Chapitre deux


« Quel est cet endroit exactement ? questionné-je.

— Descendons, je vais t'expliquer. »

Je remarque alors un escalier à ma gauche qui descend le long de la colline jusqu'au centre d'une clairière. Les marches sont en pierre, lisses et recouvertes par endroits de mousse. On descend calmement et je contemple le paysage autour de moi. Une panthère noire est allongée sur une branche d'arbre, un rayon de soleil venant caresser son pelage. Lorsque l'on passe à côté, elle entrouvre ses paupières et ses pupilles jaunes nous suivent lors de notre descente. Plus loin, un chat tigré poursuit un papillon dans les herbes. C'est tellement idyllique que je n'y crois pas réellement. Ici, aucune trace de violence, mais est-ce aussi saint que Clayra veut me le faire croire ?

On arrive finalement en bas, et on s'installe sur un banc en bois, qui fait fasse à une fontaine. Pas très large ni haute, l'eau retombe doucement dans le bassin. Mon amie me sort de ma contemplation en prenant la parole :

« Tu te demandes sûrement comment c'est possible que je puisse avoir deux cents cinquante-huit ans, en en paraissant seulement seize. Nous sommes, le Maître et les élèves, et donc y compris toi et moi, des êtres uniques. Notre métabolisme est différent de celui des êtres humains. Je ne saurais pas exactement t'expliquer comment cela fonctionne mais lorsque nous partons en mission, nous ne pouvons revenir ici que lorsque nous nous faisons assassinés. Je sais que ça peut paraître insensé et que tu te demandes en quoi consiste les missions mais tu comprendras mieux en l'expérimentant toi-même. »

Etrangement, je ne suis pas inquiète. Maintenant que j'ai compris une partie de ce phénomène, ça va mieux. Il reste beaucoup de choses incompréhensibles mais je vois les choses de façon plus limpides maintenant.

Et soudainement, sans que je puisse l'expliquer, ma vision se modifie et les moindre détails m'apparaissent clairement. Je vois les gouttes d'eau une par une, comme si le temps s'était ralenti. Chacune d'elles mettent plusieurs secondes à retomber. Les bords de ma vision sont flous, comme si je regardais à travers une loupe. Plus rien d'autre autour de moi ne m'importe à part la lente retombée de ces gouttes. Mes pupilles sont toutes entières tournées vers elles et leur retombée d'habitude si rapide est considérablement modifiée. Plus je me concentre, plus elles ralentissent jusqu'à presque s'immobiliser en mouvement. Comment est-ce donc possible ?

« Reste concentrée Kate. C'est ton pouvoir de psychique ! Je n'ai encore jamais eu l'oc... »

Maintenir ce lien est beaucoup trop difficile et je relâche entièrement ma concentration. Le fracas de l'eau retentit aussi fort qu'auparavant. Je reprends ma respiration, épuisée comme si j'avais couru pendant très longtemps. Ma compagne, qui s'était avancée sur le banc, tendue d'excitation, se décontracte et repose son dos contre le dossier. Je me sens obligée de préciser :

« Je suis désolée... C'est bien trop difficile de retenir tout ça très longtemps. Je ne sais même pas comment j'y suis parvenue !

— C'est normal, c'est la première fois que tu t'exerces, ça viendra avec le temps, m'informe-t-elle.

— Qu'en est-il de ton pouvoir à toi ?

— Il faut d'abord que tu saches qu'il y a trois « cases » de pouvoirs actuellement connus et présents dans la Constitution. Tu es la première psychique, comme je te disais, mais nous connaissions ce genre grâce aux écrits des Anciens, m'informe-t-elle.

— Les Anciens ? Je croyais que vous étiez immortels, l'interrompé-je.

— Non, je t'ai dis que pour revenir ici, il faut absolument se faire tuer par quelqu'un. Si on succombe d'une blessure, d'une maladie ou de tout autre chose, on meurt comme tout le monde à la différence près que nos esprits sont envoyés dans un espace unique où se regroupe tous les anciens élèves, torturés par leurs remords.

— C'est horrible...

