Chapitre premier
Note de l'auteur : Ce chapitre comporte un souvenir de l'héroïne correspondant au souvenir de son agression et de sa mort. Je vous indiquerai précisément ce passage et vous pourrez le survoler sans pénaliser votre lecture si vous craignez que cela soit trop difficile à lire.
Pour ceux qui relisent ce chapitre je vous confirme que je l'ai réécrit, effaçant le viol.
*
Un flocon, une écharpe, un flash.
Un courant d'air, un visage, un flash.
Une campagne, une maison, un flash.
Une odeur de brûlé, un toussotement, un flash.
Tout me revient d'un coup. Mes souvenirs, mes sensations, mes pensées, tout. Comme une renaissance, je sens ma poitrine se gonfler puis redescendre, mes paupières papillonner et mes doigts trembler. Je ressens la pierre froide sur laquelle repose mon corps. La lumière agresse mes yeux pour la première fois depuis très longtemps lorsque je les ouvre. Je détaille le monde autour de moi et découvre une grande pièce en marbre, comme une salle d'expérience. Je suis allongée sur une sorte de réceptacle et tout est blanc autour de moi. Aucune fenêtre et peu d'espace, mais un sol lisse et brillant, certainement froid. Je me redresse légèrement et m'appuie sur mes coudes. Le plateau sur lequel je suis repose contre le mur. Mes yeux se déposent sur une caméra dans le coin droit de la pièce. C'est là que la présence d'une porte au centre du mur attire mon attention. Elle est légèrement bleutée, sans fenêtre, juste unie et munie d'une simple poignée en fer.
Je fais basculer mes jambes sur le côté et dépose mes pieds nus contre le sol. Il est chaud, contrairement à ce que je pensais. Je suis d'ailleurs vêtue d'une blouse de laboratoire en tissu. Je teste d'abord mes appuis et me relève ensuite complètement. Un bip sonore se fait soudainement entendre, puis un bruit de serrure. La porte se déverrouille et s'entrouvre, sans que rien ne se passe. Au début, je panique et me rassois sur mon « lit ». Un souffle d'air pénètre dans la salle et fait naître de la chair de poule sur mes jambes dénudées. La porte reste entrebâillée, tout est à nouveau calme autour de moi.
Une balle, un sifflement, un flash.
Mon souffle s'accélère et un autre souvenir surgit.
SCENE VIOLENTE ON :
La nuit est tombée sur la ville et je déambule sans but précis dans les rues. Je titube un peu, déséquilibrée par l'effet de l'alcool que j'ai ingurgité lors de la soirée. Je ne sais plus trop où je suis, guère loin de mon appartement sans doute. Une odeur putride règne autour de moi, une odeur de mort. Mais je ne m'en inquiète pas, je suis saoule. La ruelle est sombre, bordée de poubelles remplies et de flaques d'eau croupie. C'est ainsi que je me laisse surprendre. Soudainement, un homme surgit devant moi et me coupe toute retraite. Ma lucidité me revient d'un coup, comme un électrochoc. Je sens le danger arriver, mais il est déjà trop tard. Avant que je ne puisse esquisser seulement un geste pour me retourner et prendre la fuite, il bondit sur moi et me saisit le poignet afin de le ramener contre mon dos en me déboitant au passage l'épaule. Je hurle de douleur et tente vainement de plaquer mon autre main contre mon articulation, mais il me saisit également au vol ce poignet là, m'empêchant complètement de lutter. Je me mords la lève jusqu'au sang pour retenir mes larmes, mais la souffrance est insupportable.
Il plaque son buste contre mon dos et me murmure à l'oreille des paroles vides d'émotion :
« Alors ma jolie, tu es prête à subir ce que tu as infligé à cette pauvre fille à l'époque ? »
Soudain, au loin, une sirène de police se fait entendre et je me surprends à espérer qu'elle vienne à mon secours. Les poignets toujours entravés, je parviens à projeter mon pied dans son tibia, le désarçonnant quelque peu et me permettant de me dégager. Comprimant mon épaule avec ma main gauche, je recule en trébuchant et manque de m'étaler dans l'eau croupie qui recouvre le sol. Ne sachant pas comment réduire la douleur, je me contente juste d'espérer que mon agresseur me foute la paix. Je ne pense même pas à fuir, alors que c'est la première chose à laquelle je devrais songer. Mais la sirène toujours présente en fond sonore me laisse un mince filet d'espoir.
