DOUZE

Pendant la dernière heure de la journée, je m'assieds au fond de la salle d'Anglais, et attends que le brouhaha habituel de la classe cesse. Mais une personne qui tire la chaise à côté de moi me sors de mes réflexions.

— Tu te rappelles de moi ? sourit Cameron.

Je secoue la tête. Il sort ses affaires et je fais de même, alors que le professeur ferme la porte et que la classe se calme.

Les premières minutes passent lentement, et Cameron ne m'adresse pas la parole, se contentant de me jeter un regard malicieux par moment.

— Y a une soirée chez un pote, vendredi, me souffle le beau blond après la moitié de l'heure en silence.

Je fronce les sourcils et me tourne lentement vers lui.

— Et alors ?

— Tout le monde est invité.

— Super. Vous allez bien vous amuser.

Il ricane et lève les yeux au ciel. Il penche la tête sur le côté et affiche sourire chaleureux.

— Ce serait bien que tu viennes.

— Pourquoi ?

Il souffle et hausse les épaules.

— Faut bien que tu t'intègres.

Un sourire s'étire au coin de sa bouche.

— On verra, soufflé-je.

Il hoche la tête et reporte son attention sur le petit dessin qu'il grave sur la table, un éternel sourire accroché à son visage. Je tourne la tête vers la fenêtre avec un soupir amusé.

*  *  *

En fin de journée, alors que je pensais retrouver mon téléphone portable sur la table ou le canapé, je me rends compte qu'il est introuvable. Puis je me rappelle soudainement que je ne l'ai pas vu depuis que j'ai quitté l'appartement de Tyler. Je me donne une claque en me rappelant enfin l'endroit où il se trouve. Sur son lavabo, dans sa salle de bain. Je l'y ai déposé quand je me suis changée, et j'ai oublié de le reprendre. J'y fais pourtant toujours attention. Je commence à paniquer en pensant à ce qu'il pourrait trouver sur mon téléphone s'il trouvait mon mot de passe. Il y a des tonnes de messages entre moi et ma famille, mes amis, et des photos également. J'enfile rapidement des baskets et prends une veste en partant en courant. Il faut que j'aille le récupérer.

J'arrive par chance à prendre un bus passant quelques secondes après que je sois descendue, et descends à l'arrêt le plus proche de chez Tyler. Je presse le pas et arrive assez rapidement à son appartement. Espérons qu'il soit revenu. Je prends l'ascenseur en tapant du pied, et m'élance dans le couloir. J'ouvre presque la porte sans frapper, mais je me ravise immédiatement.

— Entrez !

J'ouvre la porte à la volée en m'apprêtant à parler, mais je ravale mon souffle et me raidis quand je vois le groupe entier affalé dans le canapé, avec de la pizza sur la table basse et la télé allumée devant eux. Je regarde Tyler d'un air paniqué, et je vois qu'il ne sait pas vraiment quoi dire. Mais il prend un air désinvolte et me fait un signe de la main.

— Tu es venue chercher ton portable, c'est ça ? dit-il, à ma grande surprise.

J'acquiesce en m'avançant, perplexe.

— Il est sur la table de la cuisine.

Je m'empresse de le prendre. Je remarque les regards perplexe et les sourcils froncés de tous, et je me dépêche d'expliquer la situation, en inventant tout.

— Quand il m'a ramené chez moi après la plage, il est passé chez lui et je suis allée aux toilettes.

Ils hochent lentement la tête et semblent se détendre après mon mensonge.

— Viens avec nous, me propose Hailey avec un léger sourire.

Je vais m'installer avec eux, hésitante. Il y a peu de place dans le canapé, et heureusement qu'il y a deux poufs de chaque côté, où sont installés Connor, détendu et sans chaussures, et Jason, étrangement, dans le même cas. Il doivent se sentir vraiment chez eux. Hailey est collée à Tyler, et je ne peux m'empêcher de remarquer son air ravi. Je vais m'installer près d'Ally, qui est elle-même collée au couple du groupe, Joy et Scott. La petite brune me sourit. Je garde mon téléphone dans ma main, et passe en revue mes messages pour vérifier qu'aucun ne manque. Je continue ma vérification et remonte sans m'en rendre compte à longtemps avant l'accident. Je suis prise de nostalgie en les lisant, et mes yeux me piquent.

De : Maman

Le tournage a duré un peu plus longtemps aujourd'hui, je serai un peu en retard ce soir du coup. Préviens ta sœur.

À ce soir.

Je t'aime. Bisous.

De : Maman

On a enfin fini de tourner le film. Tu vas l'adorer ! Je reviens avec des sushis ce soir pour fêter ça, ahah.

Je t'aime. Bisous.

Ma mère finissait toujours ses messages de la même façon, si bien que je n'y prêtais même plus attention et que c'était tout à fait normal. Mais aujourd'hui, j'aimerais tellement recevoir un SMS avec cette conclusion. Et j'aimerais tellement qu'elle débarque avec un sourire rayonnant et brandisse les sachets de sushis avec fierté comme elle le faisait toujours à la fin de ses tournages.

