Un soir au Masque de Fer

Chapitre 12 : Un soir au Masque de Fer

Sur le chemin du retour à la Piaule, Butch se sentait complètement paumé. Il avait la sensation de perdre tous ses repères les uns après les autres. D'abord cette proximité désarmante avec V qui l'avait poussé à se livrer comme jamais, puis le baiser le plus torride de sa vie, échangé avec un mec, leur engueulade homérique, et finalement les révélations de Z sur les passe-temps sexuels de V. Il y avait quand même de quoi être perturbé !

Finalement, qui avait-il embrassé comme si sa vie en dépendait ? Son meilleur pote, le seul mec capable de le mettre au garde-à-vous ou un maître dominateur ? Quoique ce dernier rôle ne semble pas aller en contradiction avec les deux autres.

Le côté sombre de V n'était pas si difficile à discerner, tout comme il était vrai que son besoin de contrôle frisait l'obsession. Après tout, s'il prenait son pied en se faisant appeler « maître » et que chacun y trouvait son compte, tant mieux pour lui !

À cette évocation, un sombre frisson saisit Butch, aussitôt remplacé par l'envie dévorante d'écarteler les soumis de ses propres mains. Il avait toujours connu Vishous seul, attentif et disponible pour lui ; et l'idée de le savoir concentré sur un corps anonyme le dérangeait profondément. Ce soir, il avait vu le désir embraser les yeux de diamant et, bordel, cette expression-là n'appartenait qu'à lui ! Il était hors de question que V montre ce visage à quelqu'un d'autre. Butch sursauta, complètement dépassé par ses propres pensées. Putain, comme si ça ne suffisait pas qu'il commence à rouler des pelles à son pote – et apprécie ça plus qu'il n'était raisonnable de l'admettre –, maintenant il était jaloux.

Tout à son débat intérieur, il faillit percuter Payne en rentrant à la Piaule. Visiblement, elle l'attendait pour lui parler. Il se sentit très vulnérable sous les yeux de diamant si semblables à ceux de V. Maintenant que sa colère était retombée, il était prêt à admettre qu'il avait sa part de responsabilité dans les événements de la soirée. Pour autant, il ne se sentait pas mûr pour un sermon, a fortiori administré par la jumelle de V. Mais elle ne lui laissa pas le choix.

Son regard habituellement chaleureux s'était chargé d'une froide détermination.

_Je ne sais pas exactement ce qui vient de se passer avec mon frère, attaqua-t-elle, mais j'en devine assez. Je sais qu'en ce moment tu dois être complètement perdu, désorienté par ta réaction, et aussi par celle de Vishous. Ce n'est pas à moi de savoir ce que tu ressens, mais je peux te dire une chose qui t'aidera à réfléchir. Après, fais-en ce que tu voudras...

Payne marqua une pause pour observer son vis-à-vis.

_Peu de gens connaissent vraiment Vishous, même ses Frères vampires. Beaucoup le voient comme un être froid, que rien n'atteint, qui se fout de tout du moment qu'il garde le contrôle de ce qui l'entoure. Et dans une certaine mesure, ils n'ont pas tort. Mais depuis quelque temps, un élément hors de tout contrôle s'est taillé une place de choix dans sa vie.

Butch, de plus en plus mal à l'aise, reçut parfaitement le message. Ok, il avait déboulé comme un missile lancé à pleine vitesse dans le petit monde de la Confrérie et n'en était jamais ressorti. Mais tout n'était quand même pas de sa faute, hein ? Les choses avaient été si vite...

Payne, comme si elle suivait le cheminement de ses pensées, reprit la parole.

_Ton arrivé et ce qu'il ressent pour toi, mon frère n'a aucune idée de comment gérer tout ça. Tout ce qu'il sait des relations et de la confiance, c'est que plus tu te rapproches de quelqu'un, plus la lame dont il aura besoin pour t'arracher le cœur sera courte.