— Les élèves de type esprits sont notre seul moyen de communication avec eux, et ils appartiennent au groupe commun, tout comme les types feu, eau, terre et vent. Les cinq éléments, m'explique-t-elle.

— Tu fais partie de ceux-là ?

— Non j'appartiens au second groupe : les rares. Il est constitué des lumières, des électriques et des caméléons. Je fais partie de ces derniers.

— Et votre truc, c'est de se fondre dans le décor ? Ajouté-je en rigolant.

— C'est exactement ça.

— Sérieusement ?! »

Elle me sourit, amusée par ma surprise et s'avance vers un arbre tout proche, avant de déposer ses mains contre le tronc. Soudainement, elle disparaît. Elle a comme été happée par son environnement. L'écorce est aussi solide et nette qu'avant, et aucun mouvement ou souffle ne me parvient pour tenter de la visualiser. Elle s'est tout simplement volatiliser. La légère brise qui souffle dans les arbres agite les feuilles et vient caresser ma peau. Au loin, ce sont des abeilles qui butinent près d'un buisson de lavande. La paix qui règne dans cet endroit me frappe à nouveau. Clayra réapparait progressivement devant moi, sa tête d'abord, pour finir par ses jambes et ses pieds.

« Ça t'as plu ? Me demande-t-elle.

— C'est... fantastique ! Bien plus utile que le mien, répondé-je.

— Détrompe toi ! J'ai beau disparaître, ma matière et mon corps sont toujours là. Si une épée me transperce, je ne peux rien faire pour lutter contre ce fait. Ton pouvoir à toi te permettra de ralentir le coup pour te permettre de l'esquiver. C'est bien plus intéressant ! Je ne sers qu'en tant qu'éclaireuse ou diversion. Je ne me plains pas évidemment, j'ai une chance inouïe ! Pourtant, toi, tu pourras également protéger nos camarades ! C'est d'ailleurs pour cela que tu fais partie du dernier groupe d'individus : les légendaires.

— Les légendaires ?

— Avec le Maître. Il est métamorphe, un pouvoir très spécial qui lui permet de se transformer en n'importe quel animal ! C'est comme ça qu'il a ramené tous ces animaux ici sans problèmes. Tu es la première légendaire depuis des siècles...

— Oui mais... je ne maîtrise pas mon pouvoir ! m'inquiété-je.

— Tu crois donc que tu vas partir en mission demain ? Il y a minimum deux mois d'entraînement, » m'assure-t-elle.

J'hoche la tête, rassurée. Clayra me sourit et me fait un signe de tête afin de me faire comprendre qu'il est temps de repartir.

« Viens ! Il faut t'habiller décemment avant le repas ! » ajoute-t-elle, avant de repartir en direction des escaliers.

Je trottine pour la rattraper. J'ai hâte de me changer et de passer un jean et un t-shirt décent, je n'en peux plus de cette blouse ! Elle me donne un air malade et renfrognée, encore plus avec mes cernes. J'espère également pouvoir me démêler les cheveux, je suis complètement négligée ! Nous remontons le grand escalier avant de nous rendre à toute vitesse dans le quartier des dortoirs. Je reconnais quelques couloirs que nous avons emprunté à l'aller mais pour retrouver ma chambre, c'est une catastrophe. Toutes les portes sont similaires ! Heureusement, Clayra m'apprend à nouveau quelque chose :

« Focalise-toi sur l'énergie magique présente tout autour de toi. Ferme les yeux et ressens la vibrer dans tout ton corps. Tu y es ? Maintenant, imprègne toi de la présence de chaque élève présent dans ce bâtiment et ses alentours. Lis leurs marques dans le sol, les murs, là où leurs pieds ont foulé ce tapis. Là ! Tu reconnais cette marque ? C'est la tienne, ainsi que ta toute dernière émotion : la hâte. Tu arrives à la localiser précisément ? »

C'est un phénomène incroyable. Ce qu'elle me décrit, je l'applique dans l'instant et je comprends ce qu'elle me dit. Je l'ai ! Mon énergie est en très grande partie située derrière la troisième porte à ma gauche. Je me précipite devant et l'ouvre. Je reconnais le lit dans lequel je me suis réveillée quelques heures plus tôt mais les draps sont ordonnés et une tenue est déposée dessus, composée d'un pantalon noir moulant en tissu, qui paraît très agréable à porter. Le haut consiste en une sorte de chemisier rouge bordeaux plutôt épais avec un symbole en son centre évoquant d'étranges courbes. Sur le col, la marque de la Constitution est brodée en fil d'or tout autour.

