Chapitre 20

Chapitre XX

 Enora

Le silence qui nous entourait était un des plus agréable. J'oubliai un instant toute ma vie, tout ce qui se passait en ce moment, j'oubliai Thomas et dans quel état il devait être à cet instant et ce que j'allais lui dire quand il allait falloir lui faire face. Tout ce à quoi je pensais était que je pouvais passer le reste de ma vie ici, en écoutant le chant des oiseaux, le son des quelques feuilles qui restaient sur les arbres s'envolant avec le vent, et ce dernier soufflant de plus en plus fortement.

Nous nous étions arrêtés depuis maintenant une bonne dizaine de minute. Il était intelligent, Guillaume. Il avait ramé jusqu'à ce qu'on soit au centre du lac, comme ça il était sûr que je n'avais aucun moyen pour m'échapper. Ou plutôt pour échapper à la conversation. Et il attendait en silence pour que je me décide enfin à lui parler, ou même porter mon regard sur lui.

Mais je refusais. Ce qu'il venait de faire était assez enfantin, et il me mettait également dans une situation difficile avec Thomas. J'avais replié mes jambes de façon à passer mes bras autour d'elles en posant ma tête sur mes genoux, et j'étais décidée à ne pas bouger jusqu'à qu'il cède et qu'il nous ramène au bord du lac.

- Ça ne me dérange pas de rester ici jusqu'au lever de soleil, tu sais, murmura-t-il finalement.

Je retenais l'envie d'hausser les épaules, ne voulant lui donner vraiment aucune réaction. S'il voulait jouer les gamins, je pouvais le faire aussi.

- Bien, soupira-t-il quand une autre dizaine de minute se découla en silence. Au moins, tu écouteras ce que j'ai à dire.

Encore une fois, je ne donnais aucune réaction, fixant la forêt au loin. Je me souvenais de la première fois où j'étais venu près de ce lac avec Loris, le même jour où il m'avait proposé de faire un tour dans la forêt. J'en avais réellement envie, surtout maintenant.

- Je reste sur ce que je t'ai dit l'autre jour, reprit-il. Tu nous cache beaucoup de choses. Et je comprends que tu ne veuilles rien dévoiler, après tout, nous sommes toujours des étrangers pour toi. Mais...

Il s'arrêta. Son ton état hésitant et il cherchait ses mots. Je n'étais plus si sûre qu'il ait vraiment quelque chose d'important à me dire.

- Je ne vais pas tourner autour du pot, poursuivit-il d'un ton plus ferme. Tu n'es pas heureuse avec cet homme. Ne me demande pas en quoi ça me concerne, parce que c'est vrai, ça ne me concerne aucunement. Je me sentais juste obligé de faire, du moins de dire quelque chose. Pourquoi tu restes avec lui si tu n'es pas heureuse ?

Je fronçai légèrement les sourcils, sans pour autant tourner la tête vers lui. Je n'aurai jamais deviné qu'il voulait me parler à propos de cela. Je pensais plutôt qu'il allait essayer de me convaincre de m'en aller, de quitter son gîte et de le laisser tranquille. Ça, je m'y serai attendu. Mais pas ce sujet. 

- Tu vois, tu ne me contredis même pas... ajouta-t-il d'un ton plus calme et doux.

- Je ne veux tout simplement pas te parler, marmonnai-je en gardant toujours la même position.

- Donc tu vas me dire que tu es heureuse ? 

- Je le suis.

- Pourtant -

- Mêle-toi de tes affaires, le coupai-je en redressant finalement la tête.

Il sourit encore une fois, mais cette fois ce n'était pas un sourire fier. Plutôt un sourire moqueur qui se transforma vite en un sourire triste.

- Je devrai, acquiesça-t-il. Mais comme je te l'ai déjà dit, je me sens obligé d'avoir cette conversation avec toi.

- Pourquoi ? Comme tu l'as dit, nous sommes des étrangers l'un pour l'autre.

- Peut-être parce que je n'aime pas voir les gens triste, répondit-il en haussant les épaules.