Cette dernière phrase renvoya Butch à toutes les horreurs qu'il avait cru déceler dans le passé de V. Il allait ouvrir la bouche pour interroger Payne, mais tout ce qu'il put voir ce fut son dos tourné.

Super, elle lâchait sa petite bombe et elle se barrait...

Dire que c'était le bordel était un euphémisme...

***

Une semaine plus tard, Butch avait largement eu le temps de penser aux excuses qu'il souhaitait présenter. Il avait même mentalement préparé un beau petit discours, éloquent et plein de rameaux d'olivier. Le seul hic dans cette mécanique bien huilée, c'était l'absence notable du destinataire. Depuis cette fameuse nuit, V n'avait pas remis les pieds à la Piaule. Butch, quant à lui, se refusait à déballer son petit speech par téléphone. Sauf que si ça continuait comme ça, il allait devoir s'y résoudre.

Il savait par les Frères que V squattait son appartement du Commodore depuis leur dispute, ne se montrant que pour les patrouilles et les réunions, mais prenant bien soin d'éviter la Piaule et son autre occupant. Et bien que Butch soit toujours déterminé à s'excuser de son comportement, l'attitude de V commençait à lui porter sur les nerfs.

Mais, ce soir, il aurait sa chance. Rhage avait dit qu'étant de repos, il irait sûrement faire un tour au Masque de Fer avec John qui voulait y retrouver sa shellane. Puis il avait laissé entendre, avec une innocence si outrancière que ça en devenait comique, que V y serait peut-être aussi. Si Butch n'avait pas été aussi nerveux, il aurait sûrement ri devant les pitoyables tentatives de médiation d'Hollywood.

***

Cela faisait maintenant trois heures qu'ils étaient attablés et V ne s'était toujours pas pointé. La nervosité de Butch croissait à mesure que la soirée avançait. Il avait à peine touché à son verre et son regard faisait des allers et retours réguliers entre son whisky et la porte. Plus d'une fois, il remarqua que Xhex le fixait d'un œil franchement amusé.

Rhage lui avait expliqué que les sympathes avaient la faculté de percevoir les émotions des autres, et cette idée n'avait rien de très agréable. En attendant, Xhex semblait passer une bonne soirée à ses dépens.

Butch allait lui demander de lui lâcher un peu les synapses quand l'objet de ses tourments se matérialisa. V traversait le bar de sa démarche assurée, écartant d'un revers de main les humains qui ne lui cédaient pas spontanément le passage. Sa démarche était féline, souple, impériale et il toisait la foule de ses yeux de diamant.

L'échelle de la nervosité n'était censée compter que 10 degrés, Butch la poussa pourtant sans efforts jusqu'à 280. Au moins, V était venu... C'était un bon début. Restait à trouver un moment de calme pour l'aborder. À moins que V ne l'écharpe avant, ce qu'il aurait été en droit de faire.

Au lieu de cela, il s'assit tranquillement à la table, ni trop près ni trop loin de Butch, et salua la compagnie d'un signe de tête. Son regard perçant passa sur le flic comme sur les autres, sans s'attarder. Là où il pensait voir de la colère ou de l'amertume, Butch n'y trouva qu'une indifférence polie. V ne l'ignorait même pas, il se contentait de... le traiter comme tout le monde. Pas même comme si rien ne s'était passé... Il ne lui accordait simplement pas plus d'attention qu'à un inconnu croisé par hasard.

Pour la première fois de sa vie, Butch se sentit réellement transparent, comme si leur accrochage n'avait finalement eu aucune importance. Il se racla la gorge. Il devait dire quelque chose, essayer de réparer ses conneries.

_Hey V, ça va, mon pote ?

_Ouais.

Suuuuuuperrrrr.

Butch dut prendre son courage à deux mains pour faire une seconde tentative.

_Et... heu... t'as vu le dernier match ? Les Soxs ont fait une seconde mi-temps d'enfer...

_Ouais.

Alors c'était à ça que ressemblait V pour ceux qu'il ne laissait pas approcher ? Pas de vanne, pas de tension, même plus de colère. Il observait le monde de ses grands yeux vides, avec un désintérêt poli. La douleur de cette réalisation heurta Butch de plein fouet.

