Approche

Le réveil vibra doucement, et la mélodie calme que j'avais choisie pour me réveiller en douceur me fit grimacer. Mes tempes pulsaient d'une façon désagréable. Pas comme une vraie gueule de bois, juste le genre de fatigue qui rend tout un peu flou.

Je tirais la couette, hésitait, puis me suis forca à sortir du lit avant que la tentation de sombrer à nouveau m'avale tout entier.

L'appartement était silencieux. Les rideaux laissaient passer un filet de lumière pâle, et dans le couloir, j'aperçu les chaussures de ma mère posées bien droites contre le mur. Son sac était abandonné sur la table, son manteau accroché de travers. Elle devait déjà dormir, engloutie par le sommeil après sa garde de nuit.Je restais un instant à fixer ces objets comme s'ils respiraient encore un peu d'elle — puis j'allais jusqu'au frigo, que j'ouvrit pour le refermer aussitôt. Il était vide, rien d'étonnant puisque le mois touchait à sa faim. Mon ventre se serra quand je me rappelais que j'avais fait semblant d'avoir oublié ma carte pour que Mei m'avance l'argent pour mes verres hier. Je devrais la rembourser. Ça m'avait fait du bien de sortir, mais à quel prix.

Je repensais à hier soir. J'avais bien fait d'accepter de sortir. La folle énergie de la jeune femme m'avait aidé à ne pas penser au fait que Sasaki me manquait, que je me sentais seul et qu'il était encore là qu'il pensais à moi, mais qu'il n'était absolument plus à ma portée. Après trois verres d'un cocktail bien corsé, Mei avait dansé sur une table en hurlant les paroles d'une chanson qu'elle ne connaissait même pas, et réussi à convaincre le barman de lui prêter ses lunettes de soleil « pour le style ». Le dernier verre, par contre... oui, c'était clairement une erreur. Je me demandais si elle était dans le même état que moi. Pourrait-elle se planquer au fond du service info en priant que personne n'ait besoin d'elle aujourd'hui ? Car moi, je devais donner le change, hors de question que je ruine tous les efforts que j'avais fait pour que Katsuki accepte que je sois une aubaine plutôt qu'une nuisance.

Je pris ma veste et mon sac, et en descendant les escaliers, je sentis monter un mélange de joie et d'enthousiasme. Un petit peu comme quand je devais retrouver Sasaki au début. Pas à cause d'un sentiment amoureux, mais plutôt à l'idée que j'allais apprendre de nouvelles choses aujourd'hui. Vivre quelque chose d'intéressant. C'était sans doute dû à la tension électrique de la rédaction, les discussions qui partaient dans tous les sens, la sensation que les idées pouvaient vraiment devenir quelque chose de vivant et toucher quelques miliers d'auditeurs.

Et peut-être... peut-être aussi parce qu'il y avait Katsuki.

Un coup de klaxon me rappela à l'ordre. Je savais que je ne devais pas rêvasser pendant que je roulais dans Paris, mais je ne pouvais m'en empêcher quand je pensais à Katsuki. Et c'était absurde. Il avait l'âge d'avoir une maison, une fille, des assurances-vie et des impôts compliqués. Tout ce qui me paraissait appartenir à une autre planète. Et moi, j'avais vingt trois ans et rien de solide, à part ce vieux vélo et un carnet de notes rempli avec trop de pensées inutiles.

Pourtant j'avais parfois l'impression qu'il me regardait aussi comme si je pouvais être intéressant. Et je savais que d'une certaine façon je pouvais lui plaire. J'étais jeune, loin d'être repoussant et il était gay.

Je pédalai plus fort, comme pour étouffer cette pensée avant qu'elle devienne trop claire.

Ce n'était pas censé être ça. Je le savais. Et pourtant, savoir n'avait jamais suffi à empêcher quoi que ce soit. Peut-être que c'était ça, le problème : j'avais beau me promettre de choisir mieux, mon cœur préférait les causes perdues. Des hommes trop beaux, trop intelligents et trop vieux pour que je puisse être une option valable plus de quelques nuits à quelques mois.