Je détournai le regard. Sa réponse n'était pas convaincante, il me semblait qu'il s'en fichait que je sois triste ou non. Et puis en quoi ça le concernait ? A la fin de la semaine, je deviendrai seulement un souvenir pour lui. Une cliente qu'il a accueilli pendant deux semaines, même s'il ne le voulait pas, et qu'il ne reverrait plus de sa vie.

- Enora...

- Thomas est le parfait petit-ami que toute femme rêverait d'avoir, dis-je avant même qu'il puisse formuler sa phrase. Il me rend heureuse et tu n'as rien à dire là-dessus.

- J'en doute, ricana-t-il faiblement. Je vous ai observé, Enora. C'était presque impossible à ne pas remarquer de toute façon. Depuis son arrivé, tu t'es renfermée, tu n'es plus la même. 

- C'est seulement une impression.

- Non, c'est la vérité, et c'est exactement pour cela que tu ne veux pas me regarder dans les yeux. Il te traite comme une poupée en porcelaine, comme si tu allais te briser d'une seconde à l'autre. Et ne me dis pas que c'est quelque chose de bien, parce que ça ne l'est pas. Il te poursuit comme s'il était ton ombre, il t'interdit de faire certaines choses, même les choses les plus simple comme aller te chercher un verre d'eau. Il te suffoque, Nora, et tu ne peux pas le nier.

Pourquoi me disait-il tout cela ? Pourquoi maintenant ? Et surtout, qu'attendait-il de moi ? Thomas était le petit-ami parfait, le prince charmant dont je rêvais quand j'étais petite. Point final. Il était parfait. Il m'acceptait comme j'étais, il me comprenait, et je n'allais certainement pas accepter que Guillaume parle ainsi de lui.

- Et le plus important, Enora, reprit-il d'un ton plus bas. Tu as peur de lui. Tu joue quand tu es avec lui, tu n'es plus toi-même. Tu marches sur de la glace qui peut fondre à tout moment. Et ce n'est pas une relation saine.

- Tu as posé ton verdict, c'est bon ?

- Regarde moi, Enora. J'essaye simplement de t'aider.

- M'aider ? répétai-je en posant finalement mon regard sur lui. Je pense plutôt que tu essayes de me faire croire des choses fausses sur Thomas, en espérant sûrement que je le laisse pour toi, n'est-ce pas ?

Je ne le pensais absolument pas, et je regrettai même d'avoir dit ces deniers mots en voyant l'effet que cela eut sur Guillaume, mais je ne savais pas comment le contredire autrement. Je ne savais pas comment réagir face à ses mots. Thomas était parfait, et cela ne devait pas changer. 

- Tu me connais mal si tu penses cela.

- Pourtant tu m'as embrassé, j'ai tous les droits pour penser cela.

- C'était une erreur, je te l'ai déjà dit.

- On embrasse pas quelqu'un par erreur, renchéris-je en serrant la mâchoire face à son insistance.

- Tu m'as embrassé en retour, que dois-je en conclure ? demanda-t-il d'un ton provocateur. Ecoute, reprit-il en soupirant, je ne t'ai pas amené ici pour parler de cela. Je ne suis pas le seul à m'inquiéter, Loris et Elsa ont eux aussi remarqué que quelque chose clochait. A ton avis, pourquoi Elsa tenait tant à discuter avec ton petit-ami ? Elle voulait en savoir plus sur lui, et sur votre relation en général. Et laisse moi te dire, elle n'est pas très enthousiaste du résultat.

- Mais qui vous a donné le droit de faire cela ? M'emportai-je finalement. Vous lui avez fait passer un interrogatoire, pendant que toi tu nous observais. C'est malsain ! De plus, vous êtes quoi, des psychiatres ? Vous ne savez absolument rien sur moi, sur Thomas ou sur notre relation. Et ce ne sont pas vos affaires alors laissez nous tranquille !

