2.
La lune trônait haut dans le ciel, il faisait un peu froid et le monde me paraissait si étroit.
Quand je me souviens de ce jour, ce sont les trois images qui se dessinent dans le dédale brumeux de mon esprit. L'oppression de ces murs qui s'empressaient de m'encercler. Les profondeurs de la nuit et la lune qui perçait ce tableau sans lumière. Une brise qui me gelait les os.
Petit à petit, les souvenirs s'emboîtent les uns dans les autres. La mémoire n'est qu'un jeu d'enfant dont les pièces sont les piliers essentiels de notre existence. Un puzzle. J'aurais aimé que tu joues plus longtemps avec moi. J'aurais aimé que du haut de nos rides, nous mettions les pièces côte à côte, comme des doigts juvéniles qui s'emmêlent au bourgeonnement des premiers émois. J'aurais aimé que, dans ta chaise roulante, tu éclates de rire, ou même de colère, de tristesse ou de joie. J'aurais aimé que tu éclates, j'aurais préféré. Mais tu as jeté les fragments du passé et ils sont étalés sur la table de l'oubli. Depuis, combien de larmes ont inondé mon lit ?
C'était une brise d'automne. L'été tirait tout juste sa révérence, emportant avec lui la chaleur comme les vagues emportaient les châteaux de sable. Un soleil froid cédait chaque soir sa place à un croissant arctique. Ce soir, un vent soufflait sur la ville. En conséquence, j'avais décidé de sortir ma veste la plus chaude. Loin d'être la plus belle, elle me suffisait malgré tout. Tant pis pour les apparats, les masques, la scène sur laquelle j'entrais. J'étais moi-même, ça me suffisait.
Quand on m'a proposé de venir à cette soirée, au début, j'ai longuement hésité. Je ne voulais pas déranger. Je ne voulais pas être dérangé. Ah, ça ! Pour être dérangé, tu as foutu un sacré bordel dans ma tête. Le genre d'ouragan qui arrache des tuiles et laisse des ruines. Le genre à dévaster juste assez pour que la charpente brisée de ma vie passée puisse essayer de tenir debout sans trop espérer. Voilà ce que tu étais. Mais ça, quand j'ai pénétré dans ce salon outrageusement rempli d'âmes dévergondées, j'étais loin de m'en douter.
La soirée à laquelle on m'avait invité n'avait aucun intérêt. Des notes de musique et des verres qui s'enchaînaient, l'ivresse qui montait, on s'échangeait des sourires et des numéros de téléphone. C'était ridicule, c'était bon, ça puait la jeunesse et l'alcool. Les vapeurs de l'ivresse commençaient à troubler ma vue. J'envisageais sincèrement de me barrer de ce trou à rat. Un piège, un vulgaire piège, voilà ce que c'était.
Je voyais flou, et c'est là que tu m'es apparu. Enveloppée de ton manteau et de ta solitude, tu attendais quelque chose, les yeux rivés sur la lumière de ton téléphone. Une fille était allongée près de toi. Tu lui jetais quelques coups d'œil, tu acquiesçais quand elle rigolait, mais ton regard voyageait loin. Où étais-tu à ce moment-là ? Dans les étoiles ?
J'aimerais bien dire que non, rien n'a changé. J'aimerais bien pouvoir souffler, jouer les nonchalants, lever les yeux au ciel en niant que le coup de cœur n'est pas venu tout de suite, que le temps a fait son effet et distillé son poison avec lenteur. La vérité, c'est que j'ai été mis à terre en une vision. Au tapis en un regard.
Je me voyais guerrier mais il t'a suffi d'exister pour me mettre chaos.
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