Le vent frais me gifla un peu quand j'arrivai près du bâtiment. J'avais toujours mal à la tête, un peu la nausée. Je passais à la machine, me demandant à quel genre de barre j'aurais le droit aujourd'hui. Avec un peu de chance, un truc qui plâtrerait le ventre. Il était dans son bureau, déjà en train de travailler quand je déposais le mug fumant devant lui.

Il releva les yeux et je m'attendais à ce qu'il me salue, mais il me scruta un peu plus fixement que d'habitude, ses yeux carmins se pissant.

— Mauvaise nuit ? s'enquit-il.

Je m'assis et aperçus une barre à l'abricot et aux noisettes.

— Courte, lui répondis-je, un sourire forcé aux lèvres.

— Tu as besoin de plus de café ? ajouta-t-il.

Pas de piques, pas de remontrances, j'étais un peu déstabilisé.

— En réalité, un paracétamol serait le bienvenue, avouais-je.

Il ouvrit un tiroir, sortis une petite boite en carton d'un jaune criard, qu'il me jeta. Je tendis la main pour l'attrapper au vol, mais elle tomba à côté.

— Pas très bon en sport ? ricana-t-il.

— En réalité je suis un bon joueur de ping pong et j'ai de très bons APM si tu veux tout savoir.

— APM ?

Je souris, je ne savais pas pourquoi mais montrer que je possédais un vocabulaire dont il ignorait tout me faisait plaisir.

— Action par minutes, c'est une sorte de façon de parler de rapidité dans les jeux vidéo.

Il grogna en guise d'assentiment. Je pris mon cachet en silence, remerciant intérieurement mon chef de stage.

— Tu sors souvent te mettre une mine en pleine semaine ? demanda-t-il.

— Pas une mine. J'ai mal calculé le nombre de verres.

Son regard était un peu trop appuyé et il haussait les sourcils. Je compris qu'il faisait allusion à la nuit de notre rencontre.

— Non, pas comme cette fois-là. Hier soir je voulais juste pas être seul, ajoutais-je plus faiblement.

— C'est marrant parce que je suis sorti aussi hier. Dans le même bar que la dernière fois. Et je ne t'y ai pas vu chercher de la compagnie, déclara-t-il sournoisement.

— Ahhh, pas de cette façon ! m'exclamais-je frustré. Je suis sortie avec Mei, c'est une jeune femme du service info. J'avais besoin de me changer les idées.

Cette réponse parut suffir à combler son inhabituelle curiosité envers ma vie personnelle. Je bu une petite gorgée de café, me brûlant la langue. Je pensais à ce qu'il venait de dire. Avait-il ses habitudes dans ce bar ? Et cette allusion sur le fait de ne pas m'y trouver, est-ce dans l'espoir de m'y voir ? Je refoulais cette pensée au loin qui faisait battre mon cœur un peu plus vite. J'étais là pour travailler et j'avais un sujet de chronique à trouver.

Je scrutais mon fil d'info, scrollant en faisant défiler les actualités pour me donner une nouvelle idée de sujet. Je mordis dans la barre qui était rassasiante, me laissant penser que Katsuki semblait étrangement savoir ce dont j'aurais besoin. Je n'arrivait pas à me concentrer. Et c'était Katsuki qui avait commencé avec ses questions personnelles. Mes questions me démangeaient et j'étais pas assez reposé pour me retenir.

— Tu sors souvent, toi ? finis-je par demander.

Il releva les yeux de son écran.

— Sortir ?

— Hier, tu as dit être allé dans ce bar. Et... enfin. Je me demandais si c'était un truc habituel, bafouillais-je avant de me racler la gorge.

— J'aime bien ce bar, me confirma-t-il.

Ce n'était pas ce que je voulais savoir et avant que j'ai eu le temps de réfléchir, j'avais lâché le morceau.

— Et tu y vas seul ?

Je m'en voulu instantanément. Cette question était trop claire pour ne pas être interprétée comme de l'indiscrétion quant à sa vie sentimentale.

Il haussa un sourcil, un coin de sa bouche se relevant comme malgré lui.
— Pourquoi ? Tu comptes me proposer de la compagnie ?

Je sentis mes joues chauffer brutalement.
— N-non ! Pas du tout. C'était juste... de la curiosité journalistique, bredouillai-je.

— Évidemment, souffla-t-il, l'air de trouver ma réaction plus divertissante qu'autre chose.

