3. Interrogations


Média : Alone de Alan Walker

EDIT : Chapitre republié le 21/04/2019

EDIT : Chapitre republié le 20/07/2023

 22 janvier 2016, Baker City

— Merci d'être venue mademoiselle Brander. Je sais que ce n'est pas facile pour vous mais je dois faire votre audition concernant l'accident mortel dans lequel votre famille est impliquée.

— Ma maman... elle... elle est décédée en arrivant à l'hôpital et...

— Je sais. Nous avons été prévenus.

— Avez-vous des nouvelles des autres blessés ?

— Ils vont s'en tirer. Le conducteur du camion va devoir rester quelques temps à l'hôpital mais il ne gardera pas de séquelles.

— Hier soir vous ne m'avez pas dit... Quand... à quelle heure s'est produit l'accident ?

— A 15h45.

Roxanne reste silencieuse quelques instants, le temps d'assimiler l'information puis elle demande d'une voix étranglée :

— Je... je ne comprends pas. Vous dites que l'accident a eu lieu à 15h45 mais... mais vous ne m'avez prévenue qu'à 19h10. Comment... pourquoi n'ai-je pas été informée plus tôt ? Ma mère est décédée à 17h30 ! Si j'avais su... si j'avais été prévenue... j'aurais pu être avec elle... lui tenir la main pour qu'elle ne parte pas seule.

— Estimez vous heureuse d'avoir été prévenue le jour même ! Vous avez eu de la chance que ça se soit bien goupillé et que la voisine de vos parents nous ait dit que vous louiez une petite maison pas loin sinon on aurait pu vous prévenir que dans deux ou trois jours, le temps qu'on vous retrouve !

Abasourdie par la réponse du policier, Roxanne peine à trouver ses mots. Elle est atterrée par les paroles de Cardelly.

— Mais... je ne comprends pas ! Mes coordonnées sont partout dans les affaires de mes parents ! Mon numéro est en ICE dans leurs portables, ma mère a toujours son carnet d'adresses dans son sac et je suis inscrite dessus en premier. Mon père a dans son portefeuille une de mes cartes de visite.

— On ne fouille pas les affaires personnelles.

— Vous avez bien dû fouiller pour trouver leurs noms et leur adresse, non ?

Le policier élude la question et enchaîne aussitôt :

— L'essentiel est que vous ayez été prévenue. Je vais prendre votre déposition maintenant. Dites moi quand les avez-vous vus pour la dernière fois ?

Roxanne déglutit péniblement en rassemblant ses réminiscences de la veille.

— Le matin même. Ils voulaient refaire leur cuisine et m'avaient demandé de les accompagner chez un cuisiniste pour les aider à choisir. Ma mère voulait des portes rouges et mon père, du gris. Ils se disputaient et j'ai du trancher pour eux. Ils allaient commander quand mon père a voulu vérifier une mesure avec son mètre mais il n'était plus tout à fait sûr de ses dimensions alors ils n'ont pas passé commande. Ma maman était furieuse après mon père car elle lui avait dit de tout noter avant de partir et il ne l'avait pas écoutée. Il était toujours persuadé d'avoir raison sur tout.

A ce souvenir, Roxane esquisse un sourire avant d'essuyer une larme et de continuer.

— Ils m'ont déposée chez moi puis sont rentrés chez eux. Ils devaient revenir déposer une caisse avec du matériel dont j'avais besoin juste avant que je parte au lycée. J'avais une réunion prévue à 16h00. Ils devaient faire une course avec mes grands-parents et ensuite passer entre 14h30 et 15h30 au plus tard puis aller à un rendez vous médical à l'hôpital pour la visite mensuelle de ma grand-mère.

— Vos grands-parents vivaient avec eux ?

— Oui. Ils sont... ils étaient... très âgés et en mauvaise santé. Mes grands-parents maternels étaient en sursis. Nous savions qu'il leur restait peu de temps. L'une avait une tumeur au cerveau non opérable et l'autre un cancer en phase terminale. Du côté de mon père, ils avaient des problèmes cardiaques et une dégénérescence sénile. Mes parents...

Roxanne n'arrive plus à parler, les sanglots l'étranglent et il lui faut quelques instants pour se reprendre.

— Mes parents se sont toujours occupés de tout le monde. Ils étaient dévoués, toujours prêts à aider les uns et les autres.

