Chapitre 56

Le matin est tombé sur le palais. Murat attend patiemment son père. Il espère qu'il va retrouver son frère rapidement.

Une kalfa s'approche alors du jeune Shezade debout devant une fenêtre.

– Shezade, le petit-déjeuner est prêt, l'informe-t-elle.

Murat jette un dernier coup d'œil au lointain avant de suivre la femme. Il va s'installer dans sa chambre, autour d'une petite table basse en étain sertie de pierres rouges. Le repas est déjà prêt lorsqu'il s'assoit sur un coussin pourpre. Murat mange distraitement sans jamais enlever Bayezid ni son père de ses pensées. Il commence à trouver le temps long.

Il termine son verre de jus d'oranges lorsqu'un gong résonne dans le palais. Le chef des Eunuques accourt alors dans sa chambre avec un air paniqué.

– Shezade, le palais est attaqué ! Il faut se cacher !

Murat a son coeur qui accélère d'un coup et il se lève en trombe avant de suivre l'eunuque dans le couloir. L'homme guide le Shezade terrorisé jusqu'à un sous-sol tandis que plus loin, Murat entend des janissaires se battre contre les intrus. L'enfant a ses mains qui tremblent et ils se demandent comment ses jambes réussissent à le porter encore.

– Hamza Agha, interroge Murat entre deux halètement, qui nous attaque ?

L'eunuque accorde un bref coup d'œil au Shezade avant de répondre.

– Je ne sais pas. Ce sont des hommes en noir. Sûrement des rebelles ou des brigands.

L'homme ouvre une trappe et indique l'endroit au garçon. Il tente tant bien que mal de cacher son angoisse devant l'enfant. Mais Murat a bien perçu le ton de sa voix.

– Hamza Agha, l'implore alors Murat en lui attrapant la manche de son vêtement beige. Restez avec moi.

L'eunuque a ses yeux qui croisent ceux du Shezade. Sa main est agrippée au poignard qu'il porte à sa ceinture en toile. Il fait un rapide signe de tête au garçon.

Son devoir est de protéger la dynastie. Hamza espère juste en être capable, lui qui n'est pas un soldat.

Bayezid se tortille doucement depuis presque une heure. Il sent que la corde qui retient ses poignées commence à casser. Le garçon ne sait pas encore comment il fera pour se libérer les pieds. Il risquerait d'être à la vue de ces rebelles qui lui lancent des regards de temps à autre.

Le Chef des rebelles n'est pas revenu lui parler. Mais un autre homme lui a apporté un peu d'eau auparavant. Le temps semble s'étirer dans sa longueur. Bayezid n'a aucune idée de combien de temps il est resté là dans cette paille jaunâtre.

C'est alors qu'un bruit d'aboiements de chiens se fait entendre. Bayezid reconnaît le bruit de la meute du palais et son coeur s'accélère. Il essaie de se dresser afin de voir ce qu'il se passe.

Les hommes en noir ont également entendu les aboiements. Ils sont tournés vers la forêt.

Le chef du groupe se tient devant ses hommes avec un sabre à chaque main.

Une flèche atterrit alors à ses pieds et l'homme a un mouvement de recul avant de crier :

– Montrez vous !

Puis d'un geste du bras, il fait un signe à l'un de ses sbires. Celui-ci arme son arc et commence à viser à l'endroit d'où provient la flèche.

– Montrez vous ! Répète l'homme. Montrez vous où je donne l'ordre de tirer !

Bayezid tente de voir ce qu'il se passe mais, il n'arrive toujours pas à se hisser. Il entend alors un petit bruissement provenant de derrière lui et tourne sa tête vivement. Il retient un bruit de surprise en voyant Hassan Bey s'approcher discrètement de lui.

Le Bey jette des coups d'oeil devant lui afin de s'assurer que la diversion qu'ils sont en train de faire fonctionne.

– Vos mains Shezade, lui murmure le Bey avant que Bayezid ne se mette dos à lui.

Hassan coupe rapidement la corde qu'il avait autour des poignées ainsi que celle à ses chevilles.

– Votre père vous attend derrière le buisson avec les baies, l'informe le Bey avant de continuer à marcher en se baissant.

– Hassan, l'arrête le garçon en chuchotant assez fort, d'autres hommes sont au palais. Ils en veulent à Murat.

Le Bey s'arrête face à cette annonce totalement imprévue. Il regarde autour de lui puis ses yeux tombent sur les chevaux.

Devant, les hommes s'avancent, arme à la main, en direction de la provenance de la flèche. Mais d'autres hommes restent en retrait, ce qui complique l'opération. Hassan doit trouver un moyen de prendre les chevaux pour rejoindre le palais plus rapidement qu'à pieds.

– Je m'en occupe, Shezade, rejoignez votre père, demande le Bey au jeune Shezade.

Bayezid hoche la tête et commence à partir dans la direction indiquée. Il entend alors un cri derrière lui et se retourne quelques secondes. Il voit Hassan en train de s'attaquer par derrière à plusieurs hommes tandis que des janissaires débouchent de la forêt en même temps.

– Bayezid ! Entend-t-il par la suite son père l'appeler.

