Chapitre V


Je suivais à distance l'étrange homme qui m'avait alpagué. Un quasi inconnu ! J'entendais au loin la voix de ma mère me réprimandant et me rappelant les règles de survie. « Ne suis jamais un inconnu dans ses quartiers. Les clients ne sont pas tes amis ! ». Le professeur Féolas se retournait de temps à autre pour s'assurer que je le suivais bien. Honnêtement, je ne comprenais pas pourquoi je le faisais.

Ah, si, la nuit tombait, je devais vite me trouver un abri. Le perfide m'avait attiré avec sa proposition. « Un boulot pour toi. Nourris et logé ! L'idéal ! En échange de ton assistance pour mes cours... »

J'ai oublié de lui demander quel genre d'assistance et surtout quelle était sa matière d'enseignement... Je manquai de prudence.

Je ralentis le peu, une cadence à peine plus lente pour me laisser le temps de réfléchir. Que risquais-je de perdre à le suivre... à part ma propre vie ? Non, je fabulais. S'il m'avait voulu du mal, il aurait usé de sa magie pour m'attraper dès le début.

Nous longeâmes des hameaux que Maës Féolas nommait les uns après les autres en m'expliquant leurs spécificités. Apparemment, il y avait bien des règles dans cette ville et papillonner d'un quartier à un autre était très mal vu. Un concept que je comprenais, moi qui avais été élevé dans une auberge avec des accès limités à nos clients les plus fastueux, mais j'avais du mal à l'appliquer sur une ville entière. C'était étrange...

Quelques gouttes commencèrent à tomber et je poussais un grognement. Maës Féolas se retourna vers moi et dessina une rune dans les airs puis, d'un mouvement sec de la tête, me la désigna. Je l'analysai et reconnus les lignes.

— « Protection des eaux » ? Vous venez de créer une ombrelle contre la pluie ? demandai-je, ébahi.

— Les runes sont capables de faire énormément de choses, m'apprit-il, un infime sourire éclairant sa morosité naturelle. Il suffit de les comprendre et de trouver la bonne combinaison.

— Les runes sont aussi infinies que les sons, racontai-je en me souvenant des cours d'Isen. Les lignes représentent la structure de la demande et la combinaison, son sens.

Maës Féolas me jeta un coup d'œil amusé.

Le Manuel pour Débutant ? Ou Les Bases des Arts Runiques ?

Le Manuel. Mon ami voulait acquérir des connaissances avant de commencer sa formation officielle.

— Savais-tu qu'il existait des familles de runes ?

Mon silence fut une réponse. En un sens, cela parait logique mais j'avais comme l'impression que cela allait au-delà de l'évidence.

— Je sens qu'on va bien travailler ensemble, s'enthousiasma le professeur en se frottant les mains.

— Je n'ai toujours pas accepté de travailler pour vous, l'avertis-je en grognant.

— Oui, oui, me répondit-il négligemment.

Nous continuâmes à parcourir les rues tout en longeant la forêt. Certains passages donnaient directement sur cette dernière mais je n'avais pas le temps de m'attarder. En plus, le soleil déclinait de plus en plus rapidement. Au bout d'un long moment, nous arrivâmes devant une bâtisse que je qualifierai de manoir, malgré son air décrépi sous l'invasion de branchages provenant du vénérable arbre planté devant.

Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale et la raison venait taper de nouveau dans mon esprit.

Bon sang ! Je vais disparaître dans les méandres abyssaux de ce lieu secret ! On ne retrouvera même pas mes os !

Alors que les pensées fusaient en moi, Maës Féolas sortit une lourde clé pour la positionner dans la serrure. Le glas sombre me fit reculer d'un pas mais un mur stoppa ma progression. En levant la tête vers l'arrière, mon souffle se brisa et mon cœur s'emballa. Je poussai un cri effrayé et fis face à l'inconnu.

— N'effraye pas mon nouvel assistant, marmonna sans conviction le professeur derrière-moi.

Un coup d'œil rapide me fit me rendre compte qu'il m'avait abandonné là, face à l'étrange créature qui me faisait face. L'homme au visage de lion possédait des moustaches qui s'agitaient alors qu'il me reniflait clairement. Un rictus étira ses lèvres inexistantes, laissant filtrer ses canines proéminentes. Son regard jaune me cloua sur place.

— Salut, chaton, gronda-t-il.

Je pris une profonde inspiration qui me remit les idées en place. En un instant, je retrouvai cette maîtrise professionnelle que j'avais été contraint de développer durant toutes ces années à l'Auberge. J'étais un domestique de maison excellent, je ne me plaignais pas des clients et ne les jugeais pas pour leurs différences, que ce soit culturelles ou physiques. J'étais un professionnel et je me devais d'agir tel quel.

— Bonjour, je m'appelle Zeley, me présentai-je poliment, tête inclinée vers l'avant.

