Chapitre 1-2




Qu'il ose me récupérer à 9H03, heure durant laquelle je suis dans mon second sommeil un samedi matin, cela passe.

Qu'il ose se présenter devant moi accoutré d'un bas de jogging qui lui moule superbement fessier et cuisses, cela passe.
Qu'il me rende tout chose en m'enflammant chaque fois que ses yeux verts translucides se posent sur moi ou une partie de mon anatomie, cela passe encore.

Mais là, je n'en peux plus, je vais exploser, hurler. Tous mes efforts sont inutiles car il n'y a visiblement aucune chance qu'il soit gay. Par contre, pour la tendance sadique, je confirme.

Parce que... je n'ai rien dit non plus quand il a déclaré : "C'est parti. Nous ne ferons que quinze petits kilomètres pour commencer". Je pense que c'est uniquement à cause du choc.

J'ai hoché docilement la tête à chacune des fois où il s'est écrié : "Allez, plus vite. Trop mou." Je me suis dit que je devais m'entrainer à être obéissant et ainsi lui montrer ma docilité et mon endurance (qui ceci dit sont lamentables).

Je n'ai pas pleuré quand il a dit : "Allez, je rajoute deux kilomètres pour le fun". Je n'avais plus de souffle pour râler.

Mais oui, là c'en est trop.

Même s'il achève la course, ou le calvaire, devant chez lui, je le hais. Je le méprise au plus profond de mon être. Je suis censé vénérer mon Maître Dom, mais je le déteste.

Pourquoi ? Parce que je suis à l'agonie, je pue, suis débraillé, décoiffé, exténué, certain que mon corps ne s'en remettra jamais, et lui, il est frais comme une rose. Comparé à lui, je suis la rose pourrie qui a trop pris l'eau et le soleil, a la rouille, avec en plus de la pisse de chien sur les pétales.

— Entre, ne sois pas timide.

Je ne suis pas timide. Plus à ce stade. Je cherche juste à fuir avant que tu ne t'écries encore : "Allez, un autre petit kilomètre pour la forme".

J'entre en ne cherchant même plus à afficher ce sourire forcé que j'ai réussi à garder collé sur ma gueule une courte partie de la matinée.

— Il est presque midi. Je nous prépare quelque chose à manger ?

Il m'étudie tandis que je grimpe sur l'un des hauts tabourets de sa cuisine. Je suis obligé d'utiliser la barre latérale pour me hisser si haut, et de ce fait, je laisse échapper une effluve de transpiration. Je m'en moque, je n'y peux rien si je suis petit et qu'en plus, maintenant, je sens mauvais.

— Après le repas, nous pourrions aller visiter mon ancienne base militaire. Elle n'est pas loin. En plus, ils ont des parcours santé sympas. Nous pourrons en essayer quelques-uns.

— Ah non, ça suffit la torture, m'écrié-je sans retenue. J-je ne bouge plus, sauf si c'est pour aller m'allonger !

Je suis à bout et il me regarde, amusé. Je le hais. Je percute soudain le "allonger" et son double sens possible, mais je m'en moque.

— Tu penses avoir au moins la force de prendre une douche ?

Même si je savais que je puais, il atteint mon amour propre. Je ne dis rien et m'éloigne.

— Au premier, deuxième porte à droite. Tu trouveras des rechanges dans mon placard, troisième porte.

Je ne dis rien, reste fier, et monte me redonner allure humaine.

Avant la douche j'étais mort. Après, c'est encore pire. Quand je le rejoins, une odeur d'omelette et de pommes de terre m'accueille. D'un geste, il m'indique un siège autour de la table qu'il a dressée.

— Tu les portes bien, sourit-il en étudiant son bas de jogging que j'ai dû retrousser à la taille et aux chevilles, et en jugeant son sweat-shirt qui me va presque deux fois, et dont les manches retournées aux poignets mangent tout de même mes mains.

Je suis certain qu'il se moque.

— Alors, as-tu changé d'avis pour la base militaire ?

— Non, grondé-je, de mauvais poil.

— Ce serait bien d'y aller. Reprends des forces et après tu iras mieux.

— N-non. Je ne veux pas y aller.

Il fronce les sourcils et je ne ressemble plus en rien à l'être docile que je tentais de paraître. De toute façon, je me fatiguais pour rien. Dean a raison, je ne supporte pas que quelqu'un me dirige. J'enfourne une bouchée et soupire de plaisir.

— C'est délicieux.

Il semble satisfait. Alors, je rajoute :

— C'est délicieux car je suis affamé. S-si ça trouve, en temps normal, j'aurais trouvé le plat mauvais.

