Chapitre VI

Maës Féolas m'enjoignit à le suivre alors qu'il quittait ses appartements. Nous redescendîmes au rez-de-chaussée et bifurquèrent vers la droite pour atterrir dans une vaste cuisine aux comptoirs surchargés. Je ne pus retenir une grimace face au désastre et à l'odeur pestilentielle qui planait ici. Des débris jonchaient une partie du sol et de la vaisselle sale traînaient dans un bac immense.

Le professeur se dirigea vers un meuble épais qu'il ouvrit d'un geste brusque. La vague de froid me surprit et, curieux, je m'approchais. Quelle inventivité ! Les aliments étaient conservés au frais dans ce meuble ! Comment était-ce possible ?

— Est-ce de la magie ? questionnai-je, impressionné.

— Oui, c'est une découverte assez récente qui va faire des ravages dans le pays.

— Est-ce vous qui l'avez découverte ?

— Regarde par toi-même, me répondit-il en montrant le socle du placard.

Je me mis à genoux et observai l'entrelacement de lignes qui composaient cette rune. Je reconnus les symboles pour avoir vu Isen en utiliser au moins une à petite échelle.

— « Préservation de Glace », murmurai-je doucement.

— Juste, pour la lecture, approuva le professeur.

Je baissai à nouveau la tête pour l'observer davantage. Les lignes cuivrées brillaient légèrement d'or. Je me souvins alors de la couleur plus brune de la rune utilisée pour réparer le chariot.

— Ce n'est pas la même couleur.

— Qu'en déduis-tu ?

— Que ce n'est pas vous qui avez posé cette rune-là ?

Maës Féolas hocha vigoureusement de la tête avant de plonger à l'intérieur du meuble et d'en ressortir quelques fromages, des fruits et du pain bien conservé. Puis il chercha dans les tiroirs des ustensiles propres... en vain. Il grogna fortement et poursuivis ses recherches jusqu'à trouver son trésor. Ainsi chargé, il m'ordonna de le suivre alors qu'il retournait en haut. Dans les escaliers, il m'informa :

— C'est la cuisine. Tu peux manger tout ce que tu veux et même autant que tu veux. La nourriture est comprise dans le loyer que je paye pour mes quartiers.

— Cet endroit est une auberge ?

On ne dirait pas.

— Non, il s'agit plus d'une résidence communautaire. Il y a actuellement cinq autres locataires ici...

— Mais si je ne paye pas de loyer, pourquoi aurais-je le droit de me nourrir librement ?

— Ne vas pas t'inquiéter de choses aussi futiles. Tu travailleras donc, crois-moi, tu mériteras et ton salaire, et ta nourriture.

— Et où vais-je dormir ?

— Je n'ai qu'une chambre donc tu te contenteras du fauteuil.

C'est mieux que rien, il fallait l'avouer.

Maës Féolas s'affala sur ledit fauteuil tout en déposant ses victuailles sur le plateau précaire de la petite table surmonté de documents. D'un signe de main, il m'indiqua de le rejoindre et nous commençâmes à dîner.

~*~

Les bruits du plancher qui grinçait étaient plutôt désagréables. Je n'en avais pas l'habitude. À la Maison des Cerisiers, mes parents auraient incendié le personnel si on avait osé laisser entendre le moindre bruit, faisant ainsi honte aux maîtres. Et lorsque je campais à la belle étoile, la nature me semblait plus... paisible.

Ou peut-être avais-je simplement du mal à dormir dans ce nouvel environnement. Maës Féolas ne semblait pas être un homme très bavard. Immédiatement après avoir dîné, il me confia plusieurs livres de sa bibliothèque, des ouvrages que je n'avais jamais vu, même lorsque je travaillais pour Mr Pinkley.

— Ton devoir sera d'apprendre ces runes par cœur, m'avait-il ordonné.

— Je vous remercie de m'héberger pour cette nuit mais je n'ai pas encore accepté...

— Dans ce cas, ce sera ton paiement pour l'hébergement, avait-il tranché avec indifférence.

Je n'aimais pas vraiment sa façon de décider que je serais son assistant, quoiqu'il en coûte. Même si je n'avais aucun argument pour contrer cette situation. Maës Féolas était parti se coucher immédiatement après avoir mangé. Il avait été trop éprouvé par son voyage, aussi ne s'était-il pas attardé. J'étais un habitué des journées rudes alors, en attendant le sommeil, je m'étais mis à lire quelques runes. Bien que le volume fût différent de ceux que possédait Isen, je reconnus quand même pas mal de runes. Et j'en découvris quelques autres avant de me coucher...