En face de moi, mon adversaire pousse un grognement de haine, visiblement surprit par la résistance dont je fais preuve. Il sort ensuite un glock noir de sa poche, visiblement pressé d'accomplir ce pourquoi il était venu. Il le charge doucement, faisant raisonner le claquement dans l'espace environnant. Il vise le haut de mon crâne et prononce quelques mots, dont je ne comprends pas le sens :
« Pour Aria. »
Le temps semble s'étirer tandis que la balle d'argent transperce l'air autour d'elle et vient se loger dans mon crâne. Je n'ai, à aucun moment, eu le réflexe de me déplacer. C'est le souvenir de la douleur et de l'explosion dans ma tête qui me ramène à la réalité.
SCENE VIOLENTE OFF :
La porte est toujours entrebâillée, l'ombre est toujours là. Maintenant que je me souviens de tous les détails, je suis encore plus affolée. Comment ai-je pu survivre à ce tir et comment en suis-je arrivée là ? Pour l'instant, l'air est toujours frais et je me relève afin de mieux réfléchir. Dois-je tirer cette porte et m'enquérir de ce qu'il y a derrière ? Ou est-ce une terrible erreur ? Finalement, la curiosité l'emporte et je m'avance doucement en tendant ma main gauche devant, décidée à attraper cette poignée. Une douce lumière inonde la pièce et je découvre un long couloir de l'autre côté du mur. Plusieurs portes similaires à la mienne sont situées sur les côtés.
Le calme qui m'entoure commence sérieusement à me stresser. J'ai vraiment l'impression d'être complètement seule dans ce bâtiment, c'est... impressionnant. Pourtant, une porte s'ouvre un peu plus loin, et un air de musique classique s'échappe de la pièce. Beethoven, si je ne m'abuse. De cette chambre sort une jeune fille, légèrement plus petite que moi, avec une peluche d'ours brun dans la main gauche. Elle doit avoir seize ans, mais certainement pas plus. Lorsqu'elle m'aperçoit enfin, elle s'arrête d'un coup dans son mouvement. Elle me détaille rapidement et j'en profite pour relever le fait qu'elle n'est pas habillée d'une blouse bleue, contrairement à moi. Je ne m'inquiète pas trop de ce qu'elle pourrait me faire, mais je reste sur mes gardes, prête à retourner dans l'étrange pièce blanche au moindre mouvement brusque. Rapidement, elle relève la tête et plante son regard dans le mien en me souriant. Elle se met à marcher doucement dans ma direction, un air jovial collé au visage.
« Tu es la nouvelle n'est ce pas ? Bienvenue parmi nous ! Ça fait longtemps que nous t'attendions ! Je m'appelle Clayra et je sais que tout te paraît étrange actuellement, mais tu vas vite t'habituer. C'était pareil pour moi la première fois, j'ai même fais une crise de panique lorsque j'ai rouvert les yeux ! C'était il y a si longtemps... » ajoute-t-elle en soupirant, visiblement hantée par de vieux souvenirs.
Elle accentue son sourire, comme pour me rassurer un peu plus mais rien n'y fait : je ne comprends rien à ce qu'elle me raconte et intérieurement, j'hésite toujours entre la fuite ou la barricade.
« Tu te feras à l'idée de te réveiller dans cette pièce à chacun de tes retours de voyage, reprend-t-elle. De toute façon, tu n'as pas le choix... Mais rassure toi, nous avons chacun la nôtre, c'est la seule pièce ici qui est complètement à nous. »
J'hoche la tête, faisant semblant de saisir le sens de ce que cette fille venait de me débiter en quelques secondes. Ensuite, elle me fait signe de la suivre mais une question me trotte encore dans la tête et malgré le fait que je sois toujours sur mes gardes, ma curiosité est bien plus forte.
« Juste, où sommes-nous exactement ?
— Comment ? Tu ne le sais pas ? C'est étrange... »
Elle marque une pause et se prend le menton d'une main, comme pour réfléchir.
« Tu n'en aurais donc pas fais la demande ? », reprend-elle, intriguée.