J'évitai de justesse le « bienvenue dans notre auberge ! » qui aurait indubitablement suivi.

L'animäe me lança un regard surpris avant d'exploser de rire.

— T'es un marrant toi !

Il abattit son énorme poigne sur ma tête et secoua mes cheveux. Je poussai un petit couinement de surprise, peut-être même un peu de douleur, mais je fus soulagé de le voir me dépasser et rentrer dans la maison. Je pris une seconde pour me remettre de mes émotions et le suivis.

Un hall empli de bric-à-brac m'accueillit à bras ouverts et je peinai à me faire un chemin. Je suivis instinctivement les mouvements de l'homme-lion qui, lui, n'en avait rien à faire et écrasait tout ce qui traînait sous ses pas. Sans se retourner, il m'indiqua l'escalier.

— Premier étage à droite.

Et il disparut derrière une porte. Je m'arrêtai en observant les alentours, les murs à la peinture défraîchie et les boiseries à l'ancienne. L'escalier en bois sombre partait des deux côtés de la pièce pour se rejoindre au palier supérieur. Je l'empruntai sans me presser et remarquai un second escalier plus discret. De dehors, j'ai bien eu l'impression de la demeure s'élevait sur trois ou quatre étages...

Je me dirigeai sur le côté où plusieurs portes longeaient un mur. La première était ouverte et j'entraperçu Maës Féolas. Je toquais par politesse et entrai avant de me faire inviter. La pièce dans laquelle je me trouvais avait tout l'air d'un bureau. Une longue table centrale était surmontée de dizaines de documents et des livres tenaient de façon précaire dans un coin. Le long d'un mur, une immense bibliothèque débordant de volumes en tout genre. Une seconde table plus discrète semblait avoir été épargnée du capharnaüm. J'y repérai un encrier et sa plume.

Sous une grande fenêtre, Maës Féolas s'occupait de débarrasser un canapé en bon état, malgré la poussière accumulée dessus par les carnets et autres opuscules trainant dessus. Ce professeur était décidemment très porté sur le vélin et les écrits.

— Vous êtes professeur de quoi ? finis-je par demander, curieux.

— De ci, de ça, répondit-il, sibyllin. Mais pour toi, ce sera d'arts runiques.

Je fronçai les sourcils.

— Je pensais que je devais vous aider, pas que vous m'enseignerez quoique ce soit.

— Et comment veux-tu m'aider dans mes recherches si tu ne connais pas les runes ? rétorqua-t-il d'un air suffisant.

Au temps pour moi.

Puisqu'on en était là, je décidai de rentrer dans le vif du sujet. Je croisai les bras et lui fit face.

— Comment et à quoi devrais-je vous aider ?

Maës Féolas s'affala sur le divan et m'offrit un large sourire.

— C'est simple : tu vas m'aider à créer de nouvelles combinaisons.

Je le regardai les yeux ronds.

— Vous plaisantez ?

— Bien sûr que non.

— Mais comment je pourrais vous aider à ça ?

— Tu es intuitif, et c'est exactement ce qu'il faut pour créer de nouvelles combinaisons.

— Seuls les thaumaturges de haut niveau en sont capables ! répliquai-je, abasourdi.

— Tss ! Les arts runiques n'appartiennent pas aux thaumaturges ! me morigéna-t-il. Tout le monde est capable de comprendre les runes et d'en créer ! Enfin, non, pas vraiment... C'est une capacité peu commune mais elle peut être autant appliquée par n'importe quel être vivant sur notre belle planète. Et toi, mon garçon, tu m'as l'air sacrément doué.

Je levai un sourcil, sceptique.

— Je ne vois vraiment pas en quoi.

— La rune que j'ai utilisée pour réparer la calèche. Je ne l'ai dévoilé à personne, m'apprit-il. Et pourtant, tu as su la lire.

— N'importe quoi ! Il existe plein de runes de réparation ! le contredis-je.

— Oui mais pas comme celle que j'ai utilisé. Est-ce que tu sais pourquoi il existe tant de runes pour une seule demande ?

Je secouai la tête doucement.

— C'est parce que chaque lanceur de rune possède son propre style.

— Pourtant, dans les ouvrages académiques...

— Les académies partagent un alphabet runique standard, m'interrompit-il. Pour former des magiciens de haut niveau, il faut parler la même langue ! Mais un vrai thaumaturge de rang Opale devrait être en mesure de créer ses propres runes, parler son propre langage !

— Êtes-vous un thaumaturge de rang élevé ?

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire mystérieux qui me fit froid dans le dos.

— Assez parler ! déclara-t-il soudainement en claquant des mains. De toute façon, tu n'as nulle part où aller cette nuit alors tu vas rester ici et demain, je te montrerai tout ce que tu gagnerais à rester travailler pour moi ! En attendant... Que dirais-tu de dîner ?


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