Il soupira en fermant les yeux. Ma réaction ne l'avait même pas affecté, il semblait seulement ennuyé. Encore une fois, je me demandais ce qu'il attendait de moi. Ils avaient peut-être remarqué quelque chose à propos de Thomas et moi, mais et alors ? Qu'est-ce qu'ils voulaient que cela me fasse ? Voulaient-ils que je rompt avec Thomas ? Ce n'était pas envisageable. 

C'était à son tour de rester silencieux. Il observait le paysage autour de nous sans rien dire, alors que je ne pouvais m'empêcher de le fixer. Après toute cette distance que nous avions mis entre nous, nous étions maintenant si proche, et seuls. Je repensais à ce qu'il venait de dire. Je l'avais embrassé en retour, oui. J'avais répondu à son baiser. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi ne l'avais-je pas repoussé immédiatement ?

J'étais tellement confuse que je pris ma tête dans mes mains.

- Je veux rentrer, chuchotai-je assez fort pour qu'il l'entende.

- Pas moi.

- Guillaume...

Les larmes me montaient aux yeux. Ce n'était pas le moment de paniquer, nous étions au centre d'un lac. Mais je sentais déjà la même sensation dans mon corps entier, tentant de prendre possession de moi petit à petit. Je tirai légèrement sur mes cheveux en respirant profondément. Je devais me calmer. Nous allions rentrer bientôt, Thomas saura quoi faire, Thomas savait, Thomas me comprenait.

- Je n'ai pas envie de rentrer et de te voir prisonnière encore une fois, sans pouvoir y faire quelque chose, expliqua-t-il calmement.

- S'il te plaît... le suppliai-je dans un murmure.

- Non.

Je ne pouvais plus retenir les larmes, elles firent leurs chemin le long de mes joues en silence, pendant que je cachais mon visage dans mes bras. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais ici, dans cette situation. Je ne comprenais pas pourquoi cela m'arrivait. J'avais rechuté, j'en étais consciente, je m'étais renfermée et éloignée de tout le monde, alors je n'appréciai pas que l'on dépasse les limites que j'avais imposé. Et Guillaume faisait exactement cela. Ne pouvait-il pas simplement rester distant comme il le faisait si bien jusqu'à maintenant ?

Je sentis bientôt les mains de Guillaume tirer sur mes bras pour que j'arrête de cacher mon visage avec. Je relevai le visage malgré moi, rencontrant son regard sans ciller, espérant au fond de moi que j'arrête de pleurer parce que je n'aimais pas montrer cette facette de moi à Guillaume, ni à personne d'autre.

- Pourquoi tu me fais cela... ? réussis-je à demander malgré la boule dans ma gorge.

- Parce que, au fond de moi, je sais que tu ne mérites pas cela. Tu n'es pas heureuse et, clairement, ça me saoule.

- Comment peux-tu en être si sûr ?

Il garda le silence, son regard toujours dans le mien. Puis, finalement, il lâcha mes bras et s'assit à sa place en détournant le regard.

- Thomas n'est pas quelqu'un de bien... finit-il par murmurer.

Un sanglot m'échappa alors, tandis que je secouais la tête en essuyant les joues. Je devais arrêter de pleurer si je voulais défendre Thomas. Parce qu'il méritait d'être défendu. Il était quelqu'un de bien. Il était parfait.

- Tu dis n'importe quoi ! répliquai-je finalement en continuant tout de même à laisser les larmes couler. Peut-être que moi je ne suis pas quelqu'un de bien, mais Thomas est tout mon contraire. Il est parfait, et je... Je ne te permets pas de parler ainsi de lui ! 

- Mais merde, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour que tu le vois comme parfait ? s'écria-t-il à son tour, visiblement agacé.

- Il m'a accepté ! Il a accepté qui j'étais quand personne d'autre ne l'a fait ! Il m'a compris, et il sera toujours le seul à me comprendre. Il sera toujours le seul à m'accepter comme je suis... Il m'a aimé comme personne ne l'a fait, il est resté à mes côtés malgré le fait que je ne puisse pas lui donner la chose la plus importante qu'il rêvait d'avoir... Il est parfait, Guillaume. Thomas est parfait...

