Avouer
Salut à tous et merci de suivre cette fiction <3, n'hésitez pas à me laisser des commentaires au fil des répliques, ca fait toujours plaisir. Vous pouvez aussi me donner vos avis ou vos envies, j'en tiendrais (peut-être) compte 😊
Bonne lecture !
***
Je ne traînai pas trop à la radio après l'émission pour remplir mes devoirs paternels et sur le chemin je m'arrêtai dans une petite épicerie que j'appréciais. J'attrapai un bout de gingembre, de l'ail, du piment frais, des oignons, de la courgette, du poivron et de la coriandre. J'adorais la cuisine asiatique.
De retour à mon appartement, je me mis à la tâche. Le riz dans l'autocuiseur, la planche prête, le couteau aiguisé. Les gestes venaient naturellement, efficaces. Bientôt, il ne restait plus qu'à donner un coup de spatule de temps en temps.
Je pensais à l'émission, comme souvent. Et à Izuku, malgré moi. Je m'étais répété que c'était normal de m'inquiéter pour un nouveau. Mais même moi, je n'y croyais pas. Je n'avais aucune explication quant à ce qui semblait être devenu une obsession pour lui mais parfois il me semblait que la lutte que je menais contre moi même était perdue d'avance.
Je fis craquer mon cou dans un geste de frustration et me demandais quel serait son prochain sujet. Les deux chroniques qu'il avait proposées étaient assez opposées par leur forme et leur ton, ce qui semblait logique pour un débutant. Il cherchait encore son propre style. Et les deux lui allaient bien. La plus récente aurait pu s'apparenter à un billet d'humeur. Engagé, révoltée, on sentait sa propre colère et frustration face au sujet. Mais il avait été tout aussi bon à partager sa passion. J'avais presque eu envie de jouer à ce jeu dont il nous avait parlé, à tel point que je me souvenais encore de son nom.
Je versais une conserve de lait de coco sur mes légumes, la tête dans mes pensées.
Au lycée, j'avais une console. Une PS2, sûrement encore dans le grenier chez mes parents s'ils ne l'avaient pas vendue à un vide grenier. Quelques noms de jeux me revenaient en tête, Need for speed, Fifa et je me rappellais de quelques après midi à écraser Eijiro sur Smash Bros. Ces jeux m'avaient laissé des souvenirs amusants, mais je ne m'en souvenais pas comme d'une expérience transcendante.
Un bruit de porte me sortit de mes pensées.
— Je suis là, annonça Mahoro d'un ton traînant en retirant ses chaussures.
— Tu finis pas à 17h aujourd'hui ? demandai-je sans me retourner
— Je peux avoir une vie ou c'est interdit dans cette maison, gronda-t-elle.
Je reniflai avec un bruit exagéré, elle en faisait des caisses ou c'était moi ?
— Ça sent bon, curry ? demanda-t-elle le nez en l'air.
— Ouaip.
— Génial parce que la cantine à midi, beuuuurk. Genre, y avait des épinards, mais sérieux, ils peuvent pas servir un truc qui ressemble autant à une bouse de vache, c'est pas humain.
Je ricanai, j'avais habitué ma fille à un standing culinaire trop élevé, mais bon faut dire que les cantines scolaires, ça volait pas très haut en général. Elle s'approcha du plan de travail, lorgna sur la moitié de piment qui traînait encore sur ma planche.
— Il est fort ?
Je souris, elle avait hérité de mon amour pour les sensations fortes.
— Goûte, tu verras, dis-je malicieusement.
J'avais hésité à prendre un Carolina Reaper mais heureusement pour elle je m'étais rabattu sur du Cayenne. Elle croqua dans petit bout et me fit un signe de tête appréciatif.
— Tu joues à des jeux vidéo, toi ? lui demandai-je.
Elle me regarda, puis fronça les sourcils.
— Pourquoi cette question ?
— Le boulot, éludai-je.
Elle pinça les lèvres.
— Hum, maman m'a parlé de ton stagiaire, c'est pas lui qui parle de jeux vidéo dans ses chroniques ?
— Bon tu réponds à ma question ou quoi ? lançai-je avec humeur même si cela ne semblait pas affecter ma fille.
— Ça vaaaaaaaaa, râla-t-elle. Je joue à Valo avec des potes et j'ai bien aimé aussi quand y avait la hype Among US.
Je fis mine d'avoir compris les mots qu'elle avait utilisés.
