraiment. J'ai envie de passer une semaine de plus ici.
Il porta son regard sur moi, plus doux, mais aussi plus confus que jamais. Il m'étudia un long moment, sans que je ne dise un seul mot de plus. Ce qui me surprenait, c'est que son regard ne me mettait même pas mal à l'aise.
- Vous...
- Papa ?
La voix de Loris le coupa dans sa parole, et nous nous retournâmes d'un même mouvement vers lui. Il venait sûrement s'arriver à l'instant même, son cartable toujours sur son dos, lui aussi trempé de la tête au pieds. La pluie n'avais pas cessé depuis ce matin.
- Combien de fois je vais te dire de prendre un parapluie avec toi, le sermonna Guillaume en se relevant. Monte te changer, j'arrive dans deux minutes.
Loris hocha seulement la tête, me jetant un coup d'oeil alors que je me relevai à mon tour, avant de se diriger vers les escaliers.
- Je pense que je vous dois des excuses... commença Guillaume en se retournant à nouveau vers moi.
Mais ni lui ni moi n'avions prévu de nous retrouver aussi proche. Ni lui, ni moi, n'avions prévu qu'il me rattrape de justesse avant que je ne tombe en arrière en perdant l'équilibre. Je me retrouvai soudainement collé tout contre lui, mes mains à plat sur son torse. Nos souffles se mélangeaient tellement nous étions proche.
Je me disais dans ma tête que nous devrions sûrement avoir l'air d'un couple dans un film romantique cliché, et Guillaume confirma ma pensée en déposant ses lèvres sur les miennes. Seulement une fraction de seconde, seulement un instant aussi court que je pu sentir la douceur de ses lèvres et rien d'autre. La seconde suivante, il me relâcha brusquement et je me retrouvai sur mes fesses au sol.
- Je... Je suis désolé... marmonna-t-il en m'aidant à me relever. Pour tout, je suis désolé.
Je ne pus rien répondre, toujours sous le choque. J'avais l'impression que mon coeur n'avait pas battu aussi vivement depuis des années. Nous nous regardâmes dans les yeux l'un de l'autre un instant, avant qu'il ne murmure une dernière excuse et s'en aille retrouver son fils, me laissant ainsi devant la cheminée, perplexe, déstabilisée, mais plus vivante que je ne l'avais jamais été.
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