IV
Sa mère jubilait de joie tandis qu'il enfilait son uniforme. Aujourd'hui, Rudy devait se rendre au Centre pour qu'on l'emmène à sa base. Il était si fier; il allait enfin faire quelque de bien dans sa vie. Son but venant de se réaliser, il aspirait à concrétiser ses espoirs sur la vie. Quand il avait perdu son père, il avait cru avoir perdu son but dans la vie : rendre fier son père en le voyant accomplir de nombreuses bonnes choses. Il avait oublié ses rêves d'enfant, ses attentes dans la vie; il s'était laissé défiler au fil des jours comme un mollusque se laisse dériver dans la mer. Comme cet animal, il croyait pouvoir se retrouver face à son destin un jour ou l'autre, qu'il se tiendrait devant lui, l'arrêterait et lui dirait quoi faire...
D'un certain point de vue, on pourrait dire que c'est exactement ce qu'il s'est passé. Alors qu'il faisait les courses pour sa mère, il y a environ trois mois de cela, il était tombé sur une affiche de recrutement de l'Armée. Cette dernière affirmait qu'ils sélectionneraient parmi les plus aptes ceux qui auront l'honneur de servir l'Armée Royale. Rudy s'était souvenu d'une information qui était passé à la télévision où le roi de l'Empire annonçait son envie de renforcer les liens entre lui et le peuple. En permettant à la population d'avoir le droit de servir le roi d'égal avec la Haute Société, il espérait réduire ainsi les distances entre ces deux catégories. Il s'était également souvenue que son père avait reçu une prérogative particulière : alors qu'il n'avait que 12 ans, il avait découvert une conspiration contre l'Empire. Discrètement et rapidement, il avait rassemblé quelques preuves, en jouant avec de gros risques à Inspecteur Kelton, et avait immédiatement pris contacte avec le roi. Bien sûr, il ne fut pas cru au début mais il persista, tellement qu'un haut fonctionnaire decida finalement de l'écouter. Aussitôt prévenu, ce dernier en informa le roi. Grâce à cette découverte, l'Armée put riposter à temps et le gouvernement sauvé. En l'honneur de sa bravoure, le roi lui avait accordé le droit d'intégrer l'Armée; ce qu'il avait fait. Et il était même devenu un héros, autant pour ses semblables que pour ses coéquipiers.
Depuis sa naissance, Rudy fut régulièrement entrainé par son père dans son jardin, sous diverses formes de jeux la plupart du temps; mais c'était néanmoins une bonne mise en forme. Ainsi, ce fut sans hésitation que Rudy s'inscrivit sur la fiche. Environ un mois plus tard, on le rappela pour passer des tests. Entretemps, il avait repris les entrainements, délaissant quelques peu ses amis. Mais ce ne fut que lorsqu'il reçut la veille sa lettre d'acceptation qu'il comprit qu'il avait eu toutes les capacités requises pour intégrer les rangs de l'Armée.
Il était tard à présent et ses amis devaient déjà être partis en cours. Il poussa un soupir et l'excitation le gagna; il devait partir.
Il se rendit au point de rendez-vous avec quelques minutes d'avance sur l'heure indiquée dans la lettre. On l'envoya dans une salle d'attente en compagnie de quatre personnes. Un homme assez avancé dans l'âge et aux muscles impressionnants était assis, rigide comme un piquet, les yeux fixés droit devant lui. À ses côtés, une femme austère aux cheveux blonds relevés en chignon. Sur la rangée d'à côté, deux garçons de son âges attendaient en leur compagnie. Rudy s'avança vers ses derniers et se présenta amicalement :
— Salut, je m'appelle Rudy Dovitz. Et vous ?
Le premier garçon ignora sa demande tandis que le second, à l'air fluet sous sa petite frimousse d'ange, lui sourit, faisant briller ses yeux verts. Son beau visage était encadré par des boucles châtaines aux reflets blonds.