— Et tu stream parfois, tu sais là sur Stitch.
— C'est Twitch papa, me corrigea-t-elle hilare.
Pour faire bonne figure je remuais mon délicieux curry.
— Et non, je stream pas, Twitch c'est quand même un peu trop un truc de geek pour moi. Je préfère TikTok.
Je serrai les lèvres, je connaissais la plateforme de nom et ça ne me rassurait pas trop.
Elle partit faire ses devoirs, j'installais la table et nous avions déjà commencé à manger quand Ochako débarqua
— Désolée, je suis à la bourre, lança-t-elle en déposant ses affaires dans l'entrée. J'ai un dossier qui me mange la cervelle.
Elle déposa un baiser sur la tête de sa fille en passant derrière elle.
— Coucou mon coeur.
Notre fille avala sa bouchée et lâcha un "lut m'an" avant d'enfourner une autre cuillère dans sa bouche.
— Merci pour le repas Katsuki, je meurs de faim, j'ai à peine eu le temps de manger un pauvre petit sandwich triangle sorti d'un distributeur à midi.
— Pas de quoi, lui assurai-je.
Elle se servit une grosse louche avant de s'asseoir en soupirant d'aise.
— Au fait, dit Ochako entre deux bouchées. J'ai écouté le replay de ton émission. Intéressante, la chronique sur le procès d'Ultia.
Je levai un sourcil, curieux.
— Je suis étonné que t'aies trouvé le temps.
— J'écoute dans les transports, éluda-t-elle en mastiquant. Super sujet, même si j'aurais aimé qu'il soit plus creusé.
— C'est une chronique tu sais, pas un documentaire de fond, défendis-je Izuku.
— Ce n'était pas un reproche, au contraire, dit Ochako en mastiquant lentement. Le sujet est difficile, et il en a parlé sans pathos inutile. Pas de posture, pas de leçon de morale. Juste des faits, bien exposés. C'est ce qui rend la chronique percutante.
— Attendez, c'est de qui que vous parlez ? demanda Mahoro, les yeux plissés.
— D'une streameuse, dit Katsuki. Ultia. Elle s'est pris une avalanche de harcèlement après avoir osé dire qu'un autre streamer, un certain... euh... Inoxtruc ?
— Inoxtag, précisa Ochako.
— Bref, reprit Katsuki, elle a juste réagi à un comportement sexiste pendant un événement. Et depuis, elle se fait démonter en ligne à chaque fois qu'elle ouvre la bouche. Insultes, menaces, tout le package. Là, y a eu un procès contre quatre des mecs qui l'ont harcelée.
— Attends... pourquoi elle, on la juge ? demanda Mahoro, confuse.
Ochako secoua la tête.
— On ne la juge pas, ma chérie. C'est elle qui a saisi la justice contre certains de ses harceleurs. Ils étaient des centaines, mais quatre seulement ont été poursuivis. Et encore... l'un n'est même pas venu, un autre s'est "perdu en route". Sur 700 identifiés.
— Sept... CENT ?!
— Ouais. Tu te rends compte ? Et y a un vieux type de quarante piges, récidiviste, qui ose dire que "fais gaffe en rentrant chez toi", c'était pour lui montrer qu'il était inquiet pour elle. Ce niveau de mauvaise foi, c'est olympique.
Mahoro avait arrêté de manger, songeuse.
— J'ai une pote au lycée qui l'aime bien, Ultia. Je crois que j'ai vite fait entendu parlé de l'histoire mais je savais pas tout ça... Je croyais que c'était "juste" des insultes sur X.
— C'est jamais "juste" des insultes, répondit Ochako avec gravité. Les mots sont l'arme la plus accessible, et souvent la plus destructrice. Quand tu en reçois des centaines, voire des milliers, ça devient une violence collective. Et ça ouvre la voie à pire.
— Que quatre ?! Putain, jespère qu'ils ont pris cher, renchérit ma fille, les jointures des ses mains blanchissant autour de sa fourchette.
Une pointe d'inquiétude s'insinua en moi. Parfois, je me rapellai d'un coup que ma petite Mahoro était une femme et que le monde n'était pas tendre pour elle.
— Tu penses que ça changera quelque chose, ce procès ? demandai-je à Ochako en quête d'un peu de réconfort.
Elle prit le temps de réfléchir, posant sa fourchette une seconde.
