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La nuit. Encore.

Enlevez à la ville ses couleurs vives et son agitation, et remplacez-les par un paysage funèbre. Opaque lorsqu'on levait la tête, la lune paraissait inexistante. Ou tout simplement absente de ce décor sans vie.

Mais Nikki aimait la nuit, et la fraîcheur qu'il s'émanait de -peu importe- après le coucher du soleil. Elle traînassait, dans le néant des tréfonds urbains, vêtue de ses vêtements noirs et de sa solitude.

Maintenant elle devait avoir quoi, vingt-trois ans tout au plus ? Au fond, vous vous en vouliez de ne plus vous souvenir exactement de tout.

Et pendant que vous réprimandiez intérieurement votre défaut de mémoire, Nikki, elle, était déjà partie. Elle avait traversé un pont, sauté par-dessus un banc en bois et grimpé les marches qui menaient jusqu'à une longue rangée d'immeuble. Ceux auxquels elle avait pensé toute la journée. Réfléchie, détaillée de son imagination fertile et de ses doutes les plus profonds.

C'était la première fois qu'elle venait ; elle ne savait pas où est-ce qu'elle mettait les pieds.

Mais pourtant, elle ne ralentit pas sa marche et entre par une porte. Celle du dernier immeuble de l'allée, grisâtre où quelques pots de fleurs fanées pendent aux fenêtres.

Elle grimpe les escaliers, marche après marche, sereine et confiante. Du moins c'est ce que vous pensez.

Honnêtement, est-il utile de rappeler que ce ne sont ici que de stupides apparences ?

Il est bien vrai, que certaines personnes arrivent à déceler un sourire franc d'un faux, un regard fourbe d'un fidèle, mais d'autres ne le savent tout simplement pas. Pendant que vous agissez en face d'elles, elles vous regardent, vous dévisagent. Mais sans vraiment le faire. Le regard n'est alors qu'illusion, une couverture pour assurer votre ego tandis que leur esprit gravite bien loin d'ici.

Les mots ne font pas les gestes, comme les gestes ne font pas les mots. C'est peut-être compliqué à comprendre, mais lorsqu'il l'est, tout devient plus clair.

Bref, revenons-en à Nikki. La jeune femme, mains enfoncées dans les poches de son gilet anthracite, stoppe brusquement son ascension quand elle passe les marches de l'étage numéro huit.

Des voix l'atteignent par-delà les murs mal insonorisés, l'une aiguë, l'autre un peu plus rauque et basse.

Vous sursautez en même que Nikki. Une clé vient de tourner dans l'une des serrures. La porte s'ouvre sur un vieillard, béret sur crâne chauve, et il descend les marches qu'elle venait de gravir sans la regarder.

Elle reste immobile. L'indifférence l'a toujours intriguée. Mais qu'importe, aujourd'hui elle n'a pas le temps. Dans un bruit de froissement, elle sort de sa poche le bout de papier qui la fascinait tant la veille.

Deuxième option. Une adresse. La nouvelle adresse, qui lui avait été transmise dès la fin du déménagement.

Vous froncez les sourcils. Quel déménagement ?

Et bien, souvenez-vous, Nikki aimait l'art. La peinture et ses vastes horizons, la photographie et l'univers unique qui s'en dégage après chaque nouveau cliché. Mais, vous savez, elle n'avait pas "l'esprit". La manière de penser, de voir les choses. Elle ne se considérait pas comme ayant une âme d'artiste, et ne l'avait jamais songé d'ailleurs.

Alors elle posait, et exposait son corps à ces âmes qu'elle enviait tant. Comme une autre personne, une Nikki version nocturne ; plus véritable, certainement. Des flashs l'assaillaient de tous côtés (le photographe avait cette manie à ne vouloir rater aucun instant), des demandes se chuchotaient, des fois douces, d'autres fois fortes et précises.

- Tourne-toi.

Ce n'était pas des ordres. Seulement les indications d'une vision bohème, étrangère à toute cette socialisation. Pures, nettes, elles ne tournaient pas autour du pot. Pas un seul artiste ne tournait autour du pot.

Tous honnêtes et sincères, Nikki se plaisait à côtoyer ces gens. Des personnes qui ne se cachaient pas.

- Triste, Nikki. Sois-triste.

D'une certaine façon, il était fort possible qu'elle prenne ses instructions plus au sérieux que ce qu'elle aurait dû. Sans le vouloir directement, ces quelques mots l'atteignaient, profondément. Ils s'immisçaient à travers son corps, bousculant pensées et sentiments.

Courbant une échine, fermant une paupière, entrouvrant des lèvres, tout se jouait en fonction de ces paroles chuchotées entre deux éclats de lumière tamisée.

Une adresse. Un nouveau studio. Un nouvel univers. Nikki s'inquiétait à l'idée de changer de décor. De poser dans un endroit qui lui était inconnu. Car contrairement à toute la bande d'artiste qui pouvait s'exprimer peu importe le lieu et le temps, Nikki se cachait.

Elle se dissimulait derrière une tignasse foncée, proche du brun sans le toucher. Derrière une paire d'yeux frivoles, azur et incertains ; car c'est tellement plus simple de vivre dans la pénombre, dans la nuit.

Nikki-Nocture était trop éphémère pour être titrée d'artiste.

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