Bordel, c'était lui qui avait fait ça ?

Les Frères présents, eux, ne semblaient pas trouver V bien différent de d'habitude. Rhage les félicita même de s'être rabibochés. Félicitations qui arrachèrent un sourire moqueur à V, un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.

Butch repensa alors aux paroles de Payne : personne ne connaissait vraiment Vishous. Lui, il avait eu cette opportunité. À présent, il se rendait compte que V s'était montré très ouvert en sa présence. Il lui avait fait confiance. Et tout ce que Butch avait trouvé à faire, c'était de piétiner un tel présent...

Il commençait à se sentir franchement nauséeux.

Le rire de Rhage éclata, tonitruant, couvrant un instant le vacarme de la musique. Butch le vit envoyer une bourrade complice à V en désignant du menton un point indéfini vers le bar.

_Hey, V, c'est ton jour de chance, j'ai l'impression...

Encore quelqu'un qui cherchait à draguer V...

Bah, vu l'humeur glaciale de ces derniers, ça risquait d'être vite vu ! Cette pensée soulagea Butch.

Mais ça, c'était avant qu'une expression prédatrice se peigne sur les lèvres de V. Affolé, Butch suivit son regard. Au bar, un type qui lui rappelait quelque chose se dandinait d'un air à la fois gourmand et soumis. Cet enfoiré de danseur qui avait allumé V sous son nez dans ce même bar quelques semaines plus tôt !

Bordel, V n'allait quand même pas...

Eh bien, visiblement si...

V adressa un signe impérieux au mec à travers la salle. Le danseur acquiesça en signe de soumission et termina prestement son verre avant de se lever. V prit le temps de siroter sa Grey Goose encore fraîche et lui emboîta tranquillement le pas. Rhage lâcha un commentaire salace au sujet de chaînes.

Alors comme ça, V allait le planter comme une merde, sans un mot, pour aller se farcir cet enfoiré dans les chiottes ? Alors que Butch l'avait attendu comme un con toute une semaine pour lui présenter des excuses ? Des clous...

Manquant de renverser la table au passage, il se leva, bousculant Rhage au passage. Il rattrapa V alors qu'il n'était plus qu'à deux mètres de ce foutu danseur qui l'attendait, adossé au mur, un genou relevé, les cuisses légèrement écartées et les lèvres ouvertes.

_Hey, V, attend...

Le regard de diamant le pétrifia sur place. Butch était un insecte, ou peut-être même un peu moins. Il était un contretemps, juste un contretemps...

Naïvement, il s'était imaginé présenter ses excuses dans un lieu calme, servir son petit discours sans pression. V l'aurait un peu vanné, mais il l'aurait aidé à parler.

Pffff, il se croyait dans un conte de fée ou quoi ?

Le gars en face de lui était une vitre, lisse et sans tain, impénétrable... Tout ce que Butch pourrait articuler allait ruisseler et s'écraser sur le sol. Mais certaines choses devaient être dites. Et s'il ne se mettait pas à table très vite, V allait se tirer. Il se jeta à l'eau.

_Heu, mec, je voulais te parler d'un truc. À propos de l'autre soir... Je voulais te dire que... Je... Je suis désolé. Enfin, je suis pas désolé d'avoir été surpris, hein... On serait sur le cul à moins que ça.

Hum... Choix de terme douteux... Bravo, Butch !

Il eut envie de se mettre une baffe, mais ce n'était pas le moment de faiblir.

_Enfin, j'aurais pas dû te dire tout ça et te brailler dessus. J'avais les nerfs et... Tout n'était pas ta faute. Et... Enfin, voilà. Je tenais à m'excuser...

Il termina son assaut de bravoure par une pauvre tentative de sourire et jeta un œil à V dont l'expression n'avait pas varié d'un iota. Il semblait même s'emmerder. Ce fut d'ailleurs d'une voix parfaitement maîtrisée qu'il répondit.