De : Papa

Aujourd'hui j'ai interviewé le chanteur que tu aimes bien en ce moment, celui que tu écoutes toujours sous la douche ! Il a bien voulu me faire une dédicace pour toi, alors je reviens avec un cadeau ce soir. J'arrive dans une heure à peu près.

Mon père était journaliste. Il rencontrait tout le temps des célébrités et des personnes influentes, et parfois, il ramenait un petit souvenir, pour ma sœur ou moi. Il était passionné par son travail, et on le voyait même à la télé quelques fois. Nous étions toutes fières de lui.

De : Sarah

Hey ce soir tu me laisses la maison, je veux être seule avec Matt, pour une fois que les parents sont pas là ! Tu leur dis rien, va dormir chez April.

Je me rappelle de ce jour. C'était la première fois qu'elle a couché avec Matt, après plus de six mois de relation. Elle ne voulait plus attendre, elle trouvait ça trop long et se plaignait tout le temps de ne jamais pouvoir se retrouver avec lui seul un moment. Alors le lendemain, elle était tellement heureuse qu'elle sautillait partout et avait un sourire géant. Nos parents la trouvaient étrange, mais elle niait et moi, je savais tout.

De : April

On doit absolument se voir, je dois te parler d'un truc, je suis CHOQUEE. On se retrouve à 15h au parc, bouge toi parce que c'est IMPORTANT !

Je ne peux m'empêcher de sourire légèrement à son message. Elle utilisait toujours des majuscules dans ses messages, pour exagérer et m'inciter à l'écouter ou lui obéir. Je ne sais pas si elle les utilise toujours, aujourd'hui.

Je fixe la barre de réponse quelques secondes, en me demandant si elle me répondrait si je lui envoyais un message, et si elle y mettrait des majuscules.

Le coup d'épaule d'Ally me sort de ma torpeur et je verrouille mon portable en reportant mon attention sur l'écran de télévision. Je frémis quand j'aperçois les visages de mes parents affichés dessus. Mon coeur pourrait exploser.

— Mets plus fort, c'est elle Susan Hopkins ! s'exclame alors Joy à l'intention de Connor.

« Six mois après le décès tragique dans un accident de la route de Paul et Susan Hopkins et de leur fille Sarah, annonce la présentatrice d'une voix grave, nous découvrons que la cadette de cette famille, Angie Hopkins, présente lors du drame, est sortie il y a quelques temps de l'hôpital où elle avait été admise après l'accident. Rappelons que cette famille a toujours fait preuve d'une grande prudence, et que cette jeune fille n'est jamais apparue dans les médias. D'après les sources, elle aurait fui la ville de New York où elle résidait pour se réfugier en Floride. Tous les journalistes sont à l'affût et attendent le témoignage d'Angie, miraculée à la vie détruite, aujourd'hui âgée de 17 ans. »

Je tremble malgré moi, et fixe le téléviseur, les yeux piquants. Les autres affichent tous un air choqué. Je ne pensais pas qu'ils parleraient de moi à la télé. Une miraculée à la vie détruite, c'est ce que tout le monde pense de moi, et sûrement ce que je suis. Je me demande comment ils savent que je suis en Floride, mais la question ne demeure que quelques secondes, et je comprends que l'hôpital leur a sûrement fourni l'information, ignorant le secret médical. Je ne comprends pas l'intention de ces journalistes, qui veulent à tout prix que je parle. Je ne vois pas en quoi ça leur est important, mais d'un autre côté, je connais le métier de journaliste, et je sais que les histoires comme ça sont souvent des scoops qui font la une et font monter l'échelle du journalisme à celui qui obtient l'interview. Mais je n'aurais jamais cru être un jour le scoop que tout le monde veut avoir. Je voudrais juste ne pas exister, à cet instant précis.

La présentatrice passe rapidement à un autre sujet, et Connor baisse le son. Je garde les yeux dans le vide, en frissonnant.

— Ça craint, lâche-t-il.

Les autres hochent la tête.

— Cette fille a notre âge, vous imaginez ? fait Joy d'une voix tremblante.

Cette fille, c'est moi.

— Si ça se trouve elle est à Miami. En Floride, tout le monde pense forcément à ici, fait son petit-ami.

Je déglutis. J'ai envie qu'ils parlent d'autre chose, vite.

— Elle est peut-être dans notre lycée, souffle le blond du groupe. C'est toi, Malia ?

Je lève les yeux au ciel, tentant de toutes mes forces de repousser la panique qui enserre ma poitrine.

— Arrêtez, ricane Tyler. Elle peut être partout en Floride. Moi ce que je me demande, c'est comment elle fait pour survivre à tous ces journalistes qui la recherchent. Ça doit être chaud pour sortir tranquillement si tu peux même pas dire ton nom sans prendre de risque.

— Imaginez si elle a changé de nom. C'est un agent secret, la meuf, rigole Connor.

