Chapitre 1
I
Thomas
20 novembre 2014
- Les enfants, dîtes au revoir à votre professeur!
Je termine de me vêtir, enroulant mon écharpe autour de mon cou, avant de me retourner vers ma classe.Lucie vient de les regrouper. Elle va me remplacer pour cet après-midi. Encore une fois.
- Je vous ai fait un dessin !
Une voix s'élève dans le groupe.Je remarque le petit Théo, souriant fièrement alors qu'il s'avance et me tend une feuille.
- C'est très gentil de ta part, merci.
Je lui souris en rangeant son dessin dans mon sac. J'y jetterai un coup d'œil ce soir avant de le ranger avec les autres.
- Restez sages avec Lucie, c'est votre maîtresse pour cet après-midi, compris ? je répète une dernière fois.
- Oui ! ils s'exclament en chœur.
Je lance un dernier sourire de remerciement à Lucie avant de quitter ma classe. Cela fait deux ans que je m'occupe de la grande section de la maternelle St Michel. Parfois, je regrette d'avoir choisi ce métier. Mais, je m'en félicite aussi. Paradoxal.
- Bonne chance, me dit simplement le directeur alors que je quitte l'établissement.
Je lui réponds d'un simple signe de tête. Puis, direction l'hôpital.
J'aperçois Enora. Vêtue d'un simple jean noir et d'un pull trop large de la même couleur, elle est assise dans la salle d'attente, observant son manteau qu'elle a posé sur ses genoux. Ses cheveux sont regroupés en une queue de cheval faite à la va-vite que j'ai l'habitude de voir maintenant. J'ai aussi l'habitude de voir ses cernes quand elle relève la tête,et aussi la peine dans ses yeux.
Ce n'est pas une si bonne chose enfin de compte, d'avoir l'habitude de quelque chose. Pas dans ce cas, du moins.
Elle n'a pas toujours été comme ça, Enora. Quand je l'ai rencontrée, un beau jour d'été, dans sa robe fleurie et avec ses cheveux relâchés dansant dans l'air, elle était pleine de vie. Elle en débordait, à vrai dire. Elle était la seule chose qui avait retenu mon attention dans ce parc. J'avais prévu d'y rester seulement une petite heure, histoire de faire plaisir à mes amis pour qui la fête de la musique ne pouvait pas être ratée. Après avoir vu Enora, dansant librement, j'avais changé d'avis.
Quelque chose en elle radiait, et j'étais probablement le seul à le remarquer.
- Qu'est-ce que tu regardes comme ça, toi ?
Greg avait demandé cela d'un ton amusé et tout autant curieux. Quand je lui avais montré, le plus discrètement possible, la personne que je fixais, il avait seulement arqué un sourcil.
- Elle ne sait pas danser, il avait fait remarqué.
C'était vrai, elle ne savait pas danser. Ou peut-être qu'elle s'enfichait. Elle s'amusait quand même.
Greg pensait que j'observais cette inconnue par amusement, peut-être même par moquerie. Il ne voyait pas en elle ce que je voyais. Il ne voyait pas le bonheur qui radiait d'elle.
Je me suis toujours dit que c'était cela qui m'avait attiré chez elle. Et que, plusieurs heures plus tard, j'avais eu le courage d'aller lui parler grâce à cela.Meilleure décision de ma vie. Une conversation légère sur la musique, le temps et la ville, des sourires, des rires, des numéro séchangés, et j'étais déjà tombé sous son charme.
Maintenant que je repense à tout cela, j'ai l'impression d'avoir vécu un conte de fée.
Aujourd'hui, ma vie est loin d'être ce conte. Enora a perdu ce bonheur qui radiait d'elle. Elle a perdu la joie de vivre. Elle s'est perdue complètement. Et je n'ai pas pu l'en empêcher.
- Chérie ?
Elle relève la tête au son de ma voix. Les cernes, le regard peiné. Rien de nouveau. Je m'installe sur le siège près d'elle. Ma main retrouve rapidement la sienne, et nous attendons en silence que notre tour arrive.