— À l'échelle du problème ? Non. Mais symboliquement, oui. Ça pose un jalon. On reconnaît que ce type de harcèlement est une infraction punissable. C'est une base sur laquelle construire. Et ça oblige à se demander ce qu'on fait de ces plateformes. Twitch, X. La modération est à la rue, et la justice rame derrière.
Mahoro releva la tête, intriguée.
— Tiens, c'est drôle... ça me fait penser que Papa m'a posé des questions sur Twitch ce soir, en rentrant. Sauf qu'il a appelé ça "Stitch", comme la bestiole de Disney.
— Ouais, ouais, j'suis pas à jour sur vos trucs de Zoomers, OK ? grognai-je.
Ochako eut un sourire en coin.
— Alors pourquoi ces questions ?
— Justement parce que j'ai pas grandi avec, ronchonna-je. Mais elle, si, dis-je en pointant ma fille du doigt.
— Comme je te l'ai dit, c'est trop geek pour moi, renchérit-elle. Mais si tu veux je te présente Satsuki, c'est elle qui est fan d'Ultia.
— Avoue, tu t'intéresse à ce que dit ton stagiaire, déclara Ochako.
— Comme toutes les personnes qui passent dans mon émission. C'est mon travail j'te rappelle.
— Hummmm, acquiesça-t-elle dubitativement en sauçant son assiette avec un morceau de pain.
— Quoi ? aboyait-je à son égard.
— Ok, clairement ce sujet est sensible, rigola-t-elle devant mon agacement.
— Disons que c'est un foutu perturbateur qui me force à réaliser que je parle à une audience de soixante balais qui croit que les jeux vidéo créent des serial killers.
Je bus une gorgée d'eau.
— Et que si je continue comme ça, je vais finir par faire de la radio pour les morts.
— Ah ! Ça faisait longtemps que t'avais pas eu une personne qui te faisait te remettre en question, hein ? mais elle enchaîna sans me permettre de répliquer. Mais ça, c'est l'effet entre-soi. Pas une critique contre toi, ajouta-t-elle vite, mais un constat. Comme dans mon milieu, quand on reste trop entre soi, on finit par perdre le contact avec d'autres réalités. Vous, vous êtes les vieux médias et lui, il vit dans les années 2025 mon p'tit vieux. Et là, si t'es obligé de l'écouter c'est parce que tu l'a dans les pattes, tu aurais dû accepter depuis longtemps de prendre des stagiaires, ça t'aurais évité de t'encrouter autant, fini-t-elle par lâcher.
— Tu te crois au tribunal ? lui fis-je remarquer après cette longue tirade sous l'œil amusé de ma fille.
— Je trouve que la plaidoirie de maman a fait mouche, se moqua-t-elle tout en se levant pour aller chercher un yaourt dans le frigo.
Je levais les yeux au ciel et me servit un fruit dans le bol sur la table. Suite à cela, Mahoro demanda notre autorisation pour passer la nuit chez une copine ce week-end et Ochako lui posa quelques questions sur ses cours.
Une fois le repas terminé, je souhaitai une bonne nuit à ma fille avant qu'elle file de l'autre côté du couloir. Ochako récupéra ses affaires.
— Je pense que c'est une bonne chose que tu apprécies assez ton stagiaire pour écouter ce qu'il a à dire. Et je pense qu'il tient quelque chose, me dit-elle sur le pas de la porte.
Je tiquai à ce terme. Apprécier. Qu'en savait-elle. Était-ce évident ? Je serrai les lèvres.
— Je veux juste pas ressembler à ces vieux types qui font de la radio et qui regrettent comment c'était avant en se plaignant qu'on peut plus rien dire.
Elle me sourit tendrement.
— Je pense que t'es sur la bonne voie, m'assura-t-elle en posant sa main sur mon avant bras dans un geste affectueux avant de partir elle aussi.
Une fois seul, je m'écroulai dans mon canapé. Je pris mon téléphone, installai cette foutue appli. "Twitch". Une création de compte plus tard — avec un pseudo à la con et un mot de passe que j'oublierai demain — je tapai Ultia. Presque 300 000 abonnés. Pas en ligne.
Je cliquai au hasard sur une rediff. Ça parlait d'un jeu. Une ambiance électrique. Les commentaires défilaient à toute vitesse dans un encart situé sur le côté. Je fronçais les sourcils, déstabilisé et compris un mot sur cinq. Comment pouvait-elle se concentrer tout en lisant ce chat qui clignotait inlassablement avec de nouveaux messages.