Il sembla se détourner de la conversation, s'intéressant de nouveau à ce qu'il y avait sur son écran, mais son sourire ne s'était pas tout à fait effacé. Je bus une gorgée de café, espérant que la douleur de ma langue me remettrait les idées en place.

— Je vais pas te rassurer si tu cherches à savoir si je vais là-bas pour... ce genre de trucs, reprit-il d'un ton presque neutre, sans lever les yeux.
— Ce genre de... ? répétai-je, stupidement.

Il releva lentement le regard vers moi, ses yeux carmins accrochés aux miens, un éclat amusé au fond.
— Pour draguer, Izuku. C'est bien ça que tu voulais savoir, non ?

J'ouvris la bouche, puis la refermai aussitôt.
— J... j'essayais juste de faire la discussion, balbutiais-je.

J'avais reposé ma tasse et je ramassais les miettes de ma barre du bout des doigts pour m'occuper et ne plus observer Katsuki.

— Mmh. Très professionnel, ça, marmonna-t-il.

Il se renfonça dans son fauteuil et étira ses bras au-dessus de sa tête, les articulations craquant doucement. Je sentis ses yeux glisser à nouveau vers moi, comme pour jauger l'effet de ses mots.

— Et donc... tu t'es dit que me parler de coups d'un soir serait un sujet de discussion approprié ? demanda-t-il d'un ton presque paresseux.

Ma bouche s'assécha aussitôt.
— J'en sais rien...non. Je n'ai pas réfléchi admis-je, la voix un peu plus basse que prévu.

Il eut un bref éclat de rire, rauque et court, puis passa une main sur son visage, comme pour effacer ce sourire.
— T'es vraiment trop facile à déstabiliser, soupira-t-il.

Il se redressa et ajouta, plus sec :
— Tu ferais mieux de te concentrer sur ta prochaine chronique. Je te rappelle qu'on t'attends au tournant.

Le ton avait retrouvé son tranchant habituel, mais ses oreilles, elles, semblaient encore légèrement rosies.

Je fronçai les sourcils. Sa remarque sonnait étrangement proche de ce que Shoto m'avait dit, et je me demandais s'il faisait allusion à cette conversation. Et si c'était le cas... comment est-ce qu'il en aurait eu vent ?

Dans tous les cas il avait raison et je me recentrais sur l'important... pas sur la courbe parfaite de sa mâchoire ou la façon dont ses biceps avaient tendu sa chemise quand il s'était étiré.

Je pris une inspiration lente, avant de faire défiler de nouveau mon fil d'actu, espérant qu'une idée me tombe dessus. Mais je ne trouvais rien. Juste une suite d'articles recyclés, de polémiques déjà vues et de buzz idiots qui seraient oubliés dans 24h.

— Comment trouves-tu tes sujets ? demandais-je, curieux.

— En dormant 7h par nuit et après un bon petit déjeuner, répliqua-t-il un peu sèchement.

— Je croirais entendre ma mère, maugréais-je.

Il se passa une main sur le visage.

— Tu as raison, grommela-t-il.

J'ouvris grands mes yeux, étonné de ne pas reçevoir une nouvelle pique.

— Alors je vais arrêter mais avant j'aimerais savoir quelque chose et ensuite, je remet ma casquette de chef de stage.

Il avait dit ça d'une voix posée et sérieuse que je ne lui connaissait pas et je me demandais ce qu'il pouvait bien l'intriguer à ce point. J'attendis en silence qu'il se décide à poser sa question.

— Es-tu boulimique ?

Je restais interdit un instant, je ne m'attendait pas du tout à ce genre de question. Je dû avoir l'air bête car j'ouvris la bouche sans rien dire, fronçai les sourcils puis refermai ma bouche.

— Pourquoi ? finis-je par demander.

— Tu es super maigre, tu sautes des repas, mais tu avales sans rechigner la barre de céréales que je te prends tous les matins et tu manges à la cafèt. J'ai additionné 1 + 1.

— Non, c'est gentil de t'inquiéter mais je n'ai pas de TCA, lui assurai-je.

