Invalide.

Un grincement sonore. Le début de la pièce.

Le couloir plein d'élèves bavardant et se racontant leurs petits malheurs semblait être un énorme nid de serpents. La jeune fille avança au milieu de la foule, son sac posé sur les genoux, ses longs cheveux détachés cachant son visage si joli, mais pourtant si triste.
Elle vit passer devant elle un groupe d'amis, qui ne l'avaient jamais acceptée. La lumière de la fin d'après-midi inondait le couloir dans lequel elle se trouvait.
Elle avançait avec discrétion, mais toute la discrétion du monde n'aurait pu la sauver de cette situation qu'elle connaissait si bien.

Peu importe où elle allait, la jeune fille se sentait observée par tous. Rejetée par tous. Jugée par tous.

Ses parents l'aimaient, pourtant. Mais ils n'arrivaient pas à cacher la tristesse du fardeau qu'elle était. La petite Flore n'était qu'un fardeau. Oui, c'est ça. Un fardeau. Née avec des jambes, mais incapable de s'en servir. Un cadeau tombé du ciel, mais un cadeau empoisonné. La petite Flore n'était qu'un cadeau empoisonné.
Ses parents auraient du être contents d'avoir un enfant, après tout le mal qu'ils avaient eu pour en avoir un. Mais ils auraient sûrement préféré un enfant normal, et non pas un enfant empoisonné.

Flore approchait maintenant de la sortie, sa chaise roulante grinçant dans son sillage, indiquant à tout le monde qu'elle arrivait. Elle mit sa capuche, et baissa la tête. Le regard des autres lui était devenu insupportable depuis des années.

Lorsqu'elle passa enfin la porte, la chaude lumière du jour ne semblait pas pouvoir réchauffer son coeur si froid. La paralysie ne concernait pas que ses jambes, elle concernait aussi son coeur, et sa tête, et tout son être. Tout ce qu'elle était et qu'elle aurait pu être. Tout ce que sa maigre vie représentait.
La jeune fille vit sa mère dans sa voiture, et s'en approcha. Une journée de moins en enfer.

La rue aux énormes voies de circulation grouillait de monde, allant des camions livrant des marchandises aux particuliers venant chercher leurs enfants. Ils roulaient vite. Si vite. Ils étaient tous pressés.
La jeune fille leur en voulait tant d'être si normaux. Si... Différents d'elle.

La petite fille de 15 ans était pourtant gentille, mais dans ce monde où l'apparence est plus importante que la valeur de l'être, personne ne voulait être vu avec celle qu'ils avaient tous décidé d'appeler l'Handicapée. Personne.

Et la pauvre petite handicapée se retrouvait toute seule.
Tout le temps.
Tous les jours.
Depuis toujours.
Et pour toujours.

La petite Flore se dirigea vers sa mère, qui l'aida à rentrer dans la voiture.
Désormais assise sur la place passager, elle rabaissa sa capuche. Sa mère s'assit à la place conducteur, alluma une cigarette et démarra la voiture. S'en suivit alors une discussion sur la journée de la jeune fille, sur ses notes. Mais rien sur ses jambes. Rien sur son coeur. Rien sur sa tête. Sa mère ne s'était même pas rendue compte que sa fille ne répondait même pas à ses questions.

Sa mère activa le clignotant gauche, contrôla les rétroviseurs et l'angle mort, et s'en alla. Elles roulèrent quelques minutes, puis s'arrêtèrent devant une station service presque déserte.

"Je vais chercher de l'essence et des cigarettes ma chérie. Je reviens tout de suite, ne bouge pas, d'accord?"

Elle ne répondit même pas. Comment voulait-elle qu'elle bouge? En rampant peut-être? Ou bien en s'envolant, comme lorsque la petite Flore croyait encore au prince charmant.

Ce prince charmant magnifique.
Ce prince charmant romantique.

Ce prince charmant enchanteur.
Ce prince charmant charmeur.

Ce prince charmant attentionné.
Ce prince charmant cachotier.

Ce prince charmant trompeur.
Ce prince charmant menteur.

Ce stupide prince charmant.

Flore regarda sa mère s'éloigner payer l'essence et acheter ce qu'elle voulait.
La jeune fille se repassa mentalement sa journée, et imagina sa soirée.
Qu'allait-elle donc manger ce soir? Surement la même chose fade et ne procurant aucun plaisir qu'était la nourriture.
En fait, Flore aurait bien aimé goûter la nourriture du Monde des Morts, qu'on disait sublime. D'ailleurs, y avait-il quelque chose après la mort?
Flore était handicapée, certes, mais elle était aussi très curieuse. Trop curieuse.