Je fermai la vidéo. Puis, comme un con, je cherchai Izuku. Rien, évidemment.
Et là, un éclair : "Deku.". C'était dans le dossier de présentation. J'avais trouvé ça débile, sur le moment. Bingo ! 418 abonnés. Hors ligne. Une chaîne quasi morte.
Quelques vieux streams, remontant à des mois. Final Fantasy VI Remake. Sa voix, encore maladroite, mais passionnée. Il connaissait son sujet. Je regardai dix secondes. Quinze. Puis je refermai.
Il m'agaçait. Il m'agaçait parce qu'il avait raison sur trop de choses. Parce qu'il parlait de choses que j'ignorais. Parce qu'il me faisait me sentir vieux, et que j'avais pas envie de l'être.
Je pris mon téléphone pour ouvrir un groupe de discussion.
Kaminari ⚡, Kirishima 🧱
Moi : Bar ce soir ?
En moins d'une heure j'étais en train de rejoindre notre QG, du moins c'était ainsi que l'appelait Eijiro. En m'approchant de l'entrée je me fis la réflexion qu'il s'agissait du bar de notre première rencontre, pas franchement l'endroit idéal pour se sortir Izuku de la tête mais enfin, j'avais l'impression que trop de choses me ramenaient à lui en ce moment.
Les deux idiots étaient déjà attablés avec chacun un demi et devant une chaise vide, un cocktail reconnaissable car il portait le nom de mon émission sur la carte parce que c'était mon cocktail. Du rhum ambré, du gingembre et du piment dans du jus de maracujà. Je m'assis avec un mauvais pressentiment mais hume avec envie le parfum de mon verre. Eijiro me fait sa tête de "on est là pour toi, bro". Alors je chope le verre et avale une grande gorgée pour avoir le courage de m'occuper de ce qui va suivre.
— Alors, c'est quoi le truc ? demanda Denki avide.
— Quel truc ? grognai-je en réponse.
— Ben, tu nous demande de venir de but en blanc, un soir de semaine, c'est pas habituel. Y a surement une raison ?
— Ca va on est pas des papy, on peut encore sortir un soir de semaine.
— Oui, mais on ne le fait pas d'habitude, fit remarquer Eijiro.
— J'avais besoin de m'aérer la tête. Ça vous emmerde ? m'agaçai-je en espérant que ça suffise à les décourager.
Ils échangèrent un regard lourd de sous entendu et reprirent leur investigation tels des chiens de police ayant humé une molécule de cocaïne.
— Ok, mais... s'aérer la tête de quoi ? insista Eijiro.
— Mais de rien, je sais pas. Du boulot. Des trucs qui saoulent quoi.
Je sirotai une autre gorgée. Le piment m'arracha la langue. Parfait. Nouveau regard entre les deux autres. Je roulai des yeux.
— Quoi encore ?
— Tu fais des mystères, répondit Denki. C'est louche.
— Vous êtes lourds.
Silence. Deux gorgées. Puis Eijiro reprit.
— En général, le boulot se passe bien. T'as eu un pépin dans l'émission ? Un souci avec un externe ? réfléchit Eijiro à haute voix.
— J'ai écouté les deux dernières émissions et elles étaient bien. J'aime beaucoup le stagiaire, c'est cool que tu le laisse faire des chroniques, palabra Denki.
— Un stagiaire ? T'as un stagiaire toi ? s'étonna Eijiro.
— L'équipe a un stagiaire. Et c'est pas moi qui ai demandé, c'est le fils à papa qui me l'a imposé.
Un court silence suivit ma déclaration. J'imaginai leurs neurones s'agiter inutilement en tous sens, inquiet des conclusions débiles qu'ils pourraient tirer de ces informations.
— Y a un truc que tu nous dis pas, asséna Eijiro.
J'aurai bien changé de sujet, mais je ne trouvais rien à dire. C'était pourtant mon putain de boulot de savoir divertir les gens et changer de sujet quand le moment s'imposait. Il me manquait peut-être les micros ou mon équipe. Etais-je devenu inutile tout seul ? Je fis craquer mes doigts, un signe d'exaspération qu'Eijiro ne loupa pas. Je n'avais jamais douté de moi ainsi, qu'est-ce qui me prenait, vraiment. Peut être bien qu'au fond j'avais envie de leur parler de lui. Peut-être que c'est pour ca que je n'avais pas encore réussi à mettre un terme à cette conversation. Peut-être que c'était pour ça que je les avais contacté pour boire un verre exactement comme ils le pensaient car, pour le pire et pour le meilleur, ils étaient mes amis.