Son regard restait circonspect et je compris que sa curiosité n'était pas assouvie. Mais il était hors de question que je lui dise que je n'avais que des pâtes à la maison, que je gardais pour mes repas du soir et que mon solde était de -2,36€ sur mon compte en banque.

— Je suis en train de me demander si tu l'avouerai si c'était le cas, j'imagine que non, c'était une question stupide. Mais, ajouta-t-il avant de marquer une pause. Si jamais il y a un truc dont tu veux me parler, tu vois. Il s'arrêta de nouveau et se gratta la nuque. Je suis capable d'avoir une conversation sérieuse.

J'acquiesçai de la tête, appréciant la proposition, même si je n'étais pas prêt du tout à lui livrer mes secrets.

— Sinon concernant les sujets, c'est comme tout, ça devient naturel au bout d'un moment et chaque personne a sa façon de trouver l'inspiration. Prends Stain, il aime aller au contact des gens et ça lui vient souvent au détour d'une conversation, c'est pour ça qu'il n'est jamais dans l'open space quand il n'a pas encore trouvé son sujet. Mina, elle, rêvasse et suit son fil de pensée chaotique jusqu'à déboucher sur une idée. Moi, je me fie à mon humeur.

— Donc, je dois trouver ce qui marche pour moi, c'est ça ?

— Je crois bien, oui.

— Donc, aujourd'hui, ton sujet sera un truc qui va avec ton humeur, inquiète.

— Tu as tout compris. Enfin ça et aussi, qui a un rapport avec l'invité car c'est moi qui doit faire en sorte que toutes vos idioties fassent une émission cohérente à la fin.

— Je vois, merci ! dis-je maladroitement, sentant que la dynamique entre nous avait été un peu chamboulée par notre conversation.

Je ne réussis pas à trouver de sujet pendant le restant de l'heure, j'étais trop obnubilé par le fait qu'il se pose des questions à mon sujet ou qui s'inquiète pour moi. Je ne savais pas si j'aimais ça, ou pas, ni si c'était normal ou ce que ça voulait dire. Puis, l'heure de retourner à l'open space rejoindre le reste de l'équipe arriva et je m'imposai de ne plus penser à tout ca. J'allais faire ce pourquoi j'étais venu : devenir un meilleur journaliste. J'avais rejoins les autres un peu avant Katsuki et avais salué tout le monde. Ça ressemblait un peu à la fac, quand on est tous dans un amphi et qu'on attend le prof. On échange deux trois paroles en baillant. Jusqu'à ce que le prof arrive et que le silence tombe sur la salle.

— Bon, bande de larves, deux minutes de cerveau collectif avant que vous partiez en roue libre. L'invité du jour, c'est Sebastian Dieguez. Son sujet ? Les croyances, la désinformation. Mais attention : pas "les pauvres naïfs qui se font avoir par accident". Lui dit que les gens veulent croire à des trucs tordus, qu'ils vont les chercher exprès. Ça, c'est le fil rouge. Alors, vos angles ?

Camie fut la première à réagir, les coudes plantés sur la table.

— Je prends l'info brute. Les fake news qui circulent le plus en ce moment. Et je veux un top trois, bien claquant, pour mettre tout le monde dans le bain.

— Tant que c'est vérifié et sourcé, ça me va, répondit Katsuki.

— Wow, la dame "info" veut juste faire un top Buzzfeed, ricana Stain en s'affalant sur sa chaise. Super original.

— Toi, tu parles aux gens dans la rue pour qu'ils disent n'importe quoi devant un micro, répliqua Camie du tac au tac. Alors ton jugement créatif...

— Au moins moi je capture la réalité, répliqua Stain.

— J'aime bien l'ironie du truc : "On adore croire qu'on est plus malins que les autres, et c'est pour ça qu'on tombe dans le panneau."

— Tu parles de toi, là, commenta Camie en ricanant.

Tout le monde éclata de rire, sauf Neito qui lui jta un regard mauvais.

Je trouvais qu'elle avait raison, il avait un côté je sais tout mieux que tout le monde, mais j'avais l'impression que c'était un air qui se donnait, il jouait à la personne qu'on adore détester et ça marchait bien à l'antenne. Je me demandais s'il était différent en dehors du boulot. Et les autres ?

Mina leva le doigt comme une écolière enthousiaste :

— Je pensais partir sur les platistes ! C'est drôle, c'est visuel, et y a plein de mèmes à ressortir.