Sa mère revint avec ses achats, un paquet de chewing-gum à la menthe et une grande cartouche de cigarettes à la main. La vieille femme fumait beaucoup trop de l'avis de Flore.
Elles repartirent et arrivèrent dans la petite maison familiale. Le père arriva, et aida sa fille à sortir de la voiture et à rentrer dans sa chambre, au rez-de-chaussée. Forcément, elle ne pouvait pas monter les escaliers.
Flore avait quand même une vue imprenable sur la forêt de sapins entourant la petite maison en bois sombre.

Les heures passèrent, et la petite handicapée entendit des éclats de voix venant de la cuisine. Peu après, sa mère sortit de la maison, balança son mégot de cigarette encore allumé par terre, et s'en alla en voiture. Flore entendait maintenant son père venir dans sa chambre, il lui dit alors :

"Flore ma petite puce... Je suis désolé mais je dois aller faire quelque chose, je reviens bientôt, d'accord? Si tu as faim il y a des trucs à manger dans le frigo. Je t'aime ma puce.
-Je t'aime aussi papa."

Ce furent les seuls mots que Flore prononça de la journée.
Son père s'en alla à son tour, et Flore s'allongea sur son lit difficilement sur son lit.
Elle ferma les yeux, et imagina sa vie si ses jambes avaient seulement daignées fonctionner correctement.

La forêt près de chez elle aurait été explorée, remplie de fées, de dragons et de petits lutins.
Les couloirs de l'école auraient été un terrain de jeu, pour pouvoir enfin essayer ce sport étrange et intriguant qu'était la course.
L'équipe de course aurait surement accueillie une membre de plus d'ailleurs.
Le jardin aurait été rempli de fleurs et de arbres multicolores, tous entretenus par Flore elle-même.
La piscine aurait été une activité plutôt drôle, mais certes un peu trop humide.
La joie aurait habité le coeur d'un enfant de plus dans le monde.

Flore rêvait beaucoup, peut-être même trop, car tout cela n'arriverait jamais... Mais qui sait, peut être qu'un jour, dans une autre existence, Flore saura marcher. Rêver ne faisait de mal à personne, si?

La pendule sonna vingt heures, et Flore releva la tête.
Une odeur de brûlé teintait l'air de senteurs boisées. Sûrement la nourriture sur le feu.
Sauf qu'il n'y avait rien sur le feu, songea Flore, son père avait bien précisé qu'il y avait de la nourriture dans le frigo. Pas sur le feu.
La jeune fille toussa et regarda par la fenêtre.
De la fumée obscurcissait ses carreaux, et l'empêchait de bien voir.
Elle se traîna sur son fauteuil, et sortit de la maison en roulant le plus vite qu'elle pouvait.
Il n'avait pas plu depuis plusieurs jours, et les bois étaient secs. Ils propageaient le feu beaucoup trop vite.

Elle vit les flammes dévorer les bois devant chez elle, et se précipita à l'arrière de la maison. De là, elle regarda sa maison en proie aux flammes, et vit s'effondrer le plafond du lieu où elle avait passé son enfance.

Le feu gagnait du terrain. Beaucoup trop de terrain.

Elle recula encore un peu, et ne vit pas la pente raide derrière elle. Elle tomba, et chuta, et dégringola le long de la pente. Lorsqu'elle releva les yeux, elle n'aperçut pas son fauteuil, et paniqua. Elle respira un bon coup, et se calma.

Elle allait mourir. Elle le savait. Alors elle se dit calmement qu'au moins, après ça, elle n'aura plus besoin de se soucier de ses jambes.

Elle ferma les yeux, et attendit, écoutant les bruits de la forêt, des animaux s'enfuyant, et du feu au loin.

Lorsqu'elle les rouvrit, elle admira les flammes rougeoyantes devant elle, et la chaleur que celles ci provoquaient sur son corps glacé.
Pour la première fois de sa vie, Flore n'avait ni froid au corps, ni froid au coeur.
Elle se sentait bien, sereine même.

Elle accueillit avec joie la mort libératrice, et s'envola vers une fin plus heureuse.

Lorsque sa mère et son père revinrent, ils cherchèrent en vain de la retrouver et pleurèrent longtemps. Trop longtemps.

Sa mère marcha sur son vieux mégot de cigarette, la source de la libération de sa fille, sans même le voir.

Un mégot calciné dans les cendres. La fin de la pièce.

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