Je vidai mon verre d'un trait et le reposai sur la table un peu trop fort.
— Bien, grognai-je. Le stagiaire, c'est le gamin que j'ai ramené chez moi il y a quelques mois.
— Celui que t'a sauvé d'un prédateur sexuel ?
— Lui-même.
— Drôle de coïncidence, s'amusa Denki.
— Peut-être pas, ricana Eijiro, ses yeux interrogateurs fixés sur moi.
— Pas exactement. Il était déjà prit pour un stage à la radio, pas dans mon émission.
— Oh, dis moi qu'il a demandé à être dans ton émission car il est tombé amoureux de son preu chevalier qui l'a sauvé des griffes d'un vieux pervers, s'enquit Denki.
— Putain, mais arrête avec tes délires à la con. Et je te f'rai dire que je peux aussi être considéré comme un vieux pervers.
— Vieux, peut-être. Pervers... me corrigea Eijiro.
— Non, me déprimez pas, on est pas des vieux. 40 ans c'est la fleur de l'âge.
— C'est pas vieux, ça dépend, jeaugeat Eijiro. Il a quel âge ce stagiaire ? Et on peut avoir son nom ?
— Izuku, 23 ans, répondis-je factuellement.
— Ah, ouais, ça fait presque 20 ans d'écart quand même, constata Eijiro.
— Peu importe, quand on s'aime.
— Mais qui a parlé d'amour ? m'emportai-je.
— Ah, si c'est qu'une attirance sexuelle c'est encore moins grave. Parce que bon, imagine tu rencontres ses parents et genre ils ont presque ton âge, dit Denki.
Je frissonnait à l'idée que ma fille ramène un type de mon age pour me le présenter comme son petit ami, je me donnais la nausée.
— Mais putain, pas de sexe, pas d'amour, rien, nada, que dalle, les corrigeai-je.
— Y a rien parce que y a rien, ou y a rien parce qu'il est ton stagiaire et qu'il a vingt ans de moins ? pointa judicieusement Eijiro.
Je regrettais maintenant que mon verre soit vide.
— Un autre ? proposa Eijiro en faisant signe au serveur.
Je haussai les épaules, les effets du premier verre se faisaient doucement sentir, mais la tentation d'un second était forte.
Denki, lui, avait déjà le nez dans son téléphone.
— Bon, il est pas facile à trouver ton Izuku. Il est pas sur Insta sous ce nom-là. T'as un nom de famille ?
— Midoriya. Izuku Midoriya.
— Izuku Midoriya... répéta-t-il comme une incantation, en tapotant à toute vitesse. Oh ! Attends, j'ai peut-être un TikTok. Y a sa tête dessus ? Il a une tête reconnaissable ?
— Qu'est-ce que j'en sais, putain ? C'est un humain avec une face. Deux yeux, une bouche.
— Super, merci. Très utile, marmonna Denki.
Eijiro s'était penché vers lui, curieux. Je le regardai faire en mâchonnant un morceau de citron que j'avais repêché au fond de mon verre vide, histoire de me donner un truc à faire.
— Attends, attends, reviens en arrière, dit Eijiro en tapotant l'épaule de Denki. Là, c'est lui ?
Ils mirent le téléphone devant mon nez. Un gars en sweat vert bouteille, un sourire gêné, il parlait dans un coin de l'écran avec en fond un personnage de jeux vidéo.
Putain. C'était bien lui. Je détournai les yeux et pinçai les lèvres dans un aveux silencieux.
— Il est mignon, nota Eijiro.
— C'est pas le sujet, aboyai-je.
— C'est quand même un peu le sujet, répliqua Denki.
Eijiro se redressa et prit un ton plus sérieux.
— Tu sais, tu devrais juste nous avouer qu'il te plait au lieu de tourner autour du pot, m'encouragea Eijiro.
Je gardai le silence. Le serveur revint avec une autre tournée. J'avalais une première gorgée, doucement. Putain ce cocktail était bon.
— Je sais pas, dis-je enfin. Je veux juste pas qu'il lui arrive des merdes. J'veux qu'il réussisse. Et j'aime bien quand il sourit. Voilà. C'est con, hein ?
