Temps 9


Si seulement c'était possible...

"Papa? Es-tu là?" demandai-je timidement.

Aucune réponse. Je savais très bien qu'il y était puisque j'entendais ses sanglots étouffés à travers la porte de chêne brut, donc je décidai d'entrer. Je poussai lentement la porte et m'avançai tranquillement dans cette cachette sombre et obscure que mon père avait trouvé pour vivre son deuil au silence de tous. J'avais déjà vu l'ensemble de la pièce toutes les fois où j'étais venue observer maman pendant qu'elle travaillait sur ses projets, mais je n'avais jamais osé y entrer quand elle n'y était pas. Le mur devant moi était entièrement rempli de toutes les peintures, les sculptures, les dessins et tout ce qu'elle pouvait réaliser d'autre à l'aide de ses mains. Le mur à ma droite était presque complètement caché par les meubles et les tablettes qui servaient à ranger tous les outils d'art et sur le mur à ma gauche était simplement étalé une table et un divan, sur lequel mon père était recroquevillé en petite boule.

"Papa? Vas-tu bien?" m'inquiétai-je.

Je m'avançai tranquillement vers cet homme qui vivait mal le départ de sa bien-aimée.

"Aly? C'est toi?" me demanda-t-il désespérément en relevant ses yeux abattus vers moi.

"Non, papa. Maman n'est plus là, c'est Ella.

—Ella?" murmura-t-il.

Il releva ses yeux pleins d'eau vers moi et mon coeur ne fit qu'un tour. Depuis qu'elle était morte, il n'était plus le même. La seule personne qui le comprenait vraiment, qui savait comment il agissait et pourquoi, et bien elle n'était plus là pour l'aider à se contrôler.

"Arrête de me regarder avec ce petit air et va me chercher un verre, du rhum.

—Papa, ça suffit avec l'alcool. Tu vas te tuer à force d'en boire!

—Au moins, je pourrai aller la rejoindre...

—Est-ce que tu entends ce que tu dis? Maman serait déçue de t'entendre dire des choses aussi affreuses et tu le sais très bien. Elle te l'a dit : il faut que tu continues de vivre, refais ta vie!

—Ne l'utilise pas pour me culpabiliser, Ella.

—Écoute, viens marcher avec moi. On va aller prendre l'air un peu, ça va nous faire du bien. Comme avant.

—Non. Je préfère rester enfermé ici jusqu'à ce que la mort vienne me chercher..." murmura-t-il en fixant le mur de ses deux yeux vides.

Je poussai un léger soupir d'exaspération et je me plaçai droit devant lui. Je pris ses mains dans les miennes et je m'acroupis à sa hauteur.

"Heyy, ça va aller. Je suis là s'il y a quoique ce soit. On va s'en remettre, tu vas voir.

—Ella, je voudrais être seul, s'il te plaît.

—D'accord, mais le souper sera prêt dans une trentaine de minutes et je veux le manger avec toi. Je t'appelerai quand tu devras descendre. Je t'aime, papa."

Je descendis les marches jusqu'à la cuisine et je commençai à préparer le souper. Son plat préféré, de la lasagne, juste pour lui faire plaisir. Il avait besoin de réconfort, et bien que ce n'était pas seulement avec de la nourriture qu'il allait réussir à oublier sa perte, ça allait l'attendrir l'espace de quelques minutes.

"Ella?" m'appela-t-il du bas des escaliers. "Je, je suis désolé.

—Désolé pour quoi?

—Ces temps-ci, je n'ai pas été un très bon père et je compte bien me racheter. Je vais faire des efforts pour passer au-dessus de son absence.

—Merci, papa."

Juste le fait qu'il s'excusait me remontait le moral. Il n'avait pas été beaucoup présent ces deux derniers mois et ça me rendait la tâche assez compliquée. Il avait peut-être perdu son seul amour, mais il ne fallait pas oublier que j'avais énormément perdu aussi. Il me manquait un gros élément de ma vie : ma mère. C'était non seulement mon modèle, mais aussi ma confidente et ma conseillère. À peu près tous les bons choix que j'avais pris, c'était en lui demandant son avis. Elle me manque, aussi simple que cela pouvait paraître.

"Ella? Ça va?"

Il s'avança vers moi avec cet air inquiet qu'il prenait chaque fois qu'il se passait quelque chose d'anormal. Il essuya les gouttes perlant de mes joues rougies avec son pouce et je le pris dans mes bras. J'avais besoin de ce contact. Pour sentir que je n'étais pas seule à traverser ce grand champ de bataille.

"On est tous dans le même bateau, ma chérie. On va s'en sortir, ensemble.

—Promet-moi de ne pas m'abandonner toi aussi.

—Je ne peux pas promettre une telle chose, Ella.

—Promet-le moi, papa.

—Je te promet d'être toujours là quand tu auras besoin de moi.

—Je t'aime, papa.

—Je t'aime aussi, Ella"

Si seulement voyager dans le temps était possible... Je pourrais faire des tas de choses pour empêcher que ma mère ne me soit arrachée : revenir à un mois avant l'annonce de son cancer en phase terminale et la convaincre d'aller voir un docteur ou encore revenir jusqu'à la cause principale de son cancer, la cigarette.

Si seulement les Hommes étaient assez intelligents et avancés technologiquement pour pouvoir inventer une machine qui réglerait chaque petit problème qu'une personne pouvait avoir...

Si seulement Dieu n'avait pas fait en sorte que les gens meurent. Ça aurait évité de nombreuses larmes versées pour un personne plus de notre monde.

Mais tout ça, ça ne se pouvait pas. Ou alors, pas encore. Voyager dans le temps n'était pas possible parce que les Hommes étaient trop cons et lents.

"Papa, pourquoi la vie est aussi injuste?

—Ma chérie, je n'en ai aucune espèce d'idée. Mais rappelle-toi toujours que tout arrive pour une raison.

—Mais Dieu n'avait pas le droit de nous l'enlever!

—Heyy, tu vas t'en remettre.

—Je ne vois toujours pas c'est quoi la foutue raison pourquoi maman est morte.

—Pour te faire apprendre de tes erreurs. La vie est courte, il faut en profiter."


De amynou2002.

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