Elle me détaille encore plus attentivement qu'avant et semble bien être la seule de nous deux à avoir saisi le sens de ce qu'elle venait de dire. Elle s'approche un peu plus et effectue quelques cercles autour de moi. Je sens son regard observer chaque parcelle de mon corps et un frisson remonte le long de ma colonne vertébrale. La voir tourner ainsi autour de moi, telle un prédateur... J'ai à nouveau l'impression de me trouver dans cette ruelle et de subir l'agression de cet homme. Mon souffle s'accélère rapidement, ma poitrine se comprime et ma tête se met à tourner. Je suis encore plus paralysée que l'instant d'avant et ne peut esquisser ne serait-ce qu'un pas en direction de la salle où je me suis réveillée.
Clayra me saisit les épaules et me relève la tête, m'obligeant à fixer ses pupilles d'un incroyable vert émeraude. Je prends de longues inspirations et tente de chasser ces souvenirs de ma tête. Sans succès évidemment mais je parviens à les retenir assez loin du présent pour ne plus me laisser distraire. Ma compagne me sourit et s'excuse de sa maladresse, elle avait oublié ce que j'avais vécu. Mais comment aurait-elle pu le savoir ? Quel est exactement cet endroit ? Qui est réellement Clayra ?
La douceur du sol tapissé du couloir sous mes pieds me ramène calmement à la réalité. Je fais un signe de tête à cette brunette pour lui signifier que je suis prête à écouter la suite de ses explications.
« Nous sommes dans l'aile ouest du bâtiment : c'est le quartier des élèves et c'est là où tu passeras la plupart de ton temps. Les chambres, la cantine et les douches sont regroupées au même endroit, sur quelques centaines de mètres carrés. C'est petit, mais suffisant pour tous. »
Tout en parlant, nous étions arrivées dans une autre partie des lieux. C'est ainsi que je découvre l'immense salle de réunion. Munie d'une longue table de près de douze mètres - elle même garnie de plats, vides pour le moment - et d'une incroyable hauteur sous plafond. Lorsque je lève les yeux, c'est une dizaine de lustres en cristal qui ornent ce toit. Le sol est tapissé d'une moquette rouge sang et agrémentée en son centre, d'un immense signe composé d'une sorte de canne, à laquelle est rattachée deux lignes plus ou moins droites. Une à son pied, telle un socle, l'autre à sa droite, légèrement inclinée. Autour de la table, plusieurs fauteuils sont disposés, tous incroyablement luxueux.
« C'est ici que nous nous retrouvons lorsque le Maître a quelque chose d'important à nous annoncer, mais c'est très rare que nous soyons tous présents. On part en mission régulièrement et il y en a toujours en voyage. Tu les rencontreras tous au fur et à mesure mais pour ton repas d'accueil nous serons déjà suffisamment nombreux. Comme je te l'ai dis, c'est très rare que nous dînions ici, la plupart du temps on mange tous ensemble à la cantine, et le Maître dans son aile personnelle. L'aile Est. Nous y sommes interdits d'accès sauf en cas d'urgence. Suis-moi maintenant, je vais te montrer le jardin. »
Nous sortons de la salle de réunion et atterrissons dans le hall d'entrée. Le plafond est essentiellement constitué de miroirs, et c'est la première fois que je me vois depuis mon réveil. Mes longs cheveux bruns sont tout emmêlés et j'ai des cernes monstrueuses. Mais un détail me saute aux yeux : derrière mon oreille droite est tatoué le même signe que j'avais remarqué quelques temps plus tôt sur le tapis du salon. Mes doigt glissent dessus, retraçant le symbole. Quand était-il arrivé ? Comment ?
« C'est notre marque Kate. Ne t'en fais pas, nous avons tous la même. Elle est visible seulement ici. Un lieu qu'on appelle la maison soit dit en passant... Sa présence renforce nos pouvoirs, m'indique Clayra.
— Nos... quoi ?
— Tu verras. Mais notre marque apparaît à des endroits différents pour chacun, on ne sait pas trop à quoi c'est dû », ajoute-t-elle.
En regardant à nouveau devant moi, j'aperçois enfin deux autres personnes : deux garçons aux cheveux blonds, légèrement plus grands que moi. Ils se ressemblent énormément alors je pense d'abord à des jumeaux, mais lorsqu'ils s'avancent vers nous, leurs attitudes sont différentes, ainsi que leur démarche. Je me doute bien que ce sont d'autres élèves. C'est celui de droite qui parle en premier :
« Je me nomme Edwin, et voici mon frère, Erwin. Tu es la nouvelle n'est-ce pas ?
m'interroge-t-il en souriant.
— Oui, je m'appelle Kate, rétorqué-je, intimidée.
— Clayra ? C'est laquelle ? »
Cette fois, c'est le second qui prend la parole. Il a un timbre de voix plus grave que son frère et je ne comprends pas vraiment le sens de sa question. Pourtant, il semble rempli d'espoir et ses yeux pétillent. Edwin pose une main sur son bras, comme pour le calmer et anticiper quelque chose d'autre. Mon amie paraît soudainement plus abattue avant de lui répondre.
« Elle est psychique Erwin, je suis désolée. »
Je vois son regard s'assombrir et ses épaules redescendre. Il baisse les yeux et se dirige vers les dortoirs la tête basse et les pieds traînants, dépité. Psychique ? Je suis psychique ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce en lien avec ces fameux pouvoirs ? Pourquoi Erwin était-il si déçu en l'apprenant ? Et pourquoi tout me paraît si... étrange ?
« Mais c'est une super nouvelle ça ! Nous allons enfin savoir ce que c'est exactement ! Tu sais Kate, nous n'en avons qu'entendu parler jusqu'ici, et j'ai hâte de voir de quoi tu es capable ! s'exclame Edwin. Mais pour le moment, je ferais mieux d'aller m'occuper de mon frère. Sara me rejoindra sûrement, mais on se revoit au repas ! »
Sans s'en préoccuper plus longtemps, Clayra emprunte l'immense arche installée à l'extrémité du hall qui mène à l'extérieur. Elle est encadrée par deux statues deux fois plus grandes que moi, représentant un homme à gauche armé d'une épée et une femme à droite, sculptée avec un arc et un carquois dans son dos. Derrière ces deux statues se trouvent deux colonnes en marche. Impressionnée mais curieuse, je me précipite à la suite de ma guide, directement dehors.
Et là, c'est à nouveau une immense claque mentale qui me stoppe nette. Je n'ai jamais vu, de ma courte vie, une chose semblable et aussi fabuleuse. La sortie de la demeure se trouve sur une colline de plus de vingt-cinq mètres, ce qui procure une vue sensationnelle sur le jardin. Il y a des dizaines d'espèces différentes d'oiseaux, de félins, de fleurs et de mammifères en tout genre. Au loin, j'aperçois un très grand lac, qui doit lui-même abriter des animaux aquatiques. Plus qu'un jardin, c'est un parc sous forme d'un havre de paix recouvrant des centaines d'hectares. Je n'en vois même pas le bout ! Clayra, me regarde en rigolant, amusée par l'émerveillement sur mon visage.
« C'est fou comment on a tous exactement la même réaction en découvrant cet espace ! Tu t'y feras avec le temps, mais c'est toujours merveilleux de s'y balader entre amis et de s'y raconter nos missions respectives. J'ai mis onze années pour arriver à m'y repérer sans l'aide de personne, et à l'époque, il n'y avait pas autant de fleurs et d'animaux. C'était une idée du Maître et il les a tous amené lui-même, grâce à son pouvoir. Je dois avouer que c'est plutôt réussi. J'y ai passé tellement de temps...
— Tu as dû arriver ici extrêmement jeune ! Tu n'as même pas plus de vingt ans ! » m'entends-je répondre.
Elle sourit en penchant la tête sur le côté avant de poursuivre :
« Pas tant que ça, j'avais déjà dix-sept ans en arrivant ici et cela fait plus de deux siècles que je suis résidente.
— Comment ?! Mais quel âge as-tu ? m'exclamé-je.
— Deux cents cinquante-huit ans... précise-t-elle, visiblement inquiète de ma réaction.
— Quoi... ? Mais où sommes-nous ? m'empressé-je de répondre, interloquée et ne sachant pas démêler la vérité du mensonge.
— Chez nous Kate. »
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