_Je comprends.

_Alors, heu... On est cool, mec ?

L'expression de V était toujours aussi impénétrable et il garda le silence un long moment. Puis il eut un petit haussement d'épaules avant de rendre son verdict d'une voix neutre.

_Ouais... Bon, faut que je te laisse. On se voit à la Piaule...

Butch hocha la tête, conscient que ce n'était là qu'un premier pas vers la réconciliation. Il était malgré tout heureux que ses excuses n'aient pas été complètement piétinées. Il déchanta cependant en voyant V se tourner vers ce danseur de mes deux qui répondit immédiatement à son signe de tête.

Ce petit salopard prit tout de même le temps de lancer un regard goguenard en direction de Butch. Ce qui donna envie à ce dernier de lui faire bouffer ses dents. Il se retint de justesse en se disant qu'exploser le plan cul de V, ça ferait tache sur le rameau d'olivier.

Il retourna donc à sa place, à peine plus calme qu'au moment de son arrivée. Ok, V avait accepté de lui adresser la parole. La belle affaire ! Moins de dix jours avant, ils se roulaient des patins incendiaires sans préavis et, maintenant, V disparaissait sous son nez avec le premier enfoiré venu pour s'envoyer en l'air. Ça rimait à quoi alors, ce petit intermède à la Piaule ? Drôle de manière d'offrir du réconfort...

En tout cas, les préférences de V n'avaient plus rien d'un mystère. Se faire un mec, c'était dans la liste des plats. Mais à quel moment avait-il pu penser que Butch faisait partie du menu ?

Un petit rire l'interpella et Xhex se pencha à l'oreille de son hellren pour lui murmurer quelque chose. John sourit et évita avec soin de regarder du côté de Butch. Putain de fouilleurs de têtes ! Xhex devait bien se foutre de lui en ce moment. Quoique vu que son cerveau se payait le luxe de ressembler à Guernica, il se demandait bien ce qu'elle pouvait y voir de plus que lui.

Ce qu'elle lisait avait en tout cas l'air de l'amuser, puisqu'à présent elle se foutait presque ouvertement de sa gueule. Butch, presque vidé, ne se sentait même plus la force de l'envoyer bouler. Alors qu'il laissait la fatigue l'envahir, Xhex fronça les sourcils et cessa de rire.

Ah, il lui avait cassé son jouet...

Butch posa son front sur ses mains et ferma les yeux.

Putain, mais qu'on le laisse seul dans sa tête !

Plus que le côté chauve souris et dents longues, c'était la caractéristique la plus perturbante des vampires. Il ne voulait pas qu'on lise ses pensées ou qu'on manipule ses émotions. C'était comme de voir son esprit violé. V lui avait dit en être également capable et avait expliqué à demi-mot à quel point cela lui pesait au quotidien.

Peut-être était-ce pour ça qu'il appréciait sa compagnie, se dit Butch, vu qu'avec lui ça ne marchait pas...

Pourtant V était, et de loin, la seule personne en qui il aurait eu confiance pour ne pas jouer avec ce qu'il lirait en lui.

_Hey, Cop ?

C'était Rhage qui le secouait, l'air inquiet.

_Ça roule ? T'as pas l'air en forme, tu devrais rentrer...

_Ouais, je vais faire ça, dit-il en se frottant les yeux du dos de la main.

***

Quelques heures plus tard, le temps d'un détour par quelques bistrots crasseux, Butch poussait la porte de la Piaule, luttant par avance contre la solitude oppressante qui allait l'y accueillir. Vu les années passées dans le minable trou à rat qu'il avait appelé son appartement, il croyait pourtant s'être habitué à n'être attendu de personne. Cet effet semblait toutefois démultiplié à la Piaule. L'endroit était si vide quand V n'y était pas...

Mais en pénétrant dans la pièce, une odeur qu'il pensait ne plus y sentir avant un bon moment flottait dans l'air. Une odeur de cuir et de tabac turc.

Bordel, V était rentré !

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