Le garçon se rue vers son père à l'orée de la forêt. Beynam Agha est également présent.

– Baba ! Informe-t-il avec une voix inquiète. D'autres hommes sont au palais pour Murat !

Le sang ne fait qu'un tour dans les veines du Sultan. Son regard croise celui interloqué de Beynam Agha puis se pose sur Hassan en train de livrer bataille.

Il pousse son fils vers le Agha puis dégaine son épée avant de courir vers le champ de bataille. Il tue un premier homme d'un coup rapide dans le dos avant de se mettre à crier :

– Hassan ! Les chevaux !

Son compagnon ne se retourne même pas à cette demande. Hassan a eu la même idée. Il retire son sabre du ventre de l'un des rebelles puis court en direction des chevaux. Pendant ce temps, Mehmet se fraye un chemin parmi les hommes avec un rage qui le rend invincible. Son fils est en danger à cause de ces hommes. Ils vont donc tous mourir.

Hassan libère un premier cheval et monte dessus. Un homme en noir se rue alors vers lui son sabre en l'air. Hassan voit passer un poignard à quelques centimètres de sa tête et l'arme vient se planter dans la tête de son agresseur. Le Bey tourne la tête en direction d'où provient le poignard et ses yeux rencontrent ceux du Sultan.

Il fait un rapide mouvement de tête avant de lancer le cheval au galop. Au passage, il libère un autre animal et fait demi-tour en direction du Sultan. Mehmet saute à l'arrivée du cheval et réussit à monter dessus rapidement. Pendant que le Sultan retourne auprès de son fils, Hassan arrive par la suite avec un troisième cheval pour Beynam Agha.

Bayezid monte avec son père et les trois hommes mettent le cap en direction du palais.

Les janissaires ont terminé de nettoyé la zone de combat et ils se mettent en route à leur suite.

Durant la chevauchée, Mehmet ne dit pas un mot mais Bayezid ressent toute sa tension. Son père, qu'il a l'habitude de voir fort, est terrifié à l'idée qu'il arrive du mal à son fils. Bayezid ressent à ce moment là beaucoup de culpabilité. Il s'en veut d'avoir quitté le palais en pleine nuit et d'avoir mis son frère en danger.

– On va sauver ton frère, lâche alors Mehmet avec une voix pleine de confiance. On va le sauver Bayezid.

Le garçon tourne sa tête pour observer le visage tendu de son père. Ce dernier lui accorde un regard plein d'espoir. Bayezid hoche doucement la tête avant de regarder de nouveau devant lui.

Les bruits des sabots sur le sol est la seule chose qu'il entend par la suite tout le reste du chemin.

Des cris résonnent derrière la porte de la petite pièce d'où est caché Murat et Hamza Agha. L'eunuque a placé l'enfant derrière lui et il tient son poignard bien fermement devant lui. L'homme guette le moindre signe de faiblesse de la petite porte et se tient prêt à attaquer la première personne qui arrivera. Murat fixe également cette porte avec angoisse. Le garçon a trouvé un morceau de bois et il le tient dans ses deux mains avec fermeté.

Son pouls s'accélère au fur et à mesure que les cris se rapprochent. Il sent sa sueur couler dans son dos. Ses lèvres sont sèches bien qu'il passe son temps à les humidifier.

C'est alors que quelqu'un se met à frapper de manière forte sur la petite porte en bois. Murat sursaute en entendant ce bruit et il se rapproche instinctivement de l'Agha.

– Restez silencieux, Shezade, chuchote alors l'homme sans quitter la porte des yeux, s'ils ne nous entendent pas, ils vont peut-être partir...

Murat espère du fond du coeur que l'eunuque a raison. Le garçon se mord la lèvre pour ne pas crier de peur. Il se demande ce que ferait Bayezid à ce moment. Murat sait très bien qu'il est plus courageux que lui. Murat essaie de se donner une allure brave devant ses sœurs. Il sait qu'il arrive très bien à cacher sa peur devant elles. Mais là, il est seul.

La porte finit par céder face aux assauts et Murat ne peut s'empêcher de pousser un cri. Un homme trapu alors en se pliant en deux avant de poser son regard sur l'enfant caché derrière un eunuque.

– N'approchez pas ! Menace Hamza Agha en faisant des gestes avec son poignard.

Visiblement, cela fait rire l'homme car il esquisse un sourire. Il s'avance alors avant de balayer l'eunuque d'un coup de main. Hamza lâche un cri en tombant au sol et se cogne la tête contre le mur.

Ne le voyant plus bouger, Murat se met à l'appeler avant que son regard ne perçoive le mouvement de l'homme trapu dans sa direction. Bayezid est peut-être plus courageux, mais Murat a toujours été plus rapide.

Il réussit à esquiver les bras de l'homme qui voulait l'attraper et sort de la cachette à la hâte. Une chance pour lui, cet homme est venu chercher à cet endroit tout seul.

Murat observe rapidement les deux directions qui s'offre à lui avant de choisir la droite. Il connaît un endroit pour sortir du palais discrètement.

Le garçon court aussi vite que possible. Il ne doit pas se faire rattraper.

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