— Non, dit Eijiro. C'est humain.
— C'est louche, surtout, répliqua Denki avec un clin d'œil. Je dis pas que t'es amoureux, hein. Mais tu frôles dangereusement la zone "je regarde ses stories en boucle à trois heures du matin".
Je le foudroyai du regard.
— Je dors à trois heures du matin. Je suis un adulte, moi.
— Un adulte amoureux, lança Denki avec un grand sourire.
Je lui balançai ma rondelle de citron machouillée à la gueule. Il esquiva de justesse et Eijiro alla chercher le déchet histoire que personne ne trébuche dessus.
— Putain, vous êtes insupportables, grognais-je.
— Ce que Denki essaie de dire, c'est que si t'as des sentiments, t'as le droit de les avoir. Même si tu fais rien. Même si tu dis rien. Tu peux les ressentir sans en faire un drame. C'est pas illégal, ça.
— C'est moralement limite, maugréai-je.
— Non, c'est moralement clair, corrigea-t-il. T'agis pas dessus. Et ça, c'est respectable. Le reste... ben c'est de la vie, bro.
Je me passai une main sur la nuque, appréhendant son opinion. Si c'était mal, Eijiro me l'aurait dit sans détour. Il avait tendance à voir les trucs un peu trop tout en noir ou tout en blanc, donc, pas de demi mesure avec lui. Parfois, c'était pratique.
— Vous savez ce que je déteste ? leur demandai-je.
— Les gens.
— Les surprises.
— Les cupcakes, ajouta Denki.
— Fermez-la. C'est pas les sentiments que j'déteste. C'est que là, c'est ni le lieu, ni le moment, ni même la bonne putain de décénnie. Y a rien qui va avec ces foutus sentiments à la con. Encore, je me serais juste attaché à lui. Genre mentor ou père de substitution. Mais putain, là c'est pas ça, dis-je en reconnaissant à demi mots le caractère de ce qu'izuku faisait naître en moi.
On resta là un moment. Puis Denki reprit, l'air faussement innocent :
— Bon, alors tu comptes faire quoi ?
— J'en sais rien. Rien. Je voudrais faire rien, mais je peux pas rien faire, il est là sous mon nez avec ses cernes et sa peau sur les os et j'ai qu'une putain d'envie c'est de lui prparer une saleté de soupe et de le forcer à prendre une bonne nuit de sommeil.
— Une soupe ?! s'étonna Denki.
— Ouais, un truc chaud avec des légumes. Quoi, tu sais pas ce que c'est ? m'emportait-je.
— Mec, t'es foutu, dit Eijiro en se marrant. La soupe, c'est la fin. La soupe, c'est l'amour.
Je grimaçai. Puis fini mon verre. Après un instant de silence, je repris.
— Puis-ce que vous êtes si malins, dites-moi c'est quoi votre plan.
— Pas une soupe, ricana Denki et cette fois ce fut au tour d'Eijiro de rouler des yeux.
— Déjà, arrête de penser que votre écart d'âge est insurmontable. Il est majeur, ce serait légal. Et ensuite, pour le moment, tu peux juste être son ami. Tu peux ne rien tenter pendant son stage, ca serait vraiment limite avec le truc là... comment ça s'appelle, hiérarchique machin ?
— Le rapport hiérarchique ? proposai-je.
— Ouais, ca, mais après la fin du stage, c'est bon. Ça ne doit pas être si long ?
— Deux mois, indiquai-je.
— Parfait, une durée raisonnable pour apprendre à connaître quelqu'un de façon tout à fait platonique, et ensuite...
— Des fleurs, des restaurants, un baiser au coucher du soleil sur la tour Eiffel, intervint Denki.
— Non. Après rien, rideau, il retourne à sa fac et moi je peux retourner à ma vie.
— Dis-moi, Denki, l'apostropha Eijiro comme si je n'étais plus là. Ça fait combien de temps que t'as pas vu Katsuki avoir un béguin comme celui-là ?
Denki posa un doigt sur son menton d'un geste très, trop, théâtral, faisant semblant de réfléchir intensément. Puis, dans un mouvement parfaitement synchronisé, ils se tournèrent vers moi et me fixèrent du même irritable regard. Ils marquaient un point mais je préférerais crever plutôt que de leur avouer.
Devenir amis, pourquoi pas. Ça, au moins, ne ferait de mal à personne.
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