Et maintenant, j'attendais le sommeil venir à moi. Mon esprit fusait de nouvelles runes et les sons de cette maison inconnue me perturbaient. Je crus entendre une voix à l'étage plus tôt, des bruits de pas un peu plus tard. Le vent soufflait fort cette nuit-là et faisait gémir les murs.

Désespéré de trouver le sommeil, je décidai de m'attarder sur des tâches familières qui ne me demanderai pas d'effort. Je me levai aussi silencieusement que possible, puis je quitter les appartements de Maës Féolas. Je descendis prudemment les marches de l'escalier mais ne pus m'empêcher de grimacer lorsque je bois grinça sous mon poids. Je surveillai les bruits de la maison ; personne ne semble se réveiller. Bien. Je poursuivis ma route et atteint enfin ma destination.

Je plissai le nez face à l'odeur qui se dégageait de la cuisine. Comment pouvait-on laisser une pièce dans cet état ? Je tâtai à la recherche d'une bougie et trouvai des pierres de silex dans un tiroir après de nombreux essais. Enfin, une petite lueur vint difficilement éclairer la pièce.

Bien, je pouvais commencer. Je laissai mon esprit s'évader, comme il en avait l'habitude lorsque je travaillais à la Maison des Cerisiers. Après l'âge de dix ans, je n'avais plus jamais officier dans le ménage, ma présence requise ailleurs. Toutefois, je n'avais pas perdu ces aptitudes qui, de plus, m'avaient bien servi lorsque je vivais avec Isen. Le pauvre ne savait rien faire de ses dix doigts, à cause de son éducation d'héritier. Sans moi, il n'aurait jamais pu s'en sortir.

Je stoppai mon mouvement, me figeant les bras encombrés d'assiettes sales. Cette pensée macabre, j'avais tout fait pour l'éloigner de moi le plus longtemps possible. J'aime Isen... ou peut-être l'avais-je vraiment aimé. Et peut-être avais-je vraiment cru qu'il m'aimait en retour... Mais peut-être qu'il s'est tout simplement servi de moi. Après tout, il est mon futur maître.

Je poussai un long soupir puis me redressai. Je poursuivis le rangement et cherchai des produits à nettoyer. Je m'arrêtai quelques minutes devant le placard froid, appréciant la fraîcheur qui s'en dégageait, puis je continuai jusqu'au petit matin...

~*~

Je nageais dans un brouillard incertain. Des formes floues s'évaporaient dès que mon regard s'y arrêtait, m'empêchant de les atteindre. Je ne leur courrai pas après, je savais le processus inutile. Alors j'attendis. Des mots apparurent dans mon champ de vision. Non, pas des mots. Des runes. Oui, je reconnus les symboles particuliers de cette langue extraordinaire. Ils flottaient autour de moi mais aucun n'avait de sens. Ils m'étaient tous étrangers, comme créé à partir de mon imagination. Intangibles. Irréels.

Une chaude caresse survola ma peau. Immédiatement le visage d'Isen apparut dans mon rêve et je poussai un gémissement de plaisir. Mais quand je tendis mes mains pour l'attraper et l'amener à moi, il se détourna, embrassant un garçon à l'air familier et pourtant inconnu. Je me figeai, la déception m'envahissant par vagues violentes. Mais je n'étais pas surpris ; ce dénouement était d'une logique implacable.

Le plaisir continua à grimper en moi, graduellement. Pourtant, rien autour de moi n'éveillait d'images sensuelles. Toutefois, dès cette pensée me traversa l'esprit, ma vision changea aussitôt. En un instant, je me retrouvais dans les bains de la Maison aux Cerisiers. Mais il y avait quelque chose de différent. Un parfum velouté imprégnait l'atmosphère. Des hommes nus par dizaines se prélassaient devant moi, dans des positions aguicheuses peu naturelles pour une telle pratique. L'un d'eux me prit par la main, désirant m'entraîner auprès d'eux mais je fis de la résistance. Bien qu'agréable, une telle vision était impossible.

L'image se flouta et la brume de mon cerveau commença à disparaître. Je sentis un poids collé à moi et j'eus du mal à m'éveiller. Pourtant, j'ouvris petit à petit les paupières, la lumière du jour s'immisçant en moi. Le poids me gêna et je tentai de m'en débarrasser.

— Zut, tu te réveilles.

La voix inconnue me fit sursauter et, en effet, pour le coup, me réveilla d'un coup. Je plongeai dans un regard noir sans pupille se démarquant d'un visage de porcelaine. Les lèvres rouges de la femme s'étirèrent en un sourire taquin alors que je constatai que le poids qui m'avait gêné était en fait ses mains sous mes vêtements.

Je bondis d'un seul coup, m'éloignant d'elle alors qu'elle riait aux éclats, la voix mélodieuse me tirant des frissons irrépressibles.

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