« C'est ton uniforme. Nous ne le portons qu'en mission mais comme c'est ton premier repas et également ta soirée de présentation, nous allons tous porter le nôtre. Je te laisse, je dois moi-même aller me préparer. On se retrouve dans quarante minutes dans le salon ! »

* *

Je suis enfin prête. J'ai réussis à trouver les douches -tant bien que mal- en utilisant la technique de Clayra pour localiser l'émotion de bien-être. Même si j'ai d'abord atterri dans les cuisines, j'y suis finalement parvenue. Je me suis donc lavée et démêlée les cheveux, avant d'enfiler mon nouvel uniforme. Bizarrement, il n'y avait personne d'autre dans les douches communes. J'ai également appliqué grossièrement un peu d'anti-cernes sur les miennes mais n'aimant pas excessivement le maquillage, je ne me suis pas attardée sur cette étape. Sachant que j'avais déjà mis beaucoup de temps pour me préparer, je m'empresse de filer en direction du grand salon de tout à l'heure.

Lorsque j'arrive finalement sur place, je n'ose pousser les portes d'entrée, de peur de déranger ou d'avoir oublié quelque chose. Et si je débarquais au milieu d'une réception dans laquelle je n'étais pas désirée ? C'est précisément à ce moment là que la porte s'ouvre devant moi et que Clayra apparaît, un sourire en coin, et resplendissante dans son uniforme.

« Pas la peine de t'en faire autant tu sais, tu es ici chez toi dorénavant et ils ont tous hâte de te rencontrer, même si toute cette peur a quelque peu affolé les plus jeunes ! précise-t-elle en pouffant.

— Tu es sûre ?

— Absolument ! »

Elle me fait un clin d'œil et se décale légèrement afin de me laisser rentrer. Je découvre alors la même table que tout à l'heure mais cette fois garnie de plusieurs dizaines de plats, provenant certainement des meilleures tables du monde et de centaines de cultures différentes.

Clayra me pousse gentiment dans le dos et ajoute rapidement avant de disparaître complètement de ma vision :

« Au fait ! Cet uniforme te va à ravir et te fait un cul ravissant ! »

Je suis donc seule et terriblement mal à l'aise face à une quarantaine de personnes encore plongées dans leurs discussions. J'aperçois ensuite Clayra se diriger vers l'extrémité de la table et se pencher à l'oreille d'un homme qui me paraît très imposant. Serait-ce le mystérieux Maître ? Elle lui chuchote quelques mots et il relève enfin la tête. Son regard croise le mien, je vacille. Il incarne le respect et la puissance d'une façon incroyable. Même si j'ai envie de faire bonne impression, la pression est bien trop forte, et j'incline ma tête en avant, mes cheveux glissant des deux côtés de mon visage et exposant ma nuque à tous les regards alentours.

Je sens alors une impressionnante « force » me traverser de part en part, et j'en déduis que c'est le Maître qui me sonde avec sa magie. Je ne pourrais pas expliquer cette sensation mieux que ça, et ne saurais pas non plus dire comment je l'ai compris. Une intuition sans doute.

« Tu as un très grand potentiel, même pour une psychique. Relève-toi et viens te joindre à nous », m'ordonne-t-il.

Je m'incline un peu plus bas encore, pour le remercier. Je me rends alors compte que plus aucun bruit ne se fait entendre, excepté quelques murmures. Heureusement, Clayra me sauve à nouveau la mise :

« Je vous avais bien dit qu'elle était fabuleuse ! Et attendez de la voir à l'œuvre, ses pouvoirs sont tout simplement fantastiques ! »

Une immense clameur se fait entendre dans la salle, et j'arrive à saisir quelques « Bienvenue Kate ! », « Tu vas t'éclater ici ! » avant que des dizaines de serviettes soient envoyées en l'air et que des boissons se répandent sur le sol. C'est un joyeux bordel que voilà.