BANG dans ta face. Je ne veux plus le satisfaire.

Il éclate de rire, j'en suis vexé.

— Tu es un sacré personnage.

Je ne sais pas ce que cela signifie dans son esprit inhumain d'homme Dom inhumain, alors je pince mes lèvres, agacé.

— Tu ne désires pas vraiment entrer dans l'armée.

— Sans déc ! Perspicace pour un Capitaine. 

— Je le sais depuis le début. Tu en as parcouru des kilomètres avant de craquer et de cracher le morceau. Pas mal.

J'ouvre et referme ma bouche plusieurs fois. Je suis dépité, il est tyrannique.

— Pourquoi as-tu prétendu cela, hier soir ? reprend-il plus amusé que jamais.

— Pour faire bonne impression, soupiré-je.

— Ta mère m'a demandé de discuter avec toi car elle est inquiète et espérait que tu te confies à quelqu'un.

— Inquiète ? De quoi ?

— Elle a trouvé ta collection de livres sur les... policiers et autres. Au début, elle pensait que c'était la fonction qui te plaisait, mais quand elle m'a énoncé les titres, j'ai dû lui expliquer deux trois choses sur ces bouquins.

— Elle a compris que je suis gay ? m'écrié-je.

— Disons qu'elle s'en doutait. Depuis les livres, elle en est certaine.

— P-pourquoi ne m'a-t-elle rien dit ? Et p-pourquoi m'avoir pris sous votre aile alors, si vous saviez que je n'étais pas vraiment intéressé par l'armée ?

— Parce que ta mère sait que je suis gay et qu'elle m'a demandé d'en discuter avec toi, au cas où tu aurais besoin d'en parler, avant de lui en parler.

Il est gay ! J'étais tout mou, mais là, ma queue, elle, elle se durcit. Je rougis légèrement mais je surmonte.

— Je n'ai pas besoin d'en parler. Encore moins avec vous. Je... j'ai deux amis gays. Et... plein d'anciens petits copains. Je suis tout de même célibataire.

Il hausse les sourcils, amusé.

— Bon d'accord, je n'ai que deux amis gays et c'est tout. Je reste célibataire.

— Pourquoi aucun petit copain ?

Il est stupide pour un Capitaine.

— M-ma foi, grimacé-je, agacé. Qui c'est qui sait que je suis gay ? Personne. À part Dean et Marty qui sont ensemble. Ils ont refusé le couple à trois. Je ne dois pas leur plaire.

Il rit franchement.

— Ceci dit, je les comprends.

Je me renfrogne, offusqué.

— Je veux dire, se reprend-il, que je ne supporterai pas de partager mon mec.

— Tout comme eux. Et dans l'éventualité ultime où un jour je me trouverais un mec, je ne voudrais pas partager non plus. M-mais je suis désespéré, marmonné-je.

Il cache sa bouche pour rire discrètement mais il ne l'est pas.

— Tu dois pourtant avoir du succès.

— Pas tant que ça, soufflé-je. Je suis loin du quarterback viril et puissant. Les traits de mon visage sont fins et délicats.

— Ils sont symétriques.

— Oui. Ce qui le rend d'autant plus fin, comme le reste de mon corps. D-dommage que je n'ai rien pris de mon père qui fait 1m90 pour cent kilos.

— Ses yeux.

— Oui, nous avons tous les deux les yeux bridés de mon arrière grand-mère. Elle était Sud-Coréenne. Je crois que mes yeux sont la seule chose que j'apprécie vraiment chez moi.

— Et donc, tu aimes les livres BDSM ?

— Vous aussi, puisque vous saviez de quoi il s'agissait ! Et puis, c'est surtout le fait qu'ils soient puissants, virils... dominants.

— Je devine que tu ne te projettes pas en eux, mais plutôt "avec" eux.

— Q-qu'est-ce que ça peut vous faire ?

— Personnellement, je me projette plutôt en eux. As-tu besoin de parler de sexualité ?

Il m'agace. Je ne veux pas parler de sexualité ! Je suis dur comme la pierre depuis qu'il a dit qu'il est gay, je risque d'en jouir.

— J'ai internet, je sais comment les choses fonctionnent. Merci.

Il me regarde intensément et j'ai envie de hurler : "déshabillez-moi et faites quelque chose !". Pour ne pas y succomber, je me lève pour tout simplement "décamper".

Il se lève aussi et me rattrape par la manche.

Il m'attire contre son torse et je relève la tête pour le regarder.

Il est le péché charnel incarné. Il sourit.

— B-bon sang, faites quelque chose, supplié-je en mourant de honte en réalisant que je l'ai réellement prononcé.