Stain leva les yeux au ciel.

— Génial. Encore eux. Demain on fait quoi, un micro-trottoir sur "la Terre tourne-t-elle vraiment" ?

Camie renifla, bras croisés :

— Ouais, ça pue le réchauffé. Tout le monde a déjà rincé ce sujet.

— Vous êtes rabat-joie, protesta Mina.

Neito, accoudé à son siège avec son sourire sournois, ajouta :

— Je peux aussi faire le tiercé gagnant avec comme sujet les antivax. Ça marche à tous les coups : deux vannes sur les huiles essentielles, une punchline sur la 5G, et c'est plié.

— Super original, ironisa Stain. T'as pensé à recycler aussi ton billet sur les Illuminati ?

La tension monta d'un cran, chacun parlant par-dessus l'autre. Mina insistait que les platistes restaient "iconiques", Neito défendait son humour "accessible", Camie voulait du "punch", Stain crachait sur "les éternels poncifs" et Katsuki s'agaçait déjà, tapant son stylo contre la table.

Je finis par intervenir, ma voix un peu plus forte que je ne l'aurais cru :

— Le problème, c'est que tout ça, c'est déjà vu. Platistes, antivax, QAnon... ça tourne en boucle depuis des années. Si on reprend ces exemples-là, ça va sonner creux.

Un silence bref, juste assez pour que je continue :

— Ce qui est intéressant avec Dieguez, c'est pas les croyances en elles-mêmes. C'est pourquoi les gens jouent à y croire. C'est identitaire, c'est social. Et c'est aussi hyper lié à ce qu'on a vécu récemment : enfermés pendant le Covid, noyés sous les infos contradictoires, on a vu fleurir des théories comme des champignons. Le vrai sujet, c'est ça. Pas le "mur de glace" ou la 5G.

Mina haussa les épaules, mi-vexée mi-soulagée qu'on lui propose une porte de sortie.

— Donc... parler de pourquoi on fait semblant d'y croire, plutôt que de ce à quoi on croit ?

— Enfin ! s'exclama Stain en levant les bras au ciel. Un gamin qui pige mieux le sujet que vous tous.

— Dis pas "gamin", grogna Katsuki.

Camie claqua la langue.

— Mais il a pas tort. C'est pas "oh mon dieu ils croient que la Terre est plate", c'est "regardez comme je suis badass de pas croire comme les autres".

— Exactement, rebondis-je, encouragé par le fait qu'on m'écoutait encore. C'est pas juste une bêtise à démonter, c'est une attitude. Un rôle qu'ils endossent pour exister dans un groupe.

— Donc c'est comme Neito, intervint Mina d'un ton candide. Il joue au cynique parce qu'il veut exister.

— Quoi ?! protesta Neito, rouge. Je n'ai besoin de jouer à rien, moi.

— C'est ça, soupira Stain. Tu pourrais breveter ton syndrome de persécution.

— Allez tous vous faire voir, lança Neito, sans réelle colère.

L'éclat de rire général fit éclater la tension, et même Katsuki esquissa un sourire en coin avant de ramener tout le monde à l'ordre :

— Bon, assez. Vous avez vos angles, creusez.

Il planta son regard dans le mien une seconde de trop, puis se leva brusquement, mettant fin à la réunion.

Toute cette journée m'avait paru étrange. Le comportement de Katsuki en particulier. Aujourd'hui, il avait été différent. Plus attentif, plus... présent. Je secouai légèrement la tête, me persuadant que je me faisais des idées.

Le soir, après un plat de pâtes vite avalé, je me retrouvai devant "ce bar". J'étais entré un instant et avait jeté un coup d'œil mais il n'était pas là. Mon cœur fit un petit bond de soulagement, mais aussi d'un étrange regret. Et même s'il y avait été... qu'aurais-je fait ? Croiser son regard en feignant l'innocence ? Me fondre dans l'ombre et espérer un signe de lui ? Je souris, malgré moi. Il n'était pas stupide, il aurait surement vu clair dans mes intentions. Et une idée persistante s'insinua dans mon esprit : et si... s'il y avait été ? Peut-être que quelque chose se serait produit. 

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