Ce n'est pas la première fois que nous sommes ici. Aujourd'hui, c'est notre septième visite. La salle d'attente est toujours la même depuis ces deux dernières années. Les murs toujours beiges, les sièges toujours aussi inconfortables, les tableaux toujours aussi mornes et sans vie. Celui en face de la porte est légèrement penché. Personne ne l'a replacé.
Il y a quand même des changements.L'odeur, par exemple. Avant, les produits ménagers laissaient leur odeur. Enora a parfumé toute la salle lors de sa troisième visite. Nous avions laissé le désodorisant ici pour les prochaines fois.Pendant plusieurs mois, c'était ' Fleur de Cerisier '. Ensuite, 'Vanille '. Puis, ' Fleurs exotiques '. Aujourd'hui, ça sent l ejasmin. Je prends note dans ma tête qu'il faudrait que je le change. Enora n'aime pas le jasmin. Elle, elle aime la vanille.
Les patients aussi ont changé. A vrai dire, je ne pense pas que nous avons vu les mêmes patients plus de deux fois. Et nous revenons ici depuis deux ans.
Et puis, Enora a changé. Nous avons changé, plus précisément. La première fois que nous étions assis dans cette salle d'attente, nos mains étaient liées, comme nos cœurs. Nous étions remplis de nervosité, mais pas par peur, seulement par appréhension. Nos sourires étaient identiques -nerveux mais éclatants.
La deuxième fois, pas de grand changement. La fois suivante, nos sourires étaient plus estompés.La fois d'après, Enora avait posé sa tête sur mon épaule. Au fur et à mesure des visites, nos sourires ont disparus, notre nervosité a été remplacée par la peur d'entendre la même chose, et notre lien s'est affaibli.
Aujourd'hui, je tiens sa main, mais ce simple petit contact n'a pas beaucoup de sens. Peut-être que je veux lui faire comprendre que je suis toujours là, à ses côtés. Mais je doute qu'elle le comprenne.
- Mademoiselle Sylvain ?
Les yeux de l'infirmière se pose sur nous dès qu'elle relève la tête de la fiche qu'elle tient dans ses mains. D'un signe de tête, je lui fais comprendre que nous arrivons. Marie, l'infirmière, nous connaît maintenant. Son sourire est compréhensif. J'y perçois un peu de tristesse aussi, quand elle jette un coup d'œil à Enora. Marie travaille ici depuis un an si je me rappelle bien, alors elle n'a pas vu la vraie Enora. Celle que j'ai connue, moi. Je me demande comment serait son sourire si elle l'a connaissait depuis plus longtemps. Si elle faisait la comparaison d'il y a deux ans et de maintenant. J'y verrais de la pitié, sûrement.
- Nora, allons-y, je murmure en me relevant.
L'inspiration qu'elle prend en se levant à son tour me fait relâcher les épaules. Je reprends sa main et la serre fermement. Nous connaissons le chemin par cœur,Marie n'a pas besoin de nous guider. Dans la salle d'examen, toujours la même démarche. Je reste près de ma petite-amie, tenant sa main.Le gel étalé sur son ventre, l'échographie se déroule rapidement.Observant le petit écran, j'ai l'impression de le comprendre à ce stade. Seulement en voyant l'expression du docteur, je connais le résultat. Il doit être habitué, lui aussi.
- Je suis désolé, il dit simplement.
Je nettoie le gel sur le ventre d'Enora et rebaisse son pull. Elle n'a pas bougé.
Les premières fois où elle entendait cette petite phrase du médecin, elle éclatait en sanglots la minute suivante. Ensuite, elle pouvait se retenir jusqu'à l'appartement avant de sangloter. Les dernières visites, je n'ai pas vu de larmes dans ses yeux. Je regrette d'avoir souhaité qu'elle arrête de pleurer. Au moins, je savais ce qu'elle ressentait, quand elle était en larmes, silencieuse ou pas. Là, je ne peux que deviner.
- Nous allons réessayer, ne t'en fais pas, je lui dis quand nous sommes installés dans la voiture.
