3.
Nuit noire. Les étoiles fuyaient, bourrées. Les lumières fades des ampoules extérieures éclairaient à peine la piscine familiale.
J'avais envie de vomir. J'ignore si c'était le rhum ou l'oppression des lieux, mais mon cœur ne réclamait qu'une chose : se barrer loin. Loin, comme ça, d'un coup. Que le monde ne soit plus monde, que le marécage devant moi disparaisse, que la coupole d'encre au-dessus de ma tête cède enfin sa place à la couronne solaire du jour. Que tout s'arrête.
Fatigué par le spectacle auquel j'assistais, j'ai décidé de m'installer au bord de l'eau. Le vent ridait sa surface, lui donnant un air à la fois rassurant et hypnotisant. Je suis resté là un long moment, à contempler les lueurs mornes de mon reflet. Au loin, j'entendais la clameur des âmes enivrées, tantôt riante, tantôt pleurante, toujours dans la démesure.
Et moi, je n'avais que le silence. Le silence et mes pensées. Le silence et ma nuit. Le silence et cette image solitaire, cette image d'un visage clair au milieu des corps troubles. C'était la première image que j'ai eu de toi, Gabrielle. Un flash. Une lumière dans le capharnaüm. Un jardin où je pouvais cultiver les fleurs de ma quiétude.
Dehors, il faisait plutôt froid, mais la chaleur écrasante de la maison donnait au vent des rafales libératrices que je savourais avec bonheur. Quelle douceur ! Quel plaisir, après ces tumultueuses minutes passées, câliné par les mains amicales de la débauche !
Mes pensées n'ont pas duré longtemps. Car au milieu de ce brouillard émergea une silhouette pantelante, une ombre chancelante, une forme branlante. J'ai relevé la tête, et il me fallut quelques secondes pour comprendre que ce corps incertain qui s'extirpait de cette montagne charnelle n'était autre que celui que mon âme désirait plus que tout en ce moment.
Gabrielle, ô Gabrielle...
Comment pourrais-je peindre cette rencontre ?
Tu es restée quelques secondes, immobile, statue déesse toisant le monde. Tu as tourné la tête dans ma direction. Tu as vu que je te regardais. Sans un mot, tu t'es approchée, tes longs cheveux balayés par la brise nocturne. Dans la maison, je les croyais blonds. Sous les constellations timides, je ne savais plus vraiment ce qu'étaient ces fils soyeux qui serpentaient de part et d'autre de tes épaules. Tu t'es assise juste à côté de moi. Toujours sans rien dire.
Nous avons attendu là, comme deux idiots qui s'étaient perdus dans l'obscurité. Je ne savais pas quoi te dire. C'est une impression que j'ai toujours eu avec toi. Qu'est-ce que je pourrais te dire ? Certains craignent le silence. Moi, je crains les mots vains. Tu sais, ceux qui brassent le vent et qui n'atteignent pas l'âme. Quelque part, j'ai toujours cru que les mots que je pourrais t'offrir seraient vains.
C'est toi qui as parlé en premier. Je devinais tes lèvres tremblantes dans l'obscurité, deux vallées de chair rosies par le froid, mouvant sous les rouages de tes pensées. Avais-tu la même impression que moi, Gabrielle ?
— Belle nuit, hein ? m'as-tu lancé.
J'ai attendu quelques secondes avant de répondre. Je ne comprenais pas. Comment une nuit sans étoiles, où l'ivresse régnait d'une main de fer, pouvait-elle être belle ? Je t'ai posé la question d'un regard silencieux.
— La démesure humaine à l'horizon et le silence désabusé. Pas de fioritures. Pas d'étoile filante. Juste la lumière fade des néons. C'est beau, tu ne trouves pas ?
Je trouvais surtout le monde trop petit pour mon coeur qui voulait partir. Mais je voyais où tu voulais en venir. Aimais-tu cette scène parce que c'était laid ?
