Chapitre 54

L'été XX32

Cinq ans ont passé depuis la naissance de Suleyman. Le petit garçon a bien grandi et possède de jolis cheveux châtains ainsi que des yeux bleus. En XX30, Leyla a accouché d'un nouveau Shezade : Sélim. Le garçon semble être le portrait de son père : peau pâle, cheveux bruns. Seuls ses yeux verts apportent une touche de sa mère. Le bambin, qui a maintenant deux ans, marchent depuis peu et prend plaisir à courir après Suleyman. Les deux garçons, assez proches en âge, sont très fusionnels.

Leyla craignait de ne pas réussir à traiter cet enfant comme le sien. Mais son instinct maternel a été plus fort que son appréhension. Le garçon appelle Leyla « maman » comme ses autres enfants.

La famille s'est bien agrandie : Haya et Murat ont maintenant onze ans. Les deux enfants sont toujours identiques mais Haya commence à devenir adolescente de par son physique. La jeune fille est assez coquette et adore les nouvelles robes et les parures. De son côté, Murat prend des airs de jeunes hommes. Il aime passer du temps avec Bayezid à s'entraîner à l'arc ou au duel à l'épée. Les deux garçons ont également le même précepteur pour apprendre comment s'occuper d'un Sanjak. D'ici trois, quatre ans, ils seront envoyés par leur père dans un Sanjak pour le gouverner, tout comme Mehmet et ses ancêtres avaient fait avant eux.

De son côté, Hatice a maintenant neuf ans et elle adore passer du temps avec ses petits frères et s'en occuper. Elle est comme une petite maman avec les deux petits.

Aucun enfant ne fait de différence par rapport à Suleyman. Les plus grands ont bien compris que Leyla n'était pas sa vraie mère mais ils traitent le bambin comme leur frère.

Il y a quelques mois, Bayezid et Murat ont vécu leur circoncision. Les festivités ont été célébrées dans toute la ville et des repas ont été distribués aux plus pauvres par le palais. Leyla avait organisé toute la cérémonie, avec l'aide de la Valide Sultane et un peu de Safir. Les deux Shezade avaient défilé dans la ville en compagnie de leur père à cheval pour la première fois. Le peuple les avait glorifié et des fleurs leur avaient été jetées.

Puis, pour fêter intimement cette cérémonie, Mehmet décida d'amener ses deux Shezade quelques jours à la chasse. Leyla serait bien venue avec eux mais elle doit s'occuper des plus petits.

Bayezid et Murat sont excités sur le trajet. Les deux garçons ne font que discuter de ce qu'ils feront avec leur père. Mehmet a demandé à Beynam Agha et Hassan Bey de l'accompagner et les hommes avancent à cheval en compagnie de quelques janissaires.

Le palais de la forêt est à une heure à cheval d'Istanbul seulement. Lorsqu'ils arrivent en début d'après-midi, le personnel a préparé un grand festin en l'honneur des Shezade. Les deux Shezade avalent goulûment les cailles rôties, le riz aux amandes et les desserts avant de demander à sortir de table. Mehmet leur donne l'autorisation et les deux garçons se rendent dans le jardin pour jouer ensemble.

– Votre Majesté, commence alors Hassan Bey, Ibrahim Pasha nous indique qu'un groupe de rebelles serait en construction dans la région.

Le Bey passe la missive au Sultan avant de continuer :

– Je peux aller enquêter si vous voulez.

Mehmet lit la lettre de son Grand Vizir avant de boire un coup. Puis il enroule le parchemin et le remet sur la table avant de répondre :

– Cela attendra bien quelques jours. Nous sommes ici pour célébrer mes Shezade Hassan.

Le Bey s'incline devant son Sultan avant de se retirer. Mehmet reste avec Beynam Agha. Le chef de la sécurité du Sultan est devenu un bon compagnon à ce dernier depuis qu'il a sauvé sa famille lorsque son frère avait essayé de se rebeller.