— Tu le demandes si gentiment, articule-t-il.

Dans un mouvement puissant, il saisit mes lèvres et me transporte dans un monde inconnu.

Un baiser. Mon premier avec un homme. Et quel homme !

Je suis pris dans un tourbillon puissant de sentiments et de désir.

Il retire de façon experte le sweat-shirt que je portais, faisant glisser ses doigts chauds sur ma peau frissonnante.

C'est en sentant son lit contre mes mollets que je réalise qu'il m'a trainé jusqu'à sa chambre sans que je ne m'en rende compte.

Il n'y a pas à dire, il est doué. Du bas de mes zéro expérience physique, mes dix-mille expériences mentales me certifient qu'il est un expert. Un expert qui m'a transporté sur plusieurs mètres, un étage, dévêtu, sans que je ne le réalise, envouté par sa bouche enchantée, ses bras forts et rassurants. Il a de l'expérience, ça se ressent. 

Je deviens ce qu'il désire. Une poupée qu'on dévêt. Une poupée qu'on contrôle et dirige. Une poupée qui se laisse manier au rythme de ses envies. Et des siennes. Une poupée docile, heureuse qu'on s'occupe enfin d'elle, et de surcroît si habilement et parfaitement.

Je ne pensais pas que mon corps puisse être autant dégusté. Je voulais un dominant, je suis servi.

Il m'embrasse, me fait l'amour, me baise, je ne sais pas trop. Je ne dirais pas que je suis soumis. Je dirais que je suis juste consentant de ce qu'il me fait. Car moi je ne fais rien. Je le laisse juste me posséder.

Doux et dur. Fort et tendre. Inépuisable... Parfait.

Je rêvais d'une excellente première fois, et sérieusement, je suis exaucé au-delà du possible.

Ni ses doigts, ni sa langue, ni son sexe n'ont été source de stress ou de douleur. Une gêne tout au plus de quelques instants. L'extase et la béatitude sont à présents deux notions que je maîtrise intimement.

Je me réveille en sursaut, toujours nu dans le lit de Rease, avec Rease. Nous devons être au milieu de l'après-midi, et il dort. Je le comprends, je suis moi-même épuisé de tout ce qu'il m'a fait, alors que c'est lui qui a tout fait. Je me suis simplement contenté de hurler des tonnes de "Oh bon sang, Capitaine Rease".

Je l'observe, il est magnifique. L'homme le plus parfait qu'il soit est allongé près de moi. Et je ne suis pas à la hauteur. Je le sais. Pourquoi, et comment, un gars comme lui, travaillant avec ma mère, militaire, trentenaire, Dieu du sexe, serait intéressé par un petit Jin comme moi ? Teenager, au lycée, qui ne sait pas ce qu'il veut faire de sa vie, fraîchement dépucelé par lui-même, et loin d'être aussi doué au lit que lui. Ce doit juste avoir été un moment "sympa" pour lui. Un petit inexpérimenté vierge en chaleur le suppliant des yeux de le baiser. Un petit coup "sympa". Je suis son "petit coup sympa".

Je l'étudie. Franchement, j'espérais quoi ? Je suis si fade comparé à lui. Si simple et si insignifiant. Et de toute manière, s'il est un dominant comme je le fantasme, je ne serai jamais à la hauteur. À la seule claque qu'il a administrée sur ma fesse, j'ai râlé en lui rendant une tape par réflexe. Je suis minable dans ce domaine, Dean avait raison. En plus, j'ouvre trop ma gueule.

J'ai été une poupée, oui, mais de celle avec laquelle on ne s'amuse qu'un instant. La joie de la découverte après l'avoir déballée, et puis c'est tout, plus rien.

Silencieusement, je récupère mes affaires sales et pleines de sueur dans la salle de bain, ignorant les siennes, trop grandes, éparpillées un peu partout quand il m'a dévêtu.

Je m'épargne la souffrance de devoir le revoir pour les lui rendre.

Je m'épargne la souffrance de me faire "éconduire" à son réveil.

Je m'épargne la souffrance d'entendre ses polis mots me demander de partir.

Je m'épargne la souffrance de lire en lui la crainte que je fasse un esclandre romantique ou que j'aille pleurer dans les jupes de ma mère.

Je m'épargne la souffrance de le voir embarrassé de ce qu'il m'a fait.

Je m'épargne la honte et le regret, qui marqueront son visage, de ne pas avoir su résister à une petite chose aussi quelconque que ma petite personne.

Une poupée neuve et déjà salie. Une poupée neuve et attrayante. Une poupée neuve qui se sent déjà brisée.


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