— Ouais, as-tu soufflé en cherchant dans ton manteau un paquet de cigarettes. On s'imagine mille tropes pour s'éloigner de ce qui est laid. Mais la laideur est magnifique à sa façon.
Je regarde l'eau de la piscine. Son clapotis n'est même pas mélodieux. Elle a un son de piscine ballotée sous les vents frissonnants. La tache lumineuse des ampoules se trouble quelques instants. Ce n'était rien qu'une piscine. Ce n'étaient rien qu'une ampoule extérieure. Pas de soleil, pas de phare nocturne. Juste la réalité. Et elle est froide, la réalité.
Comparé à l'ineffable chaleur qui faisait tourner toutes les têtes à l'intérieur, je préférais encore rester toute la nuit face à cette étendue d'eau.
Tu m'as tendu une cigarette. Je l'ai acceptée. Je ne me voyais pas te refuser quoi que ce soit.
— Malade ? m'as-tu demandé, et je ne pus que répondre d'un hochement de tête.
J'avais toujours mal au cœur. Et toi ? avais-je envie de demander. Pourquoi es-tu là, à l'écart, alors que ton univers se composait de rires et d'accolades à l'intérieur ? Je n'ai rien dit.
— Moi aussi.
Un soulagement m'a pris à la gorge. Je me suis détesté de m'être rassuré en me disant que quelqu'un partageait mon état de faiblesse. Quel idiot faisais-je... Mais ça n'avait pas l'air de te déranger.
— Toi, tu ne supportes pas bien l'alcool, as-tu ri. Moi, je ne supporte pas bien l'ivresse.
N'est-ce pas la même chose ? Peu importait, car tu riais, Gabrielle, et je te jure que le ciel s'en retrouvait couvert d'étoiles. Quand tu es arrivée, la Lune a fui. Je n'ai pas tout de suite compris, mais je sais pourquoi à présent ; parce qu'elle ne faisait pas le poids face à toi.
— Pourquoi es-tu ici ? m'as-tu demandé.
Et je t'ai répondu quelque chose d'idiot, de ces phrases qui courent depuis le boulevard des coeurs. Tu as souri poliment, mais je n'étais de toute façon pas pressé de te donner ma réponse. Qu'avait-elle d'intéressant ? Je suis venu ici pour un ami. Pour être présent. Pour être vivant.
— Je suis ici pour apprendre.
J'ai souri à mon tour. Quelle réponse incongrue venais-tu de me donner ! Apprendre. Mais quoi ? Qu'y a-t-il à apprendre dans ce bazar sans nom ?
— C'est intéressant, comme endroit. Voir comment la nature humaine se révèle même dans sa superficialité. Voir comment le laid et le beau se superposent. Un peu comme les couches de caramel et de chocolat, tu vois ?
Non, je ne voyais pas très bien. Parce que les deux ingrédients sont absolument géniaux et que le chocolat ne pouvait être laid. Alors quoi ? Osais-tu te moquer du caramel ? Inconsciente ! On ne plaisante pas avec le caramel.
Tu n'as visiblement pas pris qu'une fois du nectar au cours de ces dernières heures, car devant ma menace, Gabrielle, tu t'es contentée de rire. Comme si je ne représentais aucun danger pour toi. Tu étais un genre d'oiseau voletant devant la porte ouverte de sa cage. Rien ne pouvait t'arrêter.
— Tu y as cru ? Bien sûr que non, ni le chocolat ni le caramel ne sont laids ! Non, je plaisantais. Je suis là pour m'amuser ! Apprendre, c'est bien. M'éclater, c'est mieux.
Je n'en revenais pas. Gabrielle, ce soir-là, tu m'as menti avec un tel aplomb que je suis tombé dans le panneau, puis tu m'as révélé la vérité avec un éclat tel que j'en suis ressorti sublimé.
Oui, Gabrielle, tu étais sublime. Perdue entre le mensonge et la vérité, tu étais toi, et ça m'a semblé si extraordinaire que j'en suis resté sans voix.
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