— A quelle heure vous ont-ils laissée ?

— Il était à peu près 12h40.

— Que s'est il passé ensuite ? Qu'avez-vous fait ?

— J'ai mangé puis j'ai travaillé sur mon ordinateur en attendant qu'ils passent. Vers 14h30 - je ne sais pas pourquoi - j'ai commencé à m'inquiéter. Comme ils n'étaient toujours pas là à 15h15 j'ai commencé à les appeler sur le portable de ma mère d'abord puis sur celui de mon père. Mais à chaque fois je suis tombée sur le répondeur.

— Vous avez appelé combien de fois ?

— J'ai dû faire leurs numéros à quatre ou cinq reprises. J'ai d'abord cru qu'ils étaient occupés et ne pouvaient pas répondre puis comme ils n'arrivaient toujours pas, j'ai dû partir pour ne pas être en retard à ma réunion.

— Et ensuite ?

— Je n'étais pas tranquille pendant la réunion mais je me suis dit qu'ils avaient peut être eu un problème de batterie ou de réseau. Quand je suis revenue du lycée je ne sais pas ce qui s'est passé, je n'y ai plus pensé. C'est comme si j'avais occulté toute mon inquiétude.

— Vous êtes revenue vers quelle heure ?

— C'était vers 17h15. Je m'en souviens très bien parce que d'un coup je me suis sentie très fatiguée et j'ai ressenti le besoin de me coucher. J'ai regardé mon radio réveil, il était 17h30. J'ai dormi jusqu'à ce que vous arriviez.

Roxanne regarde l'officier de police qui prend sa déposition. Il tape son rapport à la vitesse d'un escargot, n'utilisant que ses index. C'est à se demander s'il a déjà touché un clavier d'ordinateur auparavant ! Deux questions la tarraudent depuis la veille et elle n'a pas la patience d'attendre que Cardelly les évoque.

— Où l'accident s'est il produit ?

— Sur la route en bordure de la Sumpter Stage Highway.

— Comment s'est arrivé ? Que s'est-il passé ?

— Il y a eu un choc frontal. Nous ne savons pas encore exactement mais nous pensons que votre père a eu un malaise et s'est déporté sur la voie opposée. Nous allons procéder à une autopsie sur le corps de votre père. D'ailleurs il faudra que vous reveniez demain chercher les autorisations d'inhumation pour votre mère et vos grands-parents. Pour votre père il faudra attendre l'autopsie.

L'interrogatoire continue et l'effarement de Roxanne ne fait qu'augmenter. L'officier Cardelly lui présente les objets personnels des membres de sa famille, prélevés dans la voiture mais refuse de les lui donner, arguant qu'il doit en faire l'inventaire.

— Pouvez-vous au moins me donner leurs téléphones et le carnet d'adresses de ma mère.

— Non. Je suis désolé, vous les récupèrerez plus tard.

— Mais j'en ai besoin ! Il faut que j'organise les enterrements, que je prévienne leurs amis ! Il me faut les coordonnées de tous ces gens.

— C'est impossible.

La jeune femme insiste pour avoir au moins accès au carnet d'adresses mais le policier reste inébranlable et refuse puis il pose une question qui la stupéfie :

— Pouvez-vous me donner les numéros de portable de vos parents ?

— Mais... mais vous avez les téléphones ! Pourquoi voulez-vous leur numéro ?

— C'est pour vérifier s'ils n'étaient pas en train de les utiliser au moment de l'accident. Ça pourrait expliquer que votre père ait fait un écart par exemple.

À cette possibilité, à laquelle elle n'avait pas pensé, Roxanne suffoque. Et s'ils étaient morts à cause d'elle ? Parce qu'elle n'a pas arrêté de les appeler ? Peut-être que son père a voulu décrocher son téléphone à ce moment là et qu'il a perdu le contrôle du véhicule ? Obnubilée par cette pensée, elle n'écoute plus rien. L'officier Cardelly est obligé d'élever la voix pour la sortir de sa transe. Il a l'air assez énervé quand il répète :

— Votre père buvait-il ?

— Non.

— Prenait-il de la drogue ?

— Non ! Bien sûr que non !

— Votre père était atteint d'une maladie dégénérative non ?