Elle n'a toujours pas parlé. Suite à ma phrase, j'aperçois le fantôme d'un sourire sur ses lèvres.Deux secondes. Je veux lui dire autre chose, la rassurer, mais rien ne sort. Je perds complètement mes mots, cette fois-ci.
L'ambiance n'est pas très joviale,ce soir. En fait, elle ne l'est pas du tout. J'ai l'impression que tout est noir et blanc - grisé. Notre appartement, le temps, notre moral, nos émotions.
Enora ne veut pas me parler.Allongée sur notre lit depuis notre arrivée, elle fixe un point imaginaire sans bouger. Je veux qu'elle pleure, cette fois-ci, pour que je puisse la consoler. Là, je ne sais pas quoi faire à part essayer de lui parler, ce qui ne semble pas fonctionner.
Après avoir passé environ deux heures assis au bout du lit, je comprends qu'il faudrait que je la laisse seule. J'embrasse son front, mais je n'ai aucune réaction de sa part. Je retiens un soupir en quittant la chambre, jetant un dernier coup d'œil à son corps immobile.
Dans la cuisine, je sors le nécessaire pour préparer le repas, tout en composant le numéro de Claire. Étant la meilleure amie d'Enora, elle saura peut-être quoi faire et m'aider.
- Alors, le verdict d'aujourd'hui ? elle demande après quelques mots échangés.
- Échec, encore une fois.
- Merde, elle soupire. Comment va Nora ? Elle doit être dévastée...
- Elle l'est, il me semble. Elle ne parle pas, Claire. Je ne sais vraiment plus quoi faire.
- Je peux venir, si tu veux. Non, en fait, je sors tout de suite. Je serais là dans un quart d'heure.
Nous raccrochons peu après. Je prie pour qu'elle puisse faire quelque chose, elle.
Une vingtaine de minutes plus tard,les pâtes sont prêtes et je termine la salade juste à temps pour l'arrivée de Claire. Je la remercie encore une fois d'être venue alors que j'embrasse rapidement sa joue.
- Elle est toujours dans la chambre.
Elle hoche la tête, un sourire triste sur ses lèvres. Elle tente de me rassurer mais échoue, ce pourquoi elle va rejoindre Enora sans plus attendre.
Je m'installe dans la cuisine. Ce n'est pas la première fois que je suis seul à table. Ce n'est également pas la première fois que je repousse mon assiette. Et ce n'est pas la première fois que j'ai si envie d'un verre.
Ce soir, je me le permet. Sachant que Claire est là, et que je ne sers visiblement à rien, je m'autorise à sortir prendre un verre. Juste pour me détendre.
Dix minutes plus tard, j'ai déjà prévenu Claire et je me prépare à sortir. Je lui ai demandé de m'appeler si il y a un progrès, mais j'en doute. En fermant la porte, je me retrouve face à mon voisin.
- Ça ne va pas, toi, il remarque en étudiant mon visage.
Je lâche un léger rire. Jean me connaît très bien, visiblement. Il doit être habitué à me voir agité, heureux, souriant. Quand ça ne va pas, tout le monde peut le lire sur mon visage.
- Besoin de parler ? il poursuit.
- A vrai dire, j'ai plutôt besoin d'un verre.
- Allez, entre.
Il ouvre enfin sa porte et me laisse entrer en premier dans son appartement. Je m'y sens à l'aise,pratiquement comme chez moi. Ça fait deux ans que nous sommes voisins avec Jean, j'ai passé beaucoup de temps ici.
- Nous sommes dans quel type de situation ? Il questionne, revenant de la cuisine.
Je me suis déjà fait confortable dans la salle de séjour. Dans sa main droite, Jean tient une bouteille de champagne. Dans la gauche, de la vodka.
- Je veux simplement me détendre, en fait. Un peu de champagne fera l'affaire.
- Bon, tant pis, il soupire en mettant la vodka de côté.
- Tu as une raison de boire, toi ?
- J'en ai toujours, tu le sais très bien, il rit.
Dès qu'il me remplit un verre, je l'apporte à mes lèvres et en prends plusieurs gorgées de suite.J'ai très envie de quelque chose de plus fort, honnêtement, mais je dois rester assez sobre pour pouvoir m'occuper de Nora.