Je frémis. Ils s'approchent beaucoup trop de la vérité, sans même s'en rendre compte. Ce Connor se moque mais est en train d'afficher tout mon secret sans vergogne. Jason soupire, c'est la première fois que j'entends quelque chose sortir de sa bouche.

— On ne peut pas changer d'identité comme ça. Puis, elle est sûrement juste traumatisée, chez elle à ne plus savoir quoi faire de sa vie.

Sa voix est grave et douce. Il a un ton désintéressé. J'ai du mal à respirer correctement depuis le début de la conversation. S'ils savaient...

— La pauvre, fait alors Ally, silencieuse depuis le début. Vous imaginez...

Un silence inconfortable s'installe.

— Bon, on va pas gâcher notre soirée à cause de ça, intervient Tyler. Cette fille a une vie pourrie, et on verra bien comment ça va se passer après, mais là, maintenant, on a tous juste envie de bouffer de la pizza devant une série.

Je reprends un rythme de respiration normal, voulant pousser un soupir de soulagement. Je remercie mentalement Tyler, et secoue la tête. Je ne veux plus penser à cela, ne plus penser aux journalistes qui se rapprochent de moi, et qui vont peut-être un jour me reconnaître, jour où je serai obligée de faire face à la réalité et à ma vraie vie, jour que je redoute plus que tout.

La soirée passe tranquillement. Je ne peux m'empêcher de jeter des coups d'œil discrets à Tyler. J'aimerais savoir où il était ces deux derniers jours. Je ne fais pas vraiment attention à l'écran de télévision, et laisse mon esprit vagabonder. Je réfléchis à ce qui va se passer si je m'enfonce dans mon mensonge. Je me dis que finalement, je n'aurais qu'à aller voir les journalistes, balancer les trucs qu'ils veulent puis retourner chez moi et continuer ma vie, seule. Mais je ne laisse pas cette idée toxique m'atteindre. J'ai toujours cette envie de tout raconter à quelqu'un; Tyler, en réalité. Je me dis parfois que cela pourrait me soulager d'un poids, mais en imaginant la scène, tout me semble bien plus mauvais. Je vois son regard trahi, son air de pitié et son comportement étrange avec moi. Je suis en plein dilemme. J'ai ma vie actuelle, qui n'est qu'un tissu de mensonges, mais qui est à peu près stable et avec des personnes qui semblent m'accepter, ou accepter Malia. Et de l'autre côté, j'ai ma véritable vie, celle de l'orpheline paumée, qui va se retrouver affichée partout dès qu'on la retrouvera, mais qui sera malgré tout soulagée par cette révélation.

Je secoue la tête en soupirant. Je ne sais plus quoi faire, plus quelle vie choisir. Je me lève d'un coup, troublée et le crâne douloureux par trop de réflexion.

— Je suis crevée, j'y vais lâché-je en leur faisant un rapide signe de main.

Ils me rendent mon signe de main, et je vois Tyler se lever également, alors que je me dirige vers la porte. Je me retourne en froncant les sourcils quand je le sens derrière moi.

— Je suis content que tu te sois intégrée, fait-il avec léger sourire.

Je fixe ses yeux pétillants un instant.

— Tyler, il va falloir arrêter de vouloir me prendre son ton aile ou je sais pas quoi, je n'aime pas ça.

Ce n'est pas vrai. J'aime le fait qu'il veuille me protéger ainsi, je ne peux même plus lutter contre cette évidence.

— Je sais que c'est pas vrai.

Je me mords l'intérieur de la lèvre.

— Tu sais, je garde en tête que tu voudras peut-être me parler de la vraie Malia, me dit-il.

— Je t'en parlerai, ouais, ouais.

Je regrette immédiatement mes paroles. Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça. Il affiche un sourire en coin.

— Mais seulement si tu me parles du vrai Tyler, ajouté-je.

Il plisse légèrement les yeux. J'ai envie de partir en courant. Je n'aurais pas dû lancer ce défi, je n'aurais pas dû répondre. Mon esprit n'est pas en accord avec mes paroles.

— Attention, on va se dévoiler, pouffe Tyler en bougeant la tête.

Non. Non. Je ne vais pas me dévoiler. Je ne le peux pas. C'est lui qui me fait dire n'importe quoi. À cet instants, mes pensées se bousculent à nouveau et l'envie oppressante de tout balancer refait surface.

— À plus Tyler, soupiré-je en ouvrant la porte.

Alors je m'apprête à lui tourner le dos, il se penche vers moi.

— J'ai hâte de découvrir la vraie toi, susurre-t-il à mon oreille.

Il dépose un léger baiser sur ma joue. Je frissonne, surprise, et m'écarte brutalement. Il me décoche un clin d'œil et referme la porte. Je souffle et m'empresse de me mettre en route. Il me perturbe bien trop. Il a vu ma faille dès notre rencontre, il a entrevu mes faiblesses et s'est immiscé dans mon esprit sans que je puisse l'en empêcher. S'il n'était pas venu sur cette plage quand je voulais juste en finir, tout aurait été plus simple. Mais il a fallu qu'il débarque, et bouleverse mes plans. Et maintenant, je fais quoi ?

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