– Beynam Agha, l'interpelle Mehmet, toi qui connaît les forêts des environs. Où devons nous aller pour trouver un beau cerf ?

Beynam Agha réfléchit quelques instants avant de lui indiquer :

– Un peu au nord Votre Majesté, il y a un coin de forêt avec un ruisseau et les animaux se cachent souvent par là.

Mehmet hoche la tête.

– Très bien, tu nous indiqueras le chemin demain.

Le Sultan se lève, faisant se lever également le Agha, puis sort de la pièce pour aller retrouver ses fils. Mehmet les découvre dans le jardin, en train de jouer à l'épée.

– Murat, Bayezid, mes princes lions, montrez moi comment vous vous battez, leur sourit Mehmet en venant vers eux.

Les deux Shezade opinent puis se mettent en garde. Les coups pleuvent et leurs épées en bois se cognent lourdement l'une contre l'autre. Mehmet observe alors attentivement les deux garçons. Bayezid semble plus robuste que son frère, plus costaud. Mais Murat est plus rapide et esquive assez bien les coups. Mehmet continue de regarder ses deux Shezade avant de stopper le combat.

Il donne par la suite des conseils à Bayezid pour améliorer sa vitesse et des indications à Murat pour gagner en force.

Puis, accompagné de ses fils, Mehmet part se promener autour du palais.

Le lendemain, les Shezade revêtent une tenue de chasseur et un arc avant de suivre leur père dans la forêt. Ils marchent en silence en écoutant les indications de Beynam Agha, réputé d'être un bon chasseur. L'homme leur apprend comment marcher tout en étant silencieux, comment jouer avec le vent pour ne pas être repéré. Les deux garçons sont très attentifs et opinent à la moindre indication du Agha. Mehmet sourit en les voyant se mettre dans les pas du Agha pour essayer de copier ses moindres mouvements.

Ils finissent par arriver dans le coin que décrivait Beynam Agha et les hommes se mettent dans les fourrées pour observer la nature. Ce n'est que dans un silence total que la nature semble se réveiller devant eux. Des lièvres sortent d'un terrier pour aller s'abreuver à la source. Les garçons les observent avec émerveillement. Puis, un groupe de sanglier va également boire au ruisseau avant de repartir dans l'autre sens.

Ce n'est que quelques minutes après qu'un cerf arrive de derrière une colline. Les deux garçons sont éblouis par sa beauté naturelle et la magnificence de son allure. Ils comprennent alors pourquoi cet animal est appelé le « roi de la forêt ». Avec ses cornes, il a tout l'air d'un prince.

Beynam Agha fait signe aux Shezade d'armer leur arc et ceux ci s'exécutent le plus silencieusement possible. Ils visent puis attendent le signal du Agha pour décocher la flèche. Malheureusement, aucun des deux ne réussit à atteindre l'animal et celui-ci s'enfuit en courant.

Les garçons poussent un soupir de déception tout en regardant le Agha.

– Ce n'est pas grave mes princes lions, les réconforte leur père, il faut apprendre que tout ne s'obtient pas facilement dans la vie. Il faut travailler dur pour réussir. La chasse c'est pareil. On essaiera à nouveau.

Les deux garçons hochent la tête avant que le Sultan ne décide de rebrousser chemin. Ils prennent le chemin du retour et Mehmet remarque que Bayezid avance en traînant les pieds. Mehmet s'arrête pour le rejoindre et lui demander ce qui ne va pas :

– Rien, père, je voulais juste réussir à toucher ce cerf pour que tu sois fier de moi, répond Bayezid en baissant les yeux.

Mehmet sourit puis attrape son fils par l'épaule pour le ramener contre lui tout en marchant.

– Bayezid, est-ce qu'il y a quelque chose qui te fait croire que je ne suis pas fier de toi ?

Le garçon est un peu surpris par sa question.

– Non... mais...