- Je me fais du souci pour elle, je murmure en observant mon verre.
- Encore le même problème ?
- Pire. J'ai peur pour Nora, Jean. Elle n'est pas bien. Je... je commence à la perdre, je crois.
- La perdre ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
La perdre. Je prends un instant pour réfléchir à mes mots. Oui, c'est ça, j'ai l'impression de la perdre. Nous étions liés, avant. Je pouvais la cerner en un seul regard, comme elle pouvait me comprendre en un coup d'œil. Nous étions liés, et maintenant, je sens que nous nous déconnectons. Je ne peux même plus la consoler.
- Vous essayez cela depuis que je vous connais, Thomas, il reprend face à mon silence. Deux ans, ce n'est pas rien. Elle doit être fatiguée. Peut-être que vous devriez prendre une pause. Qu'est-ce que tu en dit ?
- Peut-être, oui.
Je m'autorise un deuxième verre.Mon esprit est un bazar total et je n'arrive plus à réfléchir clairement. Je questionne Jean pour penser à quelque chose d'autre un instant. Il exagère, il n'a pas toujours une raison de boire. Il en a souvent. Pas toujours. Cette fois-ci, il s'est disputé avec la caissière du supermarché juste en face de notre immeuble. Ça nem'étonne pas. Maintenant qu'il est dans sa cinquantaine, il est de plus en plus grognon. Il me dit souvent que je suis le seul à le comprendre.
- Tu vas mourir à cause de ça, un jour, je dis en montrant la bouteille d'alcool. Peut-être qu'il est temps de prendre une pause. Qu'est-ce que tu en dis ?
- Ne reprend pas mes mots, petit. Et, comment tu veux que j'en prenne une pause quand tout le monde fait son possible pour m'énerver ?
- Allez, Jean ! Nous savons tout les deux que tu utilises tout ça comme excuse pour boire !
- Que veux-tu que je fasse d'autre ?
Ah, ce regard, je le connais par cœur. La facette est tombée à nouveau. Je n'insiste plus sur le sujet et le tapote sur le dos. Ce n'est pas facile d'être seul comme lui, je le sais. Il remplit le manque de ses enfants par l'alcool, je le sais aussi. C'est peut-être pour cela que je ne suis jamais sérieux quand je lui dit d'arrêter cette merde avant qu'il devienne alcoolique. Je l'aime bien, moi, Jean.
- N'ouvre pas une deuxième bouteille, vieux. Ça suffit pour ce soir.
Il lève les yeux au ciel suite à ma phrase mais accepte tout de même. Je lui fais promettre, je sais qu'il va la tenir. Je ramasse mes affaires, prêt à partir. Il m'accompagne jusqu'à la porte, où je l'étreins rapidement.
- Prenez une pause, conseil de vieux.
Son ton est plus sérieux cette fois-ci. Quand il ferme la porte, je n'ai que ses derniers mots dans ma tête. Je l'aime bien, moi, Jean. C'est un homme bien.
Le canapé de notre salon n'est pas assez confortable pour que je m'endorme. Au lieu de cela, je fixe le plafond. Quand je suis rentré, il y a un peu plus de trois heures,Claire m'a annoncé qu'elle restait pour la nuit. Enora n'avait toujours pas donné de réaction, alors je n'ai rien dit. Une ou deux heures plus tard, alors que je travaillais dans le salon, j'ai enfin pu entendre sa voix. « J'en peux plus ». C'est tout ce qu'elle a dit à Claire. Maintenant, elles dorment ensemble, au cas où elle déciderait de parler un peu plus.
Ça me blesse de ne pas être celui avec qui elle parle. Encore une fois, je sens cette déconnexion entre nous. A cette pensée, les mots de Jean me reviennent en tête.