— Salut ! Moi c'est Yona Mikal.
— Enchanté.
Il s'assit à ses côtés, posant son sac à terre, en ajoutant :
— Quelle tension !
Le garçon se tourna vers lui :
— C'est normal ! T'imagine !? Nous ? À l'Armée ?? Ma mère a même cru à un canular quand on a reçu ma lettre...
— La mienne faillit me faire une attaque ! À croire que c'était elle qui venait d'être accepté !
Ils en rirent de bon cœur. Clairen semblait avoir répondu à son souhait en plaçant ce gentil compagnon sur sa route... - ou peut-être était-ce l'œuvre de Thandras ? Mais peu importait, l'essentiel étant que l'atmosphère semblait se détendre naturellement à ses côtés; et il n'y avait rien de mieux pour affronter les épreuves à venir.
Les convoqués n'attendirent pas longtemps avant qu'un officier ne vienne les rejoindre. Les futurs soldats se levèrent immédiatement à son entrée, tendus comme des ressorts, et restèrent silencieux. Sans un mot, le militaire les toisa tous, un à un, en prenant tout son temps, le visage figé par le sérieux, cachant chacune de ses impressions - satisfaites ou mécontentes.
— Suivez-moi.
Un simple mot mais d'une telle puissance qu'il défiait tous ceux qui n'obéirait pas. Sensibles à ce semblant de menace, les nouvelles recrues exécutèrent sa demande. Il sortirent du bâtiment et montèrent à bord d'un petit jet militaire qui les attendait. Aussitôt installés, les portes se fermèrent et l'avion pris son envol.
Pour ces civils qui vivaient jusqu'à présent comme tout un chacun, le voyage ne faisait que commencer.
~*~
Pour ne pas changer ses bonnes habitudes, Jetan séchait les cours. Il était allongé sur le muret, derrière la cour de l'école, observant les nuages défiler devant ses yeux. Deux oiseaux batifolaient au-dessus de lui.
Quand il était rentré la veille, malgré l'heure tardive, il avait retrouvé une fois de plus son père prostré sur le plancher de leur salon, regardant de vieux albums photos. Toujours les mêmes sempiternelles clichés de sa défunte mère. Tout ce qui la lui rappelait résidait dans ces images figées dans le temps. Indéniablement, son père repensait à d'heureux souvenirs puis lâchait un soupir où toute la peine du monde s'y trouvait. Et tous les jours, c'était ce même cirque : son père l'évitait, sa ressemblance avec sa mère lui fendait le cœur à chaque fois, et il en souffrait tellement qu'il l'avait inconsciemment rejeté; il travaillait la journée pour garder un toit où vivre; et le soir il restait des heures assis à même le sol à regarder de vieilles photos de sa femme. Jetan ne supportait tellement plus l'attitude laxiste de son père qu'il ne se sentait plus chez lui.
Il était sorti de cours depuis une bonne vingtaine de minutes. À tous les coups, Mily allait bientôt le rejoindre.
— Jetan !
« Gagné », pensa-t-il.
La jeune fille grimpa en vitesse sur la bordure détachée du mur, et fonça vers lui, le visage on ne peut plus sérieux. Elle s'installa à ses côtés, mes jambes ramenées vers son ventre, et resta sans bouger ni parler à ses côtés. Elle joignit ses bras autour de ses jambes et soupira. Son attitude était si étrange que Jetan faillit lui demander ce qui lui arrivait. Heureusement pour lui, Mily se lança avant qu'il ne le fasse :
— À cette heure-ci, il doit sûrement être parti.
Jetan n'eut pas besoin de lui demander de qui elle parlait; l'évidence de cette affirmation lui rappela sa désapprobation et l'irrita de plus belle. Il en poussa un grognement de mécontentement, signifiant à la jeune fille de ne pas continuer sur cette voie. Mais cette dernière avait pris la mauvaise habitude de ne pas céder sous les menaces silencieuses du garçon.