— Oui. On lui a diagnostiqué une myasthénie il y a cinq mois.

— Il n'aurait peut-être pas dû conduire, non ?

— Il n'y avait aucune contre-indication ! Il n'était qu'au début de la maladie et le spécialiste lui avait dit qu'il n'y avait aucun souci, que ça n'affectait pas ses facultés.

— Nous savons qu'il prenait des médicaments pour sa maladie. Est-ce que vous vous rappelez ce que c'était ?

— Du Mestinon.

— Est-ce qu'il avait pris son traitement hier ?

— Oui. Je suppose que oui. Il prenait ses médicaments à heures fixes. Il avait une prise le matin, une à midi et une autre à 18h.

— Il a peut-être oublié et a eu un malaise.

— Non, il ne sautait jamais une prise. Il avait même une alarme sur son téléphone pour être sûr de ne pas oublier. Et puis il avait toujours un flacon sur lui. J'en avais même un flacon chez moi, au cas où.

***

À ce souvenir, Roxanne ne put maîtriser son ressentiment contre l'officier de police. Ce crétin s'était payé sa tête ! Au début elle lui avait cherché des excuses, pensant qu'il avait fait preuve de distraction mais maintenant avec le recul, elle était sûre qu'il avait surtout fait montre d'une totale incompétence. Restait à savoir si cette incompétence manifeste était due à un certain laxisme dans son travail ou si elle était volontaire. Soit il lui avait posé des questions dont il connaissait parfaitement la réponse, soit il n'avait absolument pas cherché les causes de l'accident. Quand elle était revenue et qu'elle était allée à la fourrière pour voir la voiture, elle avait trouvé un flacon de ce fameux médicament dans la boîte à gants de la voiture. Il y en avait également un dans le sac à main de sa mère. Tout comme il y avait aussi une carte médicale indiquant qu'elle était sous anti-coagulants et une autre mentionnant la maladie de son père. Non décidément l'attitude de l'officier Cardelly était sujet à caution et encore plus lors du second entretien qu'ils avaient eu lorsqu'elle était revenue trois jours après l'enterrement.

Déterminée à savoir où en était l'enquête, la jeune femme décida de contacter sans délai l'officier Cardelly. Au moment de composer le numéro, elle s'aperçut que son portable n'avait plus de batterie. Agacée, elle le brancha sur son chargeur et elle alla chercher le combiné du téléphone sans fil de ses parents puis revint s'asseoir sur le canapé. Elle composa le numéro de l'officier et attendit le cœur battant. La sonnerie résonna quatre fois avant qu'il ne décroche.

Officier Christian Cardelly.

— Bonjour. Roxanne Brander à l'appareil. Vous êtes en charge de l'enquête sur l'accident qui a coûté la vie à ma famille en janvier.

Bonjour mademoiselle Brander. Quel est l'objet de votre appel ?

— Je suis de passage à Baker City et j'aimerais prendre rendez-vous avec vous pour savoir où en est l'enquête.

L'enquête est clôturée.

— Comment ça ? s'étonna Roxanne.

Le dossier a été remis au bureau du procureur. Il devrait le classer sans suites d'ici la fin du mois.

— Vous savez enfin ce qu'il s'est passé ? demanda-t-elle pleine d'espoir.

Nous n'avons pu établir aucune conclusion probante. Nous pensons que l'accident est dû à un malaise de votre père à cause de sa maladie.

— Mais... il y a eu du nouveau ? Vous avez retrouvé des témoins ?

Non comme je vous l'ai dit la dernière fois, il n'y a pas eu de témoin ou s'il y en a eu il a été impossible de les identifier. Comme votre père a été tué, il ne peut y avoir de poursuites engagées contre lui en tant que conducteur et vu que nous n'avons rien trouvé de nouveau, nous avons clôturé l'enquête.

Roxanne resta quelques secondes sans voix, comme assommée par ce que venait de lui dire le policier. Mais la révolte prit le pas sur la stupeur et elle demanda abruptement :

— Je souhaite voir le dossier d'enquête.

C'est impossible, il a été transmis au bureau du procureur. De toute manière vous ne pouvez pas y avoir accès.

— Comment cela ? J'ai quand même le droit de prendre connaissance des documents se rapportant à l'accident qui a détruit ma famille ! s'indigna la jeune femme.