Il a raison, nous devons peut-être prendre une pause. Depuis deux ans, nous ne sommes pratiquement concentré que sur cela. Si les médecins nous l'autorisaient, nous aurions renouvelé le procédé tous les mois, je crois. Nous avons le droit de le faire que trois fois par an. Je ne sais pas si je devrais dire heureusement ou malheureusement. Je ne sais pas si nos chances auraient été plus nombreuses si nous pouvions essayer plus de fois. Et surtout, je ne sais pas si j'aurais perdu ma Nora plus tôt. Je penche donc sur le heureusement. Trois fois par an, c'est déjà assez pour nous mettre dans cet état.
Claire quitte l'appartement dès six heures pour se rendre à son travail. Nous discutons seulement une dizaine de minutes avant son départ.
- Je ne l'ai jamais vue comme ça.
Son aveu est suivi d'un sourire triste. Elle sait que je ne suis pas bien moi aussi. Pas autant que Nora, peut-être. Je suis toujours debout, mais, au fond, ce n'est pas la même chose.
- Je suis désolée de ne pas pouvoir t'aider plus que ça...
- T'en fais pas.
Je force un sourire sur mes lèvres avant de la remercier d'être venue. Puis, quand la porte se referme derrière elle, le silence englobe tout l'appartement. Je me faufile dans notre chambre peu après.
Nora dort encore. Tout en essayant de ne pas la réveiller, je m'allonge à ses côtés. Je voudrais diminuer l'espace entre nous, la prendre dans mes bras, la serrer contre moi. Mais, je préfère la laisser dormir.
J'ai sûrement dû m'endormir peu après. Le manque de sommeil de cette nuit et le silence calmant n'étaient pas un bon mélange. Quand j'ouvre à nouveau les yeux, je suis face au visage éveillé de ma copine. Elle me regarde avec unetelle neutralité que je me sens déstabilisé pendant un moment.
- Bonjour, mon cœur.
Je ne peux lui dire ces mots que quand je me souviens face à qui je suis. Enora a toujours eu un faible pour ce surnom. « Ça me donne des papillons dans le tout le corps » elle m'avait dit une fois. Elle ne rougit pas facilement, ma copine, mais à l'entente de ce surnom, ses joues viraient toujours à un rouge éclatant. Pas aujourd'hui.
- Comment tu te sens ? Je poursuis face à son silence.
Son expression ne dévoile aucune émotion. J'essaye de paraître le plus normal possible quand je commence à m'approcher de son corps. Mon sourire devrait cacher ma nervosité. Je ne devrais pas être nerveux, en fait. Pas face à ma copine. Pas face à ma future femme.
- Fatiguée.
Même dans sa voix, il n'y a aucune émotion. Je suis maintenant près d'elle. Depuis quand j'hésite à la toucher ? Je ne réfléchis plus et porte ma main à son visage. Délicatement, je caresse sa joue, puis ses cheveux. Je donnerai tout pour que son regard change, pour qu'il ne soit pas aussi vide.
- Je ne vais pas au travail, aujourd'hui. On peut rester au lit toute la journée, si tu veux. J'ai déjà prévenu le directeur. Lucie va encore me remplacer.
Pour toute réponse, Nora ferme les yeux. Elle ne donne aucune réaction suite à mes caresses.D'habitude, elle repousse ma main de ses cheveux. Elle déteste qu'on lui touche les cheveux. Aujourd'hui, elle ne fait rien.
Honnêtement, ce n'est pas seulement aujourd'hui. Cette situation continue depuis quelques mois. Mais,aujourd'hui, c'est différent. Parce qu'aujourd'hui c'est son anniversaire. Et je ne l'ai jamais vu aussi triste.
Son ventre gargouille vers treize heures.
- Je n'ai pas faim, elle insiste quand je lui demande ce qu'elle voudrait manger.
Face à son manque de coopération,je prends les choses en main. Je m'étire longuement une fois dans la cuisine. En un quart d'heure, la soupe est déjà prête et je prépare le plateau. Je sais qu'elle n'est pas malade, mais une soupe lui fera sûrement du bien. Peut-être que ses joues gagneront un peu de couleur quand le liquide chaud passera dans sa gorge.
De nouveau dans la chambre, je la retrouve redressée contre la tête du lit. Elle a attaché ses cheveux et passé un pull par dessus son haut de pyjama.