— Mais tu vas arrêter de ronchonner, oui !? Bon sang ! Il... Rudy... Il est partit !
Elle poussa un cri silencieux de tristesse.
— Ne me casse pas les pieds. Dois-je te rappeler à quel point tu étais heureuse pour lui hier ?
— Oui, mais...
Mily rougit en repensant à toutes les folies qu'elle avait faites la veille. Elle était tellement excitée qu'elle avait fini par animer toute la soirée, gérant la musique, les blagues auprès de Rudy...
Ses rougeurs s'estompèrent et ses yeux s'emplirent de tristesse.
— ...c'était parce que je ne voulais pas lui montrer à quel point son départ me rendait triste...
Elle n'ajouta plus un mot. L'heure s'écoula, les chants de la ville comme unique fond sonore. Puis repensant à des souvenirs particuliers, elle brisa son silence :
— Tu crois que j'aurais dû lui dire ?
— Que t'étais amoureuse de lui ?
Jetan se reçu un grand coup de poing sur l'épaule. Il grogna de mécontentement pour la faible douleur perçue. À ses côtés, Mily s'agita comme une gamine prise en flagrant délit.
— Quoi !? Non ! Ça va pas de dire des choses comme ça !? Oh là là...
Le lycéen poussa un nouveau soupir d'irritation en se massant l'épaule. Comme s'il en avait quelque chose à faire de ces histoires d'amourette ! En réalité, peu de chose l'intéressait depuis la perte de sa mère. Et les études ne faisaient pas partis de ces choses.
Mily mit quelques minutes à se calmer. D'abord, par gêne; son cœur battait à tout rompre. Puis par tristesse; Jetan avait deviné ses sentiments, alors que le concerné non, et elle ne lui avait rien dit à ce sujet avant son départ.
— Non...
Elle secoua la tête, inspira un grand coup et reprit le fil de sa pensée.
— Non. Ce que je voulais dire c'était à propos de ces infos que la Résistance à fait circuler. Tu te souviens ? Sur l'Armée et ses corruptions ? Pots-de-vin et trahisons. Tu crois que c'est vrai ?
Jetan réfléchit quelques minutes. Il se souvenait un jour, alors qu'il se baladait dans les rues de la Cité, un homme l'avait pris à témoin et avait divulgué ses informations. Il disait les avoir reçues de source sûre et que son esprit patriotique s'était obligé à les partager. Il se souvenait que la police était venu l'arrêter, et qu'il y eut ensuite une grande polémique sur les droits des hommes; droits de presse, droits à la parole, etc... Cela avait ternis l'image de notre si bon roi.
Jetan soupira et balança sans ménagement :
— Il le sait. Mais il préfère fermer les yeux, comme tout le monde.
Mily n'ajouta rien d'autre. Elle savait qu'elle ne pourrait pas le convaincre de changer sa façon de voir les choses. Ce qui le chagrinait, elle en comprenait la raison - mais n'en accusait pas pour autant l'Empire d'être responsable de ce désastre. Et elle n'avait pas envie de se disputer avec lui. Elle était montée à la recherche d'un certain réconfort, mais elle n'arrivait pas à se faire à l'idée que l'époque où elle était plus-ou-moins chouchoutée par ses copains était révolue. Il n'y avait que Rudy qui était resté gentil avec elle, même s'il avait également changé. Mais dorénavant, elle n'aurait plus personne pour calmer sa peine, plus de confident à qui confier les méandres superficiels de son cœur - car bien sûr, elle ne parlait jamais amour avec Rudy; ce serait dépasser un stade qu'elle n'était pas prête à franchir.
Ne sachant pas quoi dire d'autre, elle se tut, écoutant la respiration lente d'un Jetan silencieux. Et elle garda sa peine au fond d'elle, attendant le jour où quelqu'un serait capable de l'écouter.
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