Je suis désolé, seul un avocat est habilité à consulter un dossier d'enquête. Si vous voulez que votre avocat puisse le consulter, il vous faudra engager une procédure et attendre que le dossier soit enregistré et disponible. Il faut un délai de 3 mois normalement. Je dois vous laisser, j'ai du travail. Au revoir mademoiselle.

Dès que l'officier raccrocha Roxanne sentit une colère sans nom la submerger.

"Le salop ! L'enfoiré ! Je suis sûre que ce connard n'a rien fait pour retrouver les témoins ! Il s'en fout de la vérité !"

Incapable de se retenir, elle jeta le combiné du téléphone sans fil contre le mur en hurlant sa rage et sa révolte. L'appareil percuta le mur et se disloqua sous l'impact tandis qu'elle tombait à genoux. À quatre pattes sur le sol du salon, la tête pendante, elle pleura de désespoir. Dix mois après, elle n'avait toujours aucune réponse à ses questions. Elle resta de longues minutes prostrée dans la même position, laissant ses larmes goutter une à une et s'écraser sur le parquet pour former de minuscules flaques. Quand la pression dans sa poitrine se fit moins douloureuse, elle s'assit sur ses talons et s'essuya les yeux avec son tee-shirt. Après quelques respirations profondes pour essayer de se détendre, elle se sentit plus calme.

"Skylar a raison, il y a trop de choses étranges dans cette affaire. J'en ai marre de jouer le jeu de Cardelly ! En plus je sais qu'il m'a menti sur certaines choses. Ce n'était peut-être pas délibéré de sa part, c'était peut-être par omission ou pour que je ne pose pas plus de questions ou pour m'épargner, mais il n'empêche qu'il m'a caché certains détails. Je veux des réponses et s'il ne peut pas ou plutôt ne veut pas me les donner, je les trouverai seule. Peu importe ce que cela me coûtera, s'il me faut un avocat pour avoir des réponses, je vais en prendre un !"

Elle alla ramasser les morceaux du téléphone et constata les dégâts en grimaçant ; le téléphone était inutilisable désormais. En se traitant mentalement d'idiote, elle alla débrancher la base et mit le tout à la poubelle après avoir enlevé les batteries. Puis elle alluma son portable et chercha les coordonnées d'un avocat spécialisé dans les accidents. Elle étudia soigneusement les trois profils que le moteur de recherches lui renvoya puis elle fit son choix. Moins de cinq minutes plus tard elle avait un rendez-vous pour le lendemain. Dès qu'elle eut raccroché, elle composa le numéro de sa meilleure amie. Sa seule véritable amie depuis presque un an.

— Sky ?

Rien qu'au son de sa voix, Skylar comprit que sa sœur d'armes n'allait pas bien.

Roxie ? Qu'est ce qui se passe ?

En quelques mots, Roxanne résuma la conversation qu'elle venait d'avoir avec l'officier Cardelly et la décision qu'elle avait prise. Alors qu'elle parlait, Roxanne entendait des bruits de clavier en fond.

— Tu m'écoutes Sky ?

Bien sûr ! Continue !

À peine Roxanne eut-elle annoncé sa décision d'engager un avocat que Skylar demanda :

Tu as rendez-vous à quelle heure ?

— Seize heures.

Ok je serai chez toi vers quinze heures au plus tard.

— Ce n'est pas la peine Sky, tu es en vacan...

Tu te fous de ma gueule ? Je ne vais pas te laisser y aller seule. Même si tu as l'impression d'être seule au monde, tu ne l'es pas Roxie ! Tu ne l'es plus ! Je viens ! Un point c'est tout ! De toute manière, tu ne pourras pas m'en empêcher. Je viens de regarder les horaires de vol. J'ai un avion demain à 6h45. Arrivée à Boise à 11h37. Le temps de faire les 3h de route depuis Boise, je serai chez toi vers 15h au plus tard. Et puis on en profitera pour réfléchir ensemble et se décider concernant la proposition de Braxton.


**********

Il semblerait que Roxanne ait un véritable amie en la personne de Skylar. La journée du lendemain promet d'être difficile et déterminante car il va falloir prendre plusieurs décisions importantes. 

Que va décider Roxanne, va-t-elle engager une procédure ? 

Les filles vont elles signer les fameux documents donnés par leur officier supérieur ?


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