- Tu as froid ?
Je pose le plateau de déjeuner sur ses genoux en la questionnant. Elle secoue lentement la tête.
- Ça va.
Je contourne le lit pour aller remonter les volets. Toujours pas de neige. Pourtant, nous sommes enfin novembre. Et, habituellement, l'anniversaire de Nora est accompagné de petits flocons blancs qui la rendent aussi joyeuse que le jour de la fête de musique où je l'ai rencontré. Pitié, qu'il neige. Pitié, que quelque chose apporte un peu de joie à ma Nora.
Je m'installe près d'elle sans la déranger. Ses gestes sont lents, mais, je la vois prendre au moins trois gorgées de la soupe. Je sais déjà qu'elle ne finira pas son bol, j'espère juste qu'elle n'arrêtera pas après quelques cuillères à peine remplies.
J'allume la télé pendant qu'elle mange. C'est Nora qui avait demandé à ce qu'il y ait un écran dans la chambre à coucher. C'est tout autant pratique que romantique,elle disait. Je n'ai pas pu lui dire non, bien sûr. Nous ne l'utilisons pas si souvent que ça, maintenant. Accroché sur le mur en face du lit, il sert à moitié de décor.
Tout autour de l'écran, recouvrant presque toutes les parties dénudées du mur, sont accrochés les dessins de mes élèves. Je n'en ai jeté aucun. Certains trouvent cela sans aucune importance, mais, ça compte beaucoup pour moi.Quand j'étais à leur âge, je me souviens d'avoir offert des dessins à mes professeurs aussi. C'est agréable d'en avoir en retour par mes propres élèves, des années plus tard.
- Ah, j'ai oublié le dessin de Théo !
Aussitôt, je me lève et cherche la feuille dans mon sac. Je l'étudie un instant, le dessin ne manquant pas de me faire sourire. Puis, je l'accroche avec les autres.
- Regarde, il n'y a presque plus de place, je remarque avec amusement.
Quand je tourne la tête, Nora ne semble pas amusée. Elle dépose le plateau de déjeuner sur sa table de chevet avant de s'allonger à nouveau. Je l'observe alors qu'elle se met en position fœtale et tire la couverture jusqu'à son menton. Déconnexion totale, encore une fois.
Cela dure toute l'après-midi. Recroquevillée sur elle-même, elle observe un point imaginaire en silence. Elle ne me permet pas de rentrer dans sa petite bulle.
Plusieurs de ses amis appellent pour prendre des nouvelles et lui souhaiter un joyeux anniversaire, mais je suis celui qui leur répond. Je suis même obligé de demander à quelques personnes de ne pas venir à l'appartement. Nous ne fêterons pas l'anniversaire de Nora cette année.
Jean apporte une bouteille de champagne en cadeau mais ne reste pas pour prendre un verre. Quelques minutes après son départ, Claire fait son entrée.
- Comment va-t-elle ?
- Pire qu'hier.
Nous lâchons tout deux un long soupir. Puis, elle me tapote l'épaule et rejoint Nora dans la chambre. Je suis content qu'elle soit venue ce soir aussi. Et je connais la signification de son dernier geste : ' Reste fort, je suis là. ' Mais le problème est que je me sens seul. Là, à cet instant, je me sens terriblement seul et incapable de faire quoique ce soit.
Claire reste dormir encore une fois.Je m'allonge sur le canapé comme hier, mais le sommeil ne me vient pas. Je crève la présence de ma copine. Je suis blessé qu'elle me bloque comme cela, mais tout autant inquiet pour son état. Quand nous sommes allés à l'hôpital, il y a de cela deux ans, je n'avais pas prévu tout cela. Je n'avais pas prévu un tel changement chez Nora. Je n'avais pas prévu de la perdre comme ça.
Je l'aime toujours. Je ne la laisserai pas glisser entre mes doigts de cette façon.
Quand le ciel commence à prendre une couleur rosâtre, je suis toujours éveillé. Mais, au moins,j'ai pris une décision. Jean a raison. Je devrai suivre son conseil.
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