Mehmet baisse les yeux vers lui. Bayezid se mord la lèvre comme s'il n'osait pas dire quelque chose. Mehmet l'encourage alors à dire ce qu'il a sur le coeur :

– J'adore mes frères et sœurs, commence alors le garçon, mais je vois bien que tu es plus présent avec eux qu'avec moi et des fois ça me pèse...

Les mots de son fils touchent Mehmet en plein coeur. Il s'était pourtant juré de traiter tous ses enfants de manière identique, son fils lui révèle se sentir délaissé.

Le Sultan arrête sa marche et oblige Bayezid à lui faire face. Il le prend alors dans ses bras avant de murmurer à son oreille :

– Je suis désolé si tu te sens mis de côté Bayezid. Ce n'était pas mon attention...

Bayezid sert fort son père contre lui avant que les deux ne se dégagent. Ils reprennent leur chemin en discutant d'autre chose et arrivent au palais.

Le soir, Mehmet repense à sa discussion avec son fils. Il se dit que son amour que Leyla a fait qu'il a mis de côté Bayezid et Safir malgré lui. Mehmet n'aime pas savoir son fils triste.

Lorsque le dîner arrive, le Sultan décide d'aller chercher son fils pour manger avec. Il se rend dans la chambre du Shezade mais est surpris de la trouver vide. Mehmet va alors dans la chambre de Murat et trouve le garçon en train de se préparer pour le dîner.

Mehmet inspecte la chambre des yeux sous le regard interrogateur de son fils avant de demander :

– Tu n'as pas vu Bayezid ?

Murat secoue négativement la tête avant que son père ne quitte la pièce d'un pas pressé. Il retourne devant la chambre de son fils et demande aux Aghas présents devant la porte s'ils ne savent pas où il est.

– Le Shezade est sorti tout à l'heure, l'informe l'un des hommes.

– Où est-il allé ? Veut savoir Mehmet avec un voix inquiète.

– Nous sommes désolés, Votre Majesté, mais le Shezade nous a rien dit.

Mehmet tourne les talons pour rejoindre rapidement les chambres d'Hassan Bey et Beynam Agha.

– Bayezid a disparu, leur annonce-t-il pris de crainte. Il faut vite le retrouver.

Les deux hommes se mettent alors à fouiller le château, demandant aux serviteurs de faire de même, avant que Murat n'arrive vers son père avec une tête inquiète.

– Baba... je crois que Bayezid est parti cherché le cerf...

Mehmet se tourne vivement vers lui en ouvrant grands les yeux.

– Comment ça ?

– Il m'a dit tout à l'heure qu'il allait réussir à attraper ce cerf, avoue Murat, mais je pensais qu'il parlait de demain Baba, sinon je l'en aurais empêché.

Mehmet lève la tête vers Hassan.

– L'armurerie ! Vite !

Puis il reporte ses yeux vers son fils avant de le prendre par les épaules :

– Tu vas rester ici avec les kalfas.

La kalfa vient pour prendre le Shezade avec elle mais Murat se rebiffe puis attrape le kaftan de son père.

– Baba, laisse moi venir vous aider à le chercher !

Mehmet prend le temps de s'agenouiller devant son fils avant de poser une main sur son épaule.

– Non il faut que quelqu'un reste ici si jamais Bayezid rentrait de lui-même, Murat, lui indique-t-il avec une voix autoritaire mais douce. Si jamais ton frère rentre, tu allumeras la grande cheminée. Comme ça, nous verrons la fumée depuis la forêt et nous pourrons alors revenir.

Murat hoche la tête en comprenant l'importance de sa mission.

Mehmet lui adresse un signe de tête avant de se redresser et prendre la direction de l'armurerie avec Beynam Agha.

Ils retrouvent Hassan Bey et ce dernier s'adresse au Sultan :

– Son arc et son carquois ne sont plus là, Votre Majesté.

– On y va, annonce Mehmet en ressentant de la culpabilité.

Les trois hommes s'enfoncent dans la forêt pour retrouver le Shezade. Ils ne savent pas encore que cette nuit va être très longue.

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