Il me contempla un instant, les sourcils froncés. J'en avais dit plus que ce qu'il fallait, mais il était trop tard maintenant. Je ne savais pas s'il avait compris de quoi je parlais, mais ses traits s'adoucirent considérablement.

- Nous avons essayé sept fois... avouai-je en baissant le regard. Il savait, dès le début de notre relation, que ce n'était pas possible. Et pourtant, il est resté. Il m'a accepté. Mon ex m'avait mis à la porte à minuit, mais Thomas a simplement continué à m'aimer. Il savait que je ne pouvais pas lui donner un enfant, et pourtant il m'a assuré que cela ne changeait rien à l'amour qu'il me portait. 

- Enora...

- Je ne sais pas si un jour je vais réussir, le coupai-je en essuyant mes joues une bonne fois pour toute. Mais dans le fond je sais qu'il va finir par partir. Et je comprendrai, il ne pourra jamais avoir la famille qu'il voulait avec moi. Je ne suis pas capable de lui donner cela... Les trois fois où cela a semblé fonctionner, j'ai fait des chutes. La troisième, j'étais à sept mois de grossesse. Tu aurais du voir Thomas... Il était au comble, je ne l'avais jamais vu aussi heureux...

- Nora...

- Et même s'il était au plus mal après la chute que j'avais faite, il n'a pas cessé de garder espoir. Nous avons essayé quatre autre fois. Et nous allons continuer. Je le ferai autant qu'il le veut. Je le ferai jusqu'à qu'il se rende compte qu'il n'y a aucun espoir. Jusqu'à qu'il décide que c'est fini, jusqu'à qu'il comprenne qu'il mérite mieux...

- C'est bon, tais-toi.

- Pourquoi ? Tu voulais que je parle, je le fais, ricanai-je. Nous avions tout préparé, tu sais. Sept mois de grossesse, il me restait que quelques semaines de plus et je lui aurait donné un bébé. Son bébé. Nous avions décoré toute la chambre, nous avions même un prénom... C'était une fille. Je la vois parfois dans mes rêves, elle m'appelle... Elle m'appelle, Guillaume, et je veux tant la rejoindre...

Je relevai lentement les yeux sur lui, quand je sentis soudainement deux lèvres sur les miennes. Encore la même sensation. Mes yeux se refermèrent par eux-même alors que je lâchai un soupir contre sa bouche, répondant à son baiser sans même me poser de question. J'avais trop réfléchi cette dernière heure, mon esprit était fatigué, et mon corps réagissait très positivement au baiser de Guillaume. Ses mains encerclaient mon visage tandis que ses pouces glissaient sur mes joues dans le but d'essuyer les dernières larmes qui avaient coulés quand j'avais pensé à ma fille. Cela faisait longtemps que je l'avais bloqué de mon esprit, mais elle revenait, elle le faisait toujours...

Se reculant légèrement, Guillaume finit par poser son front contre le mien, son souffle saccadé s'écrasant sur mon visage.

- C'était le seul moyen pour te faire taire, murmura-t-il comme pour expliquer la raison de son baiser.

- Celui là aussi était une erreur alors ? demandai-je sur le même ton en gardant les yeux fermés.

- Non, souffla-t-il après un instant de silence. Pas celui-ci, non.

Je portais mes mains près de mon visage pour les poser sur les siennes, tout en ouvrant les yeux pour le fixer. Nous nous regardâmes ainsi pendant un moment, reprenant nos souffles. Il passa ensuite son pouce sur ma lèvre inférieure, fixant celle-ci profondément, comme s'il voulait me ré-embrasser, et étonnement, je le voulais aussi.

Mais il avait quelque chose d'autre en tête.

- Thomas n'est pas quelqu'un de bien, répéta-t-il, ne voulant visiblement pas lâcher l'affaire malgré toutes mes explications. Toi, tu es quelqu'un de bien. Et tu ne mérites pas tout ce malheur...

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