Une douleur aiguë me saisit alors le bas du ventre et je tombe au sol, foudroyée. Mes tympans s'y mettent également et ma vision se brouille, se colorant en même temps d'un rouge sang très inquiétant. Je me mets à hurler afin que cela cesse, mais rien n'y fait : je suis tiraillée d'une extrémité à l'autre de mon corps. J'ai l'impression qu'un démon veut s'emparer de mes boyaux et que mon cerveau tente de s'échapper de sa prison. Autour de moi, je n'entends plus rien et je n'arrive pas à discerner ce qu'il se passe. Je crois apercevoir le haut des jambes de Clayra et sa peluche avant de m'effondrer, ne supportant plus la douleur.

[...]

Je me retrouve à nouveau dans cette ruelle sombre, mais cette fois, j'assiste à la scène de l'extérieur. Je suis présente, et pourtant je ne suis ni visible ni matérielle. C'est comme... un cauchemar, que l'on répète encore et encore. Je ré-assiste donc pour la seconde fois à cette horrible soirée, mais cette fois-ci, ce que prononce mon tueur m'interpelle.

« Pour Aria », murmure-t-il avant de presser la détente.

Aria ? Qui est Aria ?

[...]

A nouveau ce mal de crâne lorsque je reprends conscience. A nouveau ces murs et ce plafond blancs lorsque je soulève mes paupières. A nouveau cette porte close et cette caméra dans l'angle lorsque je me redresse. Pourtant cette fois, je sais exactement où je suis et comment j'y ai atterri. Je dépose mes pieds - chaussés, contrairement à mon précédent réveil - et me relève complètement.

Trois coups brefs retentissent alors contre ma porte.

« Oui ? »

Je vois la porte s'ouvrir et Clayra se faufiler à l'intérieur. Avant qu'elle ne referme derrière elle, je vois deux-trois silhouettes dans l'ombre mais ne les reconnais pas.

« Comment vas-tu ? me demande mon amie.

— Ça va mieux. Qu'est qu'il s'est passé ?

— Le Maître pense que c'est lié au déclenchement forcé de tes pouvoirs à cause de l'apparition de la marque sur ton corps et le fait que ce dernier n'était pas préparé à cette soudaine agitation ne doit pas arranger les choses, débite-t-elle d'une traite.

— Et ça risque de se reproduire ? questionné-je.

— Nous n'en savons rien », enchaîne-t-elle.

Je baisse la tête, frustrée. Au début, ça me paraissait magique. Mais, honnêtement, la Constitution n'a certainement pas besoin d'un boulet dans leurs rangs.

« Je suis désolée... De vous déranger autant je veux dire, lâché-je, dépitée.

— Tu es loin de nous gêner Kate, vraiment. Viens, sortons, Edwin, Sara et Erwin t'attendent dehors. »

Je souris, impatiente de revoir les jumeaux et de rencontrer cette fille qu'avait mentionné Edwin la veille. Nous nous extirpons donc de la pièce et je tombe nez à nez avec une blonde au regard sombre, maquillée uniquement au niveau des yeux, essentiellement constituée de tons noirs d'ailleurs. Elle dégage une aura de noirceur telle que je fis un pas en arrière, juste au cas où. Cette impression est d'ailleurs renforcée par sa tenue en cuir moulante.

« Oh ! Quelle tornade ! Enchantée ma belle, j'espère que je ne t'ai pas effrayée ? Tu en as mis du temps pour te réveiller, c'est déjà l'aube ! Au moins, tu es prête pour un bon entraînement et un sabotage de fesses ! »

Sur ce, elle me fait un clin d'œil et me lâche un sourire éblouissant, agrémentée d'un piercing sur ses deux incisives. Elle se met en marche d'un bon pas le long du couloir et sans se retourner s'exclame :

« Allez les marmottes ! On bouge ! Au fait Kate, moi c'est Sara ! »

Les jumeaux - que je n'avais pas remarqué jusqu'à alors - se décident enfin à la suivre. Clayra et moi leur emboitons le pas